‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

« Quand une jeune personne se laisse séduire, et qu'elle reconnaît trop tard que les hommes sont trompeurs, quel charme peut adoucir sa mélancolie? quelle ressource lui reste-t-il pour expier sa faute ?

« Sa seule ressource pour réparer son erreur, pour cacher sa honte, pour faire repentir Tamant de son infidélité, et pour lui déchirer le cœur, est de mourir. »

Comme elle finissait ce dernier couplet, auquel une interruption , que son affliction causa dans sa voix, donnait une douceur particulière, la vue de l'équipage de M. Tornhill, que nous aperçûmes à quelque distance, nous alarma tous ; mais surtout elle augmenta la douleur de

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ma fille ainée, qui, pour fuir son séducteur, rentra dans la maison avec sa sœur. Il fut bientôt près de nous, et s'avançant vers la place où nous étions assis, il s^informa de ma santé avec son air de familiarité ordinaire.** Monsieur, lui répondis-je , Tair d'assurance que vous avez à présent ne sert qu'à aggraver la bassesse de votre caractère , et il a été un temps où j'aurais châtié votre insolence pour oser ainsi paraître devant moi ; mais à présent Tâge a refroidi mes passions, et mon caractère m*apprend à les réprimer. »

«Je vous avoue, mon cher monsieur,reprit4l, que je suis surpris de votre réception , et que je n'entends pas ce qu*elle signifie. J'espère que vous ne pensez pas qu'il y ait eu rien de criminel dans la petite promenade que votre fille a faite avec moi dernièrement. »

«Va, m*écriai-je, tu es un misérable, un misérable coquin , et un impudent menteurj mais votre bassesse vous met à l'abri de ma colère. Cependant, monsieur, je descends d*ane famille qui n'aurait pas souffert un pareil affront. Ainsi donc, vil séducteur, pour satisâùre

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UD instant ta passiou , tu as rendu une pauvre créature malheareuse pour la Tie, et tu as déshonoré une fiimille qui n'avait pour tout bien que rhonneuri »

•* Si vous êtes déterminés, vous et elle, à être malheureux , reprit-il, je ne saurais qu*y faire ; mais vous pouvez encore être heureux, et quelque idée que vous vous soyez formée de moi , vous me trouverez toujours disposé à contribuer a votre bonheur. Nous pouvons facilement la marier à un autre, et ce qu'il y a de mieux, elle peut en outre conserver son amant; car je vous proteste que j'aurai toujours pour elle la plus parfaite considération. »

Cette proposition honteuse réveilla toutes mes passions ; car quoique l'esprit puisse quelquefois supporter avec calme de grandes injures, de petites bassesses peuvent l'irriter jusqu'à la fureur. « Fuis de mes yeux, reptile, m'écriai-je, et ne continue pas à m'insulter par ta présence. Si mon brave Georges était à la maison , il ne souffrirait pas cela ; mais je suis vieux , estropié et acxablé de tous côtés. »

« Je vois, répondit-il, que vous voulez m'ohli-

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ger à vous parler plus durement que je ii*avais intention défaire; mais, comme je vous ai fiiit voir ce que vous pouviez attendre de mon amitié, il ne sera pas hors de propos de vous mettre devant les yeux quelles peuvent être pour vous les conséquences de mon ressentiment. Mon procureur, auquel j'ai transporté votre dernier billet , en exige le paiement , et je ne sais comment prévenir le cours de la justice, si ce n'est en payant moi-même la somme; mais, comme j'ai fait dernièrement quelques dépenses pour mou mariage , je ne suis pas fort en état à présent. D'un autre côté , mon intendant parle de poursuivre pour les fermages; c'est un homme qui sait ce qui est de son devoir ; car, pour moi, je ne me mêle jamais de ces sortes d'afïaires : cependant je veux bien vous obliger , et même je désire que vous et votre fille soyez présents à mon mariage avec mademoiselle Wilmot, qui sera célébré bientôt. C'est même aussi le désir de ma charmante Arabella Wilmot , que vous ne voudrez pas, je crois, refuser. »

«M.Toruhiil, répondis-je, entendez-bien, une

fois pour toutes, ce que je vais vous dire.Quant à votre mariage , je ne consentirai jamais que vous épousiez personne autre que ma fille; et quand voire amitié pourrait ro'élever jusqu^au trône , ou votre inimitié me plonger dans le tombeau , cependant je mépriserais Tune et l'antre. Yous m'avez trompé d'une manière horrible, iiréparable : mon cœur se reposait sur votre honnêteté, et je n'ai trouvé en vous que bassesse. N'attendez donc plus d'amitié de ma part. Allez , et possédez ce que la fortune vous a donné : la beauté, les richesses , la santé et le plaisir. Allez, et laissez-moi abandonné à la misère, à la honte, à la maladie et à Tafflîction. Humilié comme je suis, mon cœur soutiendra toujours sa dignité ; et , quoique je vous pardonne , je vous mépriserai toujours.»

«Si cela est ainsi, dit-il , comptez que vous ^çsseutirez les elfets de votre insolence, et que nous verrons dans peu lequel est méprisable de nous deux.» A ces mots, il partit brusquement.

Ma femme et mon fils, qui étaient présents

à la conversation, semblaient pénétrés d'effroi.

''«des filles, quand elles virent qu'il était parti,

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vinrent pour savoir le résultat de notre oonfé^ rence, et dles ne furent pas moins alarmées que les antres quand elles Tenrent appris.

Nous vîmes bientôt que ce n*éUiit pas en vain qu'il avait menacé; car, dès le lendemain même, son homme d'aflaires vint pour me demander mes fermages, que la suite d'accidents que j'ai ci-devant rapportés me mettait hors d'état de payer. La conséquence de mon impuissance de satisfaire fut que le soir mes bestiaux furent saisis , et le lendemain vendus pour la moitié de leur valeur. Alors ma femme et mes enfents me conjurèrent d'accepter toutes sortes de propositions , plutôt que de nous exposer à une ruine certaine. Ils me supplièrent même de recevoir encore une fois les visites de M.TomhillyCt employèrent toute leur petite éloquence pour me peindre les extrémités que j'aNais souffrir ; l'horreur d'une prison daus une saison aussi rigoureuse, et le danger que ma santé pourrait courir par l'accident qui m'était arrivé; mais je demeurai inflexible.

«Pourquoi, mes cher» trésors, m'écriai-jp pourquoi tâchez^vous ainsi de me persuada"» ,

«ne chose qui u'est pas jusle? Mon devoir m'a appris à lui pardonner, mais ma conscience ne rae permet pas de Tapproiiver. Vouliez- vous qne je parusse applaudir, aux yeux du monde, à une chose que mon cœur condamne intérieurement? Youliez-vous que je flattasse honteuse ment un infâme séducteur, et, pour éviter la prison, que je me soumisse aux tourments d'une conscience bourrelée ? Non : jamais. S'il faut que nous soyons arrachés de cette retraite, soyons toujours justes, et, partout où Ton nous jettera, nous pourrons toujours nous retirer dans un- appartement agréable, dans notre propre conscience , et descendre dans nos cœurs avec intrépidité et avec plaisir. »

Cette soirée se passa dans cette conversation. Le lendemain matin, comme il avait tombé beaucoup de neige la nuit, mon fils était occupe à la nettoyer pour ouvrir un passage devant notre porte. Il n'avait pas été long -temps à l'ouvrage , qu'il rentra en courant , tout pâle, , pour nous dire que deux hommes, qu'il conr naissait pour des officiers de justice,, venaient du coté de la maison.

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Ils entrèrent justement comme il parlait, et s'approchant du lit où j*étais couché, après m'avoir rendu compte de leur état et de raffaire qui les amenait, ils me firent leur prisonnier, m'ordonnaut de me préparer à les suivre à la prison du comté , qui était à onze milles de distance.

«Mes amis, leur dis-je, vous êtes Venus par un temps bien rude pour me prendre et me mener en prison ; et ce qu'il y a encore de plas malheureux, c'est que j*ai un bras qui a été brûlé dernièrement considérablement , dont la douleur me cause une fièvre lente, que je maoque d'habits pour me couvrir, et que je suis trop vieux et trop faible à présent pour pouvoir marcher loin dans une neige si épaisse : mais, s'il faut que cela soit , j'essaierai de vou5 obéir. »

Je me tournai ensuite du côté de ma femme et de mes enfants, et je leur dis de ramasser le peu d'effets qui nous restaient, et de se préparer à quitter la maison. Je les priai de se dépécher, et je chargeai mon fils de secourir sa sœur aînée, à qui le reproche de sa coascienci

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( se regardant comme la cause de tous ces malheurs) avait fait perdre connaissance. J*enoourageai ma femme qui , pâle et tremblante, serrait dans ses bras nos petits effrayés qui se collaient contre son sein en silence , u^osant pas regarder les étrangers. En même temps, ma fille cadette préparait les choses pour le départ, et comme je lui répétais plusieurs fois de se hâter, dans une heure de temps nous fûmes prêts à partir.

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