CHAPITRE VI
Il n'y a point de situation, si misérable qu^elle paraisse, qui ne présente quelque consolation.
Nous nous mîmes en devoir de quitter notre paisible voisinage, et nous marchions lentement. Ma fille aînée étant affaiblie par une fièvre lente qui , depuis quelques jours , commençait à miner sa constitution, un des offîciers, qui avait un cheval, eut la complaisance de la prendre derrière lui; car ces gens-là même ne peuvent pas toujours se dépouiller des sentiments d'humanité. Mon fils menait un des petits par la main , ma femme l'autre , et moi je m'appuyais sur ma cadette qui versait des pleurs , non pas sur ses maux , mais sur les miens.
Nous étions à deux milles de ma maison
DE WAREFIELD. 77
quand nous vîmes une troupe d'environ cin> quanta de mes plus pauvres paroissiens, qui couraient après nous en poussant de grands cris. Ils saisirent aussitôt, avec des imprécations horribles, les deux officiers de justice, jurant qu'ils ne souffriraient jamais qu'on emmenât leur curé en prison , tant qu'il leur resterait une goutte de saug dans les veines; qu'ils le défendraient jusqu'à la mort, et ils allaient les maltraiter. Les conséquences auraient pu devenir fatales, si je n'eusse sur-le-champ interposé mon autorité, et retiré avec bien de la peine les officiers des mains de celte multitude furieuse. Mes enfants , qui regardaient ma déli* %Tance comme certaine, paraissaient être transportés de joie, et avaient peine à en retenir les expressions; mais ils furent bientôt détrompés quand ils m'entendirent adresser ces paroles à ces pauvres bonnes gens, qui étaient venus, à ce qu'ils imaginaient , pour me rendre service. « Quoi ! mes amis, leur criai-je, est-ce ainsi que vous m'aimez ? Est-ce ainsi que vous pratiquez les instructions que je vous ai données en chaire ? Résister ainsi à la justice , est vous
^8 ItX HIHISTRE
ruiner, tous et moi. Quel est votre chef? montrez-moi celui qui vous a ainsi séduits. Aussi sâr comme il vit, il éprouvera mon ressentiment. Hélas! mon cher troupeau aveuglé, retournez à vos obligations envers Dieu , envers votre pays et envers moi. Je vous reverrai peut* être un jour plus à mon aise que je ne suis à présent , et en état de vous rendre la vie plus heureuse; mais au moins que j'aie la consolation, quand je vous parquerai pour Timmortalité, qu'aucune de mes brebis ne me manque.»
Us semblèrent alors tous repentants, et fondant en larmes , ils vinrent Tun après l'autre me dire adieu. Je leur serrai à chacun tendrement la main, et leur donnant ma bénédiction, je continuai mon chemin sans trouver d*autre interruption. Nous arrivâmes quelques heures avant la nuit à la ville capitale du comté , ou plutàt au village ; car il n'était composé que de quelques méchantes maisons, ayant perdu toute son ancienne opulence, et ne conservant d'antres marques de sa supériorité que sa prison.
En y entrant, nous deseendimes à une hôtellerie où nous primes les rafratchissements
DK WA&EFIELU. 79
que nous pûmes nous procurer, et je soupai avec ma famille , avec ma bonne humeur ordinaire. Quand je les vis tous pourvus convenablement pour la nuit, je suivis les ofificiers du shérif à la prison : c'était un bâtiment qui avait été autrefois construit pour des usages militaires. Il consistait en une vaste chambre, munie de fortes grilles, pavée de pierres, qui était commune aun prisonniers pour crimes et pour dettes à certaines heures du jour. Outre cela , chaque prisonnier avait une chambre particulière où un l'enfermait pendant la nuit.
Je m'attendais en y entrant à ne trouver que des gémissements et les différents cris de la misère; mais c'était tout le contraire. Les prisonniers semblaient tous s'occuper d'une seule chose , d'étouffer toutes réflexions dans la joie et dans les clameurs. On m'avait instruit de la bien-venue qu'il fallait payer dans ces occasions. J'y satisfis aussitôt qu'on me le demanda, quoique le peu d'argent que j'avais fût bien près de sa fin. Ce que je donnai fut aussitôt employé à envoyer chercher des liqueurs, et la prison fut bientôt remplie de ris, de cris et de jurements.
8o LK MINISTRE
Comment! me dis-je à moi-même, des hommes si Diéchants serout-iis joyeux, et moi je serai trisle ? Je n*ai de commun avec eux que Temprisonnement , et je crois avoir plus de raisou qu'eux pour être content.
Je tâchais pendant ces réflexions de m'égayer , mais la gaieté ne fut jamais produite par eflbrl; car tout eflbrt est par lui-même pénible. Comme j^étais donc assis d'uu air pensif dans un coin de la prison , un de mes compagnons dlufortune monta, et s'asseyant auprès de moi , entra en conversation. C'a a toujours été mon usage de ne jamais éviter la conversation dcqui que ce soit qui semble désirer la mienne; car, s'il se trouve être un honnête homme , je peux profiter de son entretien ; si c'est uu méchant , il peut profiter du mien. Je trouvai que celui-ci était un homme qui avait des lumières, et uu bon sens naturel, quoiqu'il n'eût point de lettres; mais il avait une parfaite connaissance du monde , comme on l'appelle, ou plutôt de la nature humaine du mauvais côté. Il me demanda si j'avais pris soin de me pourvoir d'un ht, ce qui était une cir-
DK WAK2FiEI.D. 8l
constaqce à laquelle je n'avais pas du tout peusé.
« Cela est malheureux, me dit-il, car on ne vous fournit ici antre chose que de la paille, et votre chambre est grande et froide : cependant, comme vous me paraissez quelqu'un comme il faut, et que je Pai étc moi-même dans mou temps, une partie de mes couvertures est à votre service de tout mon cwur. »
Je le remerciai, en lui témoignant ma surprise, de trouver tant d'humanité dans une prison au milieu de la misère ; ajoutant, pour lui faire voir que j'étais savant, que l'ancien sage de la Grèce semblait bien connaître la valeur de la compagnie dans l'afQiction, quand il avait dit : Ton cosmon aire, eidos ton etairoii. « Et en effet, coutiuuai-je, qu'est-ce que l'univers s*il ne vous doune pas de société? »
t( Vous parlez de l'univers, dit mon compagnon de prison , le monde est dans son déclin , et cependant la cosmogonie ou la création du monde a embarrassé les philosophes de tous les siècles. Quelle foule d'opinions bizarres n^ ontils pas adoptées sur la création du monde! San-
8* I.& miriSTRK
chomaUm, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté en 'vain de VexpUquer, Le dernier emploie ces expressions : Anarckon ara Kai ateleutaion topan, ce qui signifie... — Je TOUS demande pardon, monsieur, ni*écriai-je, de vous interrompre en si beau champ; mais je croîs avoir déjà entendu tout cela. N*ai>je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et votre nom n'est-il pas Ephraïm Jenkinson?'*Toute sa réponse à ma question fut un soupir.vYous devez vous rappeler, loi dis-je, un docteur Primrose, de qui vous avez acheté an cheval. »
Il me reconnut alors tout-à-coup; car Fobscurité de la place et rapproche de la nuit Vavaient empêché de reconnaître mes traits d*ftbord. « Oui, monsieur, reprit M. Jenkinson, je vous remets parfaitement bien. J*ai acheté de vous un cheval que j'ai oublié de vous payer. Votre voisin Flamborough est le seul accusateur que je craigneaux sessions prochaines; car il est dans rintention de me poursuivre comme dus monnayeur. Je suis sincèrement lîàchét monsieur, de vous avoir trompé ainsi que d'autres;
DC WA&KriEI^D. 83
car vous voyez , cootioua-t-il, en me montrant ses fers y ce que j'y ai gagné, »
« Eh bien, monsieur, lui répondis^je, la bonté que vous avez eue de m'offrir vos services , quand vous n'aviez pas de retour à espérer, sera reconnue par les efiforts que je ferai pour engager M. Flamborough à adoucir ou à retirer son accusation, et j'enverrai mon fils loi parler à (^ sujet à la première occasion. Je ne doute pas qu'il ne m'accorde ce que je lui demanderai, et, quant à moi, vous n'avez aucune inqniétude à avoir de mon accusation. »
« Cela étant, reprit-il, toute la reconnaissance que je suis en état de vous témoigner, vous pouvez l'attendre de moi. Je vous donnerai plus de la moitié de mes couvertures pour cette nuit; et j'aurai soin de me montrer votre ami dans la prison où je suis considéré. »
Je le remerciai, et je ne pus m'em pêcher de lui témoigner ma surprise de loi voir a présent UD air si jeune, pendant que, lorsque je l'avais ▼u auparavant, il paraissait au moins avoir soixante ans.» Monsieur, me répondit-il, j'avais alors une fausse chevelure, et j'avais appris l'art
84 I^ MimSTRB
de oontrefoire les âges depuis dix-sept ans jusqu a soixaote. Ali ! monsieur, si j'avais employé à apprendre ud commerce la moitié de la peine que j ai prise pour apprendre à être un coquin , je pourrais être bien riche aujourd'hui; mais, bien que je sois un coquin, je puis encore vous être utile, et peut-être d'une manière à laquelle vous vous attendez le moins. »
Notre conversation fut interrompue pari^arrivéé' des domestiques du geôlier, qui venaient pour faire la revue des prisonniers, et pour les renfermer pour la nuit. Un d'eux, avec une botte de paille sous son bras pour mon lit, me mena par un passage long et étroit dans une chambre pavée comme la chambre commune, où je fis mon lit dans un coin avec ma paille et les couvertures que M. Jeukinson m^avait données. Cela fait, mon conducteur, qui était assez honnête, me souhaita le bon sbir. Après avoir fait ma méditation ordinaire, et avoir remercié l'Être suprême qui me châtiait, je me couchai et dormis du sommeil le plus tranquille jusqu'au lendemain.