XXVIII ESSAI
figure l'empreinte du génie, et tout annonçait en lui un penseur.
Il était d'une négligence extrême dans ses habits ; et, pour se justifier des reproches qu'elle lui attirait quelquefois de la part de ses amis, il s'autorisait de l'example des autres auteurs, qui, disait-il, n'étaient guère plus soigneux que lui de leur personne. Johnson, ayant appris qu'il le mettait dans ce nombre, résolut de lui donner une leçon. Un jour que Goldsmith l'avait invité à souper chez lui avec plusieurs gens de lettres, il se présenta dans le costume le plus élégant et le plus soigné, et sur ce que celui-ci lui témoignait son étonnement d'une recherche si inaccoutumée : " Il y " a trop long-temps," lui dit Johnson, ''que je vous donne " un mauvais exemple; j'ai voulu aujourd'hui vous en offrir " un meilleur."
Si, après avoir dépeint l'homme physique, nous passons au portrait de l'homme moral, on verra Goldsmith obligeant, sincère en amitié, charitable, et quelquefois même généreux jusqu'à l'excès ; puisque oubliant, comme il le dit dans une de ses lettres à son frère, les règles de la justice, il lui arrivait souvent de se placer lui-même dans la situation du malheureux qui le remerciait de sa générosité. Ces qualités peuvent bien, sans doute, racheter quelques défauts, et les censeurs les plus sévères seront forcés de convenir, dit encore Johnson, qu'à quelques faiblesses près, c'était un homme excellent.
Comme poëte, comme auteur comique, comme romancier, et comme historien, Goldsmith jouit, en Angleterre,
SUR GOLDSMlTfi. XXix
d'une haute réputation. Le génie, cette puissance qui fait les grands poëtes et les grands écrivains, ce don céleste sans lequel le jugement est stérile, cette qualité qui vivifie tout, Goldsmith en fut doué éminemment. Il a de l'énergie et de la profondeur dans les expressions, un goût toujours sûr, et un style élégant sans affectation, sans emphase, comme sans mollesse. En poésie, il a du nombre, de la verve, et son rhythme est d'une exactitude remarquable. Ses tableaux, ses descriptions, et ses images sont simples comme ses sujets ; et sa naïveté est exquise, parce qu'on sent qu'elle est puisée dans la nature. Pour résumer enfin ce que nous avons dit sur Goldsmith, considéré dans sa personne et dans ses écrits, ajoutons qu'il faut pardonner à ses fautes, en songeant aux infortunes qu'elles lui ont attirées, ne voir que sa gloire littéraire, n'envisager que ses chefs-d'œuvre, et se souvenir que les Anglais l'ont placé, à juste titre, parmi les hommes qui ont agrandi et illustré leur littérature.