CHAPITRE II
Malheurs de famille. — La perte de la fortune ne sert qu'à augmenter la noble fierté de l'homme vertueux.
Le temporel de notre famille était principalement sous la direction de ma femme ; le spirituel était entièrement sous la mienne. Le produit de mon bénéfice, qui ne montait qu'à trente-cinq livres sterling par année, je le donnais aux orphelins et aux veuves des ecclésiastiques de notre diocèse ; car, ayant, par moi-même, une fortune suffisante, je n'attachais aucun prix au revenu de ma cure, et je sentais un plaisir secret à faire mon devoir sans intérêt. J'avais pris au^si la résolution de ne point me faire substituer dans mes fonctions par un vicaire, et de connaître tous mes paroissiens. J'exhortais les hommes mariés à la tempérance, et les garçons au mariage ; en sorte qu'en peu d'années il était passé en proverbe, qu'il y avait à Wakefield trois choses extraordinaires : un ministre sans orgueil,* des garçons qui
* Le clergé de l'Église anglicane n'est pas, à beaucoup près, aussi estimable qne le nôtre, à tous égards. En réformant les prétendus abus de l'Église romaine, on en a conservé dans la leur un énorme, qui n'existe point dans celle dont ils se sont séparés; la pluralité des bénéfices à charge d'âme. Rien n'est si commun que de voir un ecclésiastique d'Angleterre être à la fois recteur de deux ou trois paroisses, qui lui produisent un revenu considérable, et pour lequel il ne fait que prêcher une fois l'année dans chacune. Le gros ouvrage, c'est-à-dire le service divin, l'instruction des enfans, l'exhortation des malades, etc., ils s'en déchargent sur une espèce de substitut
cherchaient à se marier, et des cabarets qui manquaient de pratiques.
Le mariage a toujours été un de mes sujets favoris, et j'ai écrit un grand nombre de sermons pour prouver l'utilité et le bonheur de cet état ; mais il y a un article particulier dans cette matière, que je m'étais fait un point capital de soutenir ; je prétendais, avec Whiston, qu'il n'était pas permis à un prêtre de l'Église anglicane, après la mort de sa première femme, de convoler à de secondes noces : en un mot, j'étais un zélé défenseur de la monogamie.
J'avais été initié de bonne heure dans cette discussion importante, qui a enfanté tant de volumes laborieusement écrits. Je publiai moi-même quelques Traités sur la matière; et comme ils ne se sont jamais vendus, j'ai la consolation de penser qu'ils ne sont lus que par le petit nombre des adeptes. Quelques-uns de mes amis appelaient cela mon côté faible ; mais, hélas ! quand ils parlaient ainsi, ils n'avaient pas, comme moi, fait de cette matière le sujet d'une longue méditation. Plus je réfléchissais sur ce sujet,
qu'on nomme Curate, auquel ils donnent le moins de gages qu'il» peuvent, et qui, de son côté, fait le moins d'ouvrage possible. Aussi, à l'exception de quelques sermons remplis d'invectives contre l'Eglise romaine, qu'ils appellent la grande prostituée de Babylone, qu'ils peignent comme idolâtre, etc., et qui semblent n'avoir pour but que d'exciter une haine fane^tique contre tous ceux qui n'ont pas le bonheur d'être membres de leur Église, les peuples ne reçoiventils aucune espèce d'instructions. Point de cathéchismes pour les enfans, point d'exhortations aux malades, point de ces visites charitables chez les pauvres, etc. L'orgueil des recteurs est insupportable, comme la misère de leurs substituts est extrême : ceux-ci ayant la liberté de se marier comme leurs supérieurs, et n'ayant pas les mêmes revenus, laissent après eux des enfans malheureux, que la pauvreté, jointe à l'orgueil de leur naissance, précipite dans toutes sortes de vices, surtout les filles, dans la prostitution. On assure que la moitié au moins des prostituées de Londres est composée de filles de ministres subalternes.
plus il me paraissait important : j'allai même un peu plus loin que Whiston dans le développement de mes principes* Comme il avait fait graver sur la tombe de sa femme qu'elle avait été la seule femme de Guillaume Whiston, je composai pour la mienne, quoique vivante encore, une épitaphe semblable dans laquelle je faisais l'éloge de sa prudence, de son économie et de son obéissance jusqu'à la mort. Je la fis copier par une belle main, proprement encadrer, et je la plaçai sur le chambranle de la cheminée, où elle servait à différens usages très-utiles : elle avertissait ma femme de ses devoirs et de ma fidélité ; elle lui inspirait le désir d'une bonne réputation, et entretenait dans son esprit l'idée de sa fin.
Ce fut peut-être pour m'avoir entendu si souvent recommander le mariage, que mon fils aîné, aussitôt sa sortie du collège, fixa ses affections sur la fille d'un ecclésiastique de notre voisinage, qui avait un bon bénéfice, et qui était en état de lui donner une dot considérable ; mais la fortune de la demoiselle était son moindre mérite. Tout le monde, excepté mes deux filles, convenait que miss Arabella Wilmot était parfaitement belle : elle joignait à la jeunesse, à un air de santé et d'innocence, un teint si frais et des yeux si expressifs, que la vieillesse même ne pouvait la regarder avec indiffi'rence. Comme le père savait que j'étais aussi en état de donner à mon fils un honnête revenu, il n'était pas éloigné de ce mariage. Convaincu, par ma propre expérience, que le temps de la recherche est le plus heureux de la vie, je ne fus pas fâché d'en prolonger la durée : et les différens amusemens que le jeune couple trouvait tous les jours dans la compagnie l'un de l'autre semblaient augmenter leur passion. Nous étions ordinairement éveillés le matin par quelque concert. Quand le jour était beau, nous faisions une partie de chasse à cheval. L'intervalle entre le déjeûner et le dîner était consacré par les dames à leur toilette et à
l'étude ; elles lisaient une page, puis se regardaient dans le miroir j et le philosophe le plus sévère aurait été obligé d'avouer que souvent la glace présentait plus de beautés que le livre. A dîner, c'était ma femme qui présidait : elle voulait toujours découper et servir elle-même les viandes, parce que c'était l'usage de sa mère, et elle ne manquait pas, à cette occasion, de nous faire l'historique de chaque plat. Le repas terminé, pour empêcher les dames de nous quitter,* je faisais ordinairement ôter la table ; et souvent les jeunes personnes, avec l'aide de leur maître de musique, nous donnaient un petit concert fort amusant. La promenade, le thé, la danse et de petits jeux, abrégeaient le reste du jour, sans le secours des cartes, pour lesquelles j'ai toujours eu de l'aversion : de tous les jeux, je n'aimais que le backgammon,i auquel mon vieux ami Wilmot et moi risquions quelquefois nos douze sous. Je ne puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter un événement de mauvais présagé qui m'arriva la dernière fois que nous jouâmes ensemble : je n'avais besoin que d'un quatre, et J'amenai cinq fois de suite deux as.
Quelques mois s'étant écoulés de cette manière, on fixa enfin le jour pour le mariage du jeune couple, qui semblait le désirer très-impatiemment. Je n'ai pas besoin de décrire l'air important et affairé de ma femme, ni les regards rusés de mes filles pendant les préparatifs : pour moi, mon attention était fixée sur un autre objet ; j'achevais un Traité que je m'étais proposé de publier sous peu, pour la défense de la monogamie. Comme cet ouvrage me paraissait un chef-d'œuvre de raisonnement et de style je ne pus m'empêcher, dans la
Ceci a rapport à une coutume anglaise. Après le dîner on lève la nappe, et on pose, sur la table nue, des bouteilles et des verres. Alors les dames se retirent ordinairement dans leur appartement, et les hommes restent à faire la conversation, t C'est une espèce de jeu de trictrac fort usité en Angleterre»
joie de mon cœur, de le communiquer à mon vieux ami M. Wilmot, et je ne doutais point qu'il ne m'en fît des com plimens ; mais je découvris trop tard qu'il était fortement attaché à l'opinion contraire, et cela par une bonne raison, car j'appris indirectement que, dans ce temps-là même, il se disposait à se marier en quatrièmes noces. Cette circonstance produisit entre nous, comme on peut bien le croire, une altercation très aigre, qui pouvait "occasioner la rupture de l'alliance proposée ; mais, le jour qui précéda celui fixé pour la cérémonie, nous convînmes de discuter la matière à fond.
La thèse fut soutenue avec une égale chaleur des deux côtés; il prétendit que j'étais hétérdoxe ; je rétorquai l'argument, il répliqua, je persistai. Au moment où le débat était le plus vif, je fus appelé hors de la salle par un de mes parens, qui, avec un visage triste, me conseilla d'abandonner la dispute, et de laisser le vieux ministre devenir encore époux, s'il le pouvait, au moins juisqu'après le mariage de mon fils. "Comment?" m'écriai-je, '' abandonner la cause de la vérité 1 lui laisser la liberté de se remarier, quand je l'ai déjà poussé si loin dans ses retranchemens, que je l'ai réduit à V absurde ? Vous me persuaderiez plus aisément de renoncer à ma fortune qu'à mon argument." " Votre fortune ! " reprit mon ami, "je suis fâché de vous l'apprendre, elle est presque réduite à r^en. Le marchand chez qui vous aviez placé vos fonds vient de faire banqueroute ; il est en fuite, et l'on ne croit pas que les créanciers retirent cinq pour cent de leurs créances. Je ne voulais pas attrister votre famille et vous par cette mauvaise nouvelle, jusqu'à ce que le mariage fût conclu ; mais j'ai cru devoir vous en parler plus tôt, afin de vous engager à modérer votre chaleur dans la discussion ; car je suppose que votre prudence vous fera sentir la nécessité de dissimuler, au moins jusqu'à ce que la fortune de la demoiselle soit assurée à votre fils." " Dissimuler ! si ce que
vous m'apprenez est vrai, et que je sois réduit à la mendicité, la misère ne fera jamais de moi un mal-honnête homme, et ne m'engagera point à désavouer mes principes. Je vais, de ce pas, informer la compagnie de l'événement qui m'arrive ; et, quant à ma thèse, je rétracte, dès à présent, toutes les concessions que j'avais faites à mon adversaire ; et je soutiens maintenant qu'il ne peut se remarier ni de droit, ni défait, ni dans aucun sens possible."
Il serait inutile de décrire les sensations qu'éprouvèrent les deux familles quand je leur appris la nouvelle de ma catastrophe ; mais ce que les autres ressentirent ne fut rien en comparaison des souffrances de nos jeunes amans. M. Wilmot, qui déjà était assez porté à rompre le traité, y fut bientôt déterminé par cet événement. Il possédait une vertu dans toute sa perfection, la prudence ; et c'est trop souvent la seule qui nous reste dans toute sa force à soixantedouze ans.