CHAPITRE III
Changement d'habitation. — Le bonheur de notre vie dépend, en général, de nous-mêmes.
La seule espérance qui nous restât alors était que la nouvelle de notre malheur fût fausse ou prématurée ; mais une lettre que je revins de l'homme qui faisait mes affaires à la ville vint bientôt en confirmer les particularités. La perte de ma fortune, si elle n'eût atteint que moi, ne m'aurait paru qu'une bagatelle; mais toute mon inquiétude avait pour objet ma famille, qui allait se voir obligée de descendre à une condition plus humble, sans y avoir été préparée par une éducation conforme à cette situation.
Près de quinze jours s'écoulèrent avant que j'entreprisse de modérer son affliction ; car les consolations prématurées ne servent qu'à réveiller la douleur. Pendant cet intervalle, je m'occupai des moyens de soutenir ma famille. A la fin, on m'offrit une petite cure de cinquante livres sterling, dans un village éloigné, oïl je pouvais sans trouble professer mes principes. Je l'acceptai avec joie, et je résolus d'augmenter ce faible revenu en faisant valoir une petite ferme.
Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les débris de ma fortune. Toutes rentrées faites, et toutes dettes payées, je ne me trouvai que quatre cents livres sterling, de quatorze mille que j'avais. Ma principale attention fut donc de rabaisser la vanité de ma famille au niveau de nos facultés ; car je savais qu'une pauvreté ambitieuse est le comble du malheur. " Vous ne pouvez pas ignorer, mes enfans," leur dis-je, "que toute notre prudence était insuffisante pour prévenir le malheur qui vient de nous arriver ; mais elle peut faire plus, elle peut le rendre sans effet. Nous voilà devenus pauvres, mes chers enfans, et la sagesse veut que nous nous conformions à notre situation. Abandonnons donc, sans murmurer, cet éclat qui n'empêche pas un grand nombre de ceux qui l'affichent d'être malheureux ; et cherchons, dans un état plus simple, cette paix du cœur avec laquelle tout le monde est heureux. Les pauvres vivent bien sans notre secours, et Dieu ne nous a pas assez maltraités en nous formant pour que nous ne puissions pas vivre sans le leur. Oui, mes enfans, abjurons, dès ce moment, toute prétention à des airs trop élevés. Il nous reste assez pour être heureux, si nous sommes sages, et tâchons que le contentement nous dédommage de ce que nous perdons en richesse."
Comme mon fils aîné avait fait ses études, je me déterminai à l'envoyer à Londres, où il pourrait, par ses talens, pourvoir à ses besoins, et à ceux de sa famille. La nécessité de
se sépal-er de ses amis et de ses parens est peut-être une des circonstances les plus douloureuses qui accompagnent les revers de fortune. Le jour arriva bientôt où nous allions nous disperser pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère et de ses frères et sœurs, qui mêlaient leurs larmes à leurs embrassemens, vint me demander ma bénédiction. Je la lui donnai de tout mon cœur, et j'y ajoutai cinq guinées, qui étaient tout le patrimoine que j'avais alors à lui donner. " Tu vas à Londres à pied," lui dis-je, " mon enfant, comme fit jadis le grand Hooker, l'un de tes aïeux. Reçois de moi le même cheval que lui donna le bon évêque Jewel, c'est-à-dire ce bâton ; prends aussi ce livre pour te consoler dans le chemin ; ces deux lignes, qui s'y trouvent, valent un million : JUii été jeune, et à présent je suis vieux; cependant je n^ai jamais vu le juste abandonné, ni sa postérite réduite à mendier son pain. Q.ue cette assurance soit ta consolation dans la route. Va, mon enfant, quelque chose qui t'arrive, viens me voir une fois chaque année. Bon courage, et adieu." Comme je connaissais à mon fils de la probité et de l'honneur, je n'eus point d'inquiétude, en le jetant, pour ainsi dire, nu sur le théâtre du monde ; car je savais que, soit qu'il s'y élevât, soit qu'il y tombât, il y jouerait toujours le rôle d'un honnête homme.
Notre départ suivit bientôt le sien. Ce ne fut pas sans verser bien des larmes que nous quittâmes un lieu où nous passions depuis si long-temps des jours si heureux : et la constance la plus ferme pourrait-elle les retenir en pareille circonstance ? D'ailleurs, un voyage de soixante milles, pour des gens qui jusque-là ne s'étaient pas éloigpés à plus de dix de chez eux, nous remplissait de crainte. Les gémissemens des pauvres, qui nous suivirent pendant plusieurs milles, contribuaient à augmenter notre douleur. Le premier jour nous arrivâmes, sans accident, à trente milles de notre demeure future, et nous nous arrêtâmes, pour coucher,
à une hôtellerie assez paavre qui se trouvait sur la route. Quand on nous eut montré notre chambre, j'invitai l'hôte suivant ma coutume, à souper avec nous * Il accepta d'autant plus volontiers, que ce qu'il allait boire augmenterait la carte pour le lendemain. Cependant sa compagnie me fit plaisir, parce qu'il connaissait tout le pays où j'allais m'établir, particulièrement le chevalier Tornhill, seigneur du lieu, qui demeurait à quelques milles de là. Il me le dépeignit comme un gentilhomme qui ne se souciait de connaître le monde que sous le rapport des plaisirs qu'il peut procurer, et qui se faisait particulièrement remarquer par son attachement pour le beau sexe. Il ajouta qu'il n'y avait point de vertu qui pût tenir contre ses artifices et ses assiduités, et qu'il y avait à peine une fille de fermier un peu jolie, à dix. milles à la ronde, avec laquelle il n'eût été heureux et infidèle. Ce récit me fit quelque peine; mais il produisit un effet tout différent sur mes filles, dont la figure semblait s'animer par l'espoir d'un triomphe prochain. Ma femme elle-même, pleine de confiance dans leurs attraits et dans leur vertu, ne parut pas moins satisfaite. Pendant que nous étions ainsi occupés de nos pensées différentes, l'hôtesse
* Les hôteliers, en Angleterre, sont plus polis et plus considérés qu'en France, quoiqu'ils n'y soient ni moins intéressés, ni moins fripons. Ils viennent à leur porte recevoir, à la descente de la voiture, ceux qui s'arrêtent à leur hôtellerie. Ils les conduisent eux-mêmes, dans une chambre, sans les laisser se morfondre dans leur cuisine ou dans leur cour, à appeler des garçons ou des servantes pour leur montrer leur logement. Ils reçoivent les ordres qu'on leur donne, et y répondent avec une politesse qui va quelquefois jusqu'à la bassesse; mais ils font payer cher ces politesses. Le docteur Smollet, dans une Histoire qu'il a publiée de ses voyages en France et en Italie, se plaignant amèrement des friponneries qu'il a essuyées de la part de cette espèce de gens, sur la route de Londres à Douvres, rapporte qu'un d'eux exigea d'un de nos ambassadeurs quarante' guinées pour un souper qui ne valait pas quarante schelling^.
entra dans la chambre, pour apprendre à son mari que cet étranger qui était chez eux depuis deux jours, n'avait point d'argent pour payer sa dépense. *' Point d'argent! " reprit l'hôte, " cela est impossible ; car, pas plus tard qu'hier, il paya trois guinées à notre bedeau pour racheter du fouet un pauvre soldat estropié qui avait été condamné à être fustigé pour avoir volé des chiens." L'hctesse continuant à assurer 'que le fait n'en était pas moins vrai, l'hôte se préparait à sortir de la chambre, jurant qu'il voulait être payé d'une façon ou d'une autre, quand je le priai de vouloir bien m'introduire chez cet étranger, qu'il venait de me dépeindre comme si charitable. Il y consentit, 'et me présenta à un homme d'environ trente ans, vêtu d'un habit qui, jadis, avait été galonné. Il était bien fait de sa personne, quoiqu'il eût l'air grave et austère d'un penseur. Il y avait quelque chose de sec dans son abord, et il semblait ne rien entendre au cérémonial, ou le mépriser.
Quand l'hôte fut sorti, je ne pus m'empêcher de témoigner à l'étranger la peine que je ressentais de voir un homme de son rang dans l'embarras où il se trouvait, et je lui offris ma bourse pour satisfaire à ce qu'on lui demandait. " Je l'accepte de bon cœur," me répondit-il, "et je suis bien aise que mon imprévoyance, qui m'a fait donner tout l'argent que j'avais sur moi, m'ait fourni l'occasion de m'assurer qu'il reste encore, parmi nous, quelques cœurs bienfaisans. Je veux cependant, avant d'accepter votre offre, connaître le nom et la demeure de mon bienfaiteur, afin de pouvoir m'acquitter envers lui, le plus tôt possible." Je le satisfis pleinement, en lui disant non-seulement mon nom, mais aussi le malheur qui m'était arrivé, et le lieu où j'allais demeurer. " Cette circonstance," reprit-il, " est plus heureuse encore que je ne l'espérais; car je vais moi-même de ce côté-là. Les débordemens m'ont retenu ici pendant deux jours, mais j'espère que demain les chemins seront
praticables." Je lui témoignai le plaisir que me ferait ei compagnie ; et ma femme, ainsi que mes filles, se joignant à mon invitation, nous le retînmes à souper avec nous. Sa conversation, tout à-la-fois agréable et instructive, me faisait souhaiter que le souper se prolongeât; mais il fallut se retirer, et prendre du repos pour se préparer à la fatigue du lendemain.
Le jour suivant, nous partîmes tous ensemble. Ma famille était à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait à pied dans les sentiers le long du grand chemin. II observa, en souriant, que, comme nous étions mal montés, il était trop poli pour nous laisser derrière. Les eaux n'étant pas encore tout-à-fait retirées, nous fûmes obligés de louer un guide qui marchait au trot devant nous. M. Curchell et moi nous formions l'arrière-garde. Nous allégeâmes la fatigue de la route par des dissertations philosophiques, matière qu'il paraissait entendre très-bien. Mais ce qui me paraissait encore plus extraordinaire, c'est que, quoiqu'il me dût de l'argent, il soutenait ses opinions avec autant d'obstination que si c'eût été lui qui m'en eût prêté. Il m'apprenait, de temps à autre, à qui appartenaient les différentes habitations que nous trouvions sur la route. " Celle-ci," me dit-il, en me montrant une très-belle maison à quelque distance de nous, " appartient à M. Tornhill, jeune gentilhomme qui jouit d'une grande fortune, quoique absolument dépendante du bon plaisir de son oncle, sir William Tornhill. Celui-ci, qui réside presque continuellement à la ville, se contente de peu pour lui-même, et laisse son neveu disposer du reste de ses revenus." — " Quoi ! mon jeune seigneur est-il le neveu d'un homme dont les vertus, la générosité et la singularité sont si connues? J'ai entendu parler de sir William Tornhill comme de l'homme le plus généreux et le plus original du royaume, mais en même temps le plus bienfaisant." — '* Peut-être un peu trop," reprit
M. Burchell, " du moins quand il était jeune poussa-t-il cette bienfaisance à l'excès ; car alors ses passions étaient vives, et comme elles étaient toutes tournées du côté la vertu, elles l'ont jeté dans des excès romanesques. De bonne heure, il ambitionna la réputation de brave militaire, et celle d'homme de lettres^ et, en effet, il s'acquit bientôt un nom distincrué dans les sciences et au service. L'adulation s'attache toujours aux ambitieux, car ce sont de tous les hommes ceux à qui la flatterie fait le plus de plaisir. Il était environné d'une foule de gens qui ne lui présentaient jamais qu'un côté de leur caractère ; en sorte que, pour obtenir l'affection générale, il oublia totalement son intérêt particulier. Il aimait tout le genre humain, parce que le hasard l'empêcha de s'apercevoir qu'il regorgeait de fripons. Les médecins nous parlent d'une maladie dans laquelle tout le corps devient d'une sensibilité si extrême qu^ le moindre tact cause de la douleur. Ce gentilhomme éprouvait au moral la sensation que ces sortes de malades ressentent au physique. La plus légère infortune, réelle ou simulée, le touchait jusqu'au vif, et son âme était sans cesse tourmentée d'un sentiment pénible pour les malheurs d'autrui. Ainsi disposé à secourir, on peut imaginer aisément que les solliciteurs ne lui manquèrent point. Ses profusions commencèrent à altérer sa fortune, mais non pas sa générosité, qui au contraire semblait croître à mesure que l'autre diminuait. Il devint plus imprévoyant encore en s'appauvrissant; et, quoique ses discours fussent d'un homme sensé, ses actions étaient d'un fou. Enfin, toujours environné d'importuns, et hors d'état de satisfaire à toutes les demandes, au lieu d'argent, il faisait des promesses : c'était tout ce qu'il pouvait donner, n'ayant pas le courage d'affliger quelqu'un par un refus. De cette manière, il réunit autour de lui une foule de parasites dont il était bien sûr de tromper l'attente, mais qu'il désirait cependant soulager. Ces 2*
gehs-là, après avoir vainement attendu l'effet de ses promesses, le quittèrent avec mépris et en l'accablant de reproches mérités; mais en devenant méprisable aux yeux des autres, il le devint aussi aux siens. Il s'était appuyé sur ses flatteurs, et ce support venant à lui manquer, il ne trouva plus de consolations dans son propre cœur dont il n'avait point appris à respecter le suffrage. Le monde commença, dès lors, à prendre à ses yeux une autre face. La flatterie de ses amis dégénéra d'abord en de simples approbations, bientôt elle devint des avis qui, lorsqu'ils sont rejetés, produisent toujours les reproches. Il s'aperçut alors que ces amis, que les bienfaits seuls attirent, ne sont nullement les plus estimables. Il reconnut que, pour gagner le cœur d'un autre, il faut lui donner le sien. Enfin je m'aperçus alors . . . Mais j'ai oublié ce que je voulais vous dire. Enfin, monsieur, il résolut de s'occuper de lui-même, et se traça un plan pour rétablir sa fortune délabrée. Dans ce dessein, il parcourut à pied toute l'Europe, à sa manière originale ; et, avant qu'il eût atteint Tâge de trente ans, sa situation se trouva plus brillante qu'elle ne l'avait jamais été. Maintenant, sa générosité est devenue plus raisonnable et plus modérée ; mais il conserve toujours son caractère d'homme singulier, et son goût pour les vertus qui s'écartent un peu de la route ordinaire."
J'étais si attentif au récit de M. Burchell, qu'à peine regardais-je devant moi en marchant, quand tout-à-coup nous fûmes alarmés par les cris de ma famille ; et, en tournant la tête, j'aperçus ma seconde fille tombée de cheval au milieu d'un courant rapide qui l'entraînait malgré ses efforts. Déjà deux fois elle avait été à fond, sans que je pusse me dégager assez à temps pour voler à son secours ; et quand je l'aurais pu, l'excès de mon saisissement était trop violent pour me permettre d'agir : elle aurait infailliblement péri si mon compagnon, voyant son danger, n'eût plongé au même
instant dans l'eau pour l'en retirer ; et ce ne fut pas sans peine qu'il l'amena saine et sauve à l'autre bord. En prenant un peu plus haut au-dessus du courant, le reste de ma famille passa heureusement, et alors nous joignîmes nos remercîmens à ceux de ma fille. Sa reconnaissance pour son libérateur est plus aisée à imaginer qu'à décrire. Elle le remerciait plus par ses regards que par ses paroles, et elle continuait à s'appuyer sur son bras, comme si elle eût été bien aise de recevoir de lui de nouveaux secours. Ma femme aussi espérait bien, disait-elle, pouvoir quelque jour reconnaître ce service„et l'en remercier chez elle.
Après nous être bien reposés à la première auberge, et avoir dîné ensemble, M. Burchcll, qui allait du côté opposé au nôtre, nous fit ses adieux, et nous continuâmes notre route. Ma femme, chemin faisant, protesta que M. Burchell lui plaisait beaucoup, et dit que, s'il avait assez de naissance et de fortune pour pouvoir prétendre à une alliance telle que la nôtre, elle ne connaissait point d'homme qu'elle lui préférât. Je ne pus m'empêcher de sourire à ce discours. Entendre une personne, presque réduite à la mendicité, prendre ainsi le langage de la présomptueuse opulence, c'était assurément de quoi fournir matière à la raillerie de gens mal intentionnés ; mais pour moi, je n'ai jamais désapprouvé ces innocentes illusions qui tendent à nous rendre moins malheureux.
CHAPTRE IV.
Où il est prouvé que dans la fortune la plus humble, on peut trouver le bonheur ; et qu'il ne dépend point des circonstances, mais de notre manière d'être.
Le lieu de notre nouvelle habitation était situé dans un petit hameau composé de fermiers qui cultivaient leurs propres terres, et qui étaient également éloignés des deux extrêmes, la richesse et la pauvreté. Comme ils avaient chez eux presque toutes les nécessités de la vie, ils allaient rarement chercher le superflu dans les villes. Vivant loin du monde poli, ils conservaient encore la simplicité des premiers temps; et une longue habitude de la frugalité, leur permettait à peine de savoir que la tempérance fût une vertu. Ils travaillaient gaîment les jours ordinaires; mais ils observaient les fêtes comme des intervalles de repos et de plaisir. Ils ne manquaient pas de chanter des noëls à la Nativité, s'envoyaient des nœuds d'amour à la Saint-Valentin, mangeaient des beignets au carnaval, déployaient leur esprit le premier avril, et cassaient religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Instruits de notre approche, tous les habitans du hameau vinrent au-devant de leur Ministre, parés de leurs plus beaux habits, un fifre et un tambourin à leur tête. On avait préparé, pour nous recevoir, un repas auquel nous prîmes joyeusement notre place ; et ce qui manqua à la conversation du côté de l'esprit, fut supplée par le rire et la gaité.
Notre petite habitation était située au pied d'une montagne dont la pente était douce. Un beau bois l'abritait par derrière, un ruisseau coulait sur le devant ; d'un côté nous avions un pré, de l'autre une pelouse. Ma ferme consistait en vingt acres environ d'excellente terre, et j'avais payé cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur pour sa cession.
Rien ne pouvait surpasser la propreté de mes petites clôtures ; les ormes et les baies qui les entouraient étaient d'une beauté inexprimable. Ma maison n'avait qu'un étage, et était couverte en chaume; ce qui lui donnait un air plus ramassé. Les murailles, en dedans, étaient proprement blanchies, et mes filles entreprirent de les orner de peinture» de leur façon. La même chambre nous servait, à la vérité, de salle de compagnie et de cuisine, mais elle n'en était que plus chaude. D'ailleurs elle était tenue si proprement, les plats, les assiettes, le cuivre étaient si nets et disposés si avantageusement sur les tablettes, que tout cela faisait un effet agréable à la vue, et tenait lieu de beaux ameublemens. Il y avait trois autres chambres ; une pour ma femme et moi, une autre à côté pour mes deux filles, et la troisième, à deux lits, pour le reste de mes enfans.
La petite république à laquelle je donnais des lois, était réglée de la manière suivante : Au point du jour, nous nous assemblions dans I*e chambre commune, où le feu avait été allumé auparavant par la servante. Après nous être salués les uns les autres avec la cérémonie convenable (car j'ai toujours eu pour maxime, qu'entre personnes, même les plus intimes, il est bon de conserver quelque forme extérieure de politesse, sans quoi la familiarité détruit bientôt l'amitié),^ nous nous mettions tous à genoux pour remercier l'Etre" Suprême du nouveau jour qu'il nous accordait. Ce devoir rempli, mon fils et moi nous, allions vaquer aux travaux ex-^ térieurs, tandis que ma femme et mes filles s'occupaient à préparer le déjeûner, qui était toujours prêt à heure fixe. J'accordais une demi-heure pour ce repas, et une heure pour le dîner ; ce temps était rempli par des propos innocens entre ma femme et mes filles, et par des conversations phi^ losophiques entre mon fils et moi.
Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais nos travaux a,près qu'il était couché ; nous.
retournions alors à la maison rejoindre une famille qui nous attendait, et qui nous recevait avec un visage riant, un cœur content et un bon feu.
Quelquefois môme nous trouvions compagnie; le fermier Flamborough, un de nos voisins, qui aimait beaucoup à causer, et plus souvent un aveugle du lieu, qui jouait de la cornemuse, venaient nous rendre visite, et boire de notre vin de groseilles, pour lequel nous n'avions pas perdu notre réputation. Ces boniies gens avaient différens moyens pour se rendre amusans : tandis que l'un jouait de sa cornemuse, l'autre nous chantait quelque ballade touchante, telle que la dernière Nuit de Johnny-Armstrong , ou la Cruauté de Barbara-Allen. Le jour se terminait comme nous l'avions commencé. Les plus jeunes de mes garçons étaient chargés de lire les leçons de la Bible du jour : celui qui lisait le plus distinctement et le mieux, avait un demi-sou le dimanche pour mettre dans le tronc des pauvres.
Quand venait le dimanche, c'était là le jour de parure et de braverie, que tous mes édits somptuaires ne pouvaient réprimer. Quelque effet que je m'imaginasse avoir produit sur la vanité de mes filles, par mes sermons sur l'orgueil, je les trouvais toujours attachées, dans le cœur, à leurs anciens ajustemens. Elles aimaient encore les dentelles, les rubans, les gazes et les blondes ; ma femme, elle-même, tenait toujours à son pou-de-soie cramoisi, parce que je m'étais avisé de lui dire un jour qu'il lui seyait bien.
Ce fut, surtout, le premier dimanche qui suivit notre arrivée, q»ie leur coquetterie me mortifia beaucoup. J'avais recommandé la veille à mes filles d'être prêtes le lendemain de bonne heure; car j'ai toujours aimé à être arrivé à l'église bien avant mes paroissiens. Elles m'obéirent ponctuellement; mais au moment de nous rassembler, le matin, pour déjeûner, je vis descendre ma femme et mes filles dans tout l'éclat de leur ancienne parure, leurs cheveux plâtrés
de poudre et de pommade, des mouches, de grandes queues retroussées et bouffantes, dont l'étoffe faisait froti frou* à chacun de leurs mouvemens. Je ne pus m'empêcher de sourire de leur vanité, et surtout de celle de ma femme, de qui j'attendais plus de raison. Je pris alors le parti d'ordonner à mon fils, d'un air grave, d'appeler notre carrosse. Mes filles furent surprises de cet ordre ; mais je le répétai, encore, avec plus de sérieux qu'auparavant. " Assurément, mon cher Charles, vous badinez," dit ma femme; "nous pouvons fort bien aller d'ici à l'église à pied : nous n'avons pas besoin de carrosse pour nous y conduire." — " Vous vous trompez, ma chère, il nous en faut un ; car si nous allions à l'église dans cet attirail, tous les enfans de la paroisse courraient après nous pour nous huer." — "En vérité," reprit ma femme, " j'avais toujours pensé que mon mari était bien
aise de voir ses enfans mis décemment et proprement."
"Vous pouvez vous tenir aussi propres que vous voudrez," dis-je en l'interrompant, '' et je ne vous en aimerai que mieux ; mais ce n'est pas de la propreté que tout ceci, c'est de l'extravagance. -Ces manchettes, ces mouches, ces découpures ne serviront qu'à vous faire haïr de toutes les femmes de nos voisins. Non, mes enfans," continuai-je d'un air plus tranquille, "il faut refaire ces robes d'une manière plus simple ; car tout cet étalage de parure sied mal à des gens qui ont à peine le moyen de se soutenir avec décence. Je ne sais pas même si tous ces falbalas, ces garnitures, conviennent aux riches ; quand on pense, qu'à calculer modérément, la nudité des pauvres pourrait être couverte aisément avec ce superflu."
Ma remontrance fit effet: elles allèrent à l'instant, d'un air fort tranquille, changer d'habillemens; et j'eus la satisfaction de voirie lendemain mes filles s'occuper, d'elles-
* Il est impossible de rendre autrement que par ce mot l'expression anglaise rustling.
mêmes, à diminuer l'ampleur et la queue de leurs robes, et de ce qu'elles en retirèrent, on fit faire des vestes du dimanche pour Dick et pour Bill. Ce qui me fit encore plus de plaisir, c'est qu'ainsi diminuées, ces robes ne leur en allaient que mieux.