CHAPITRE VL
Le bonheur du coin du feu à la campagne.
Comme notre dernier débat avait été poussé avec quelque chaleur, pour raccommoder les choses nous convînmes, d'un commun accord, de manger au souper une partie de la venaison que nous venions de recevoir, et mes filles se
mirent à la préparer gaîment. — " Je suis bien fâché," m'écriai-je, " de n'avoir pas quelque voisin, ou quelque étranger à inviter pour prendre sa part de notre bonne chère ; car je trouve que le plaisir de ces sortes de régals est doublé, lorsqu'on le partage." — " Dieu me bénisse," . reprit aussitôt ma femme, *' voici venir notre bon ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophie, et qui sait si bien vous terrasser dans la dispute." — " Me terrasser, ma femme, vous vous trompez, je crois n'avoir personne à craindre sur ce point. Je ne conteste pas que vous ne soyiez la première femme du monde pour mettre une oie en pâté ; mais quant à l'argumentation, je vous prie de me céder là-dessus."
Je n'avais pas achevé, lorsque le pauvre M. Burchell entra. Il fut salué par toute la famille, qui lui prit la main de bon cœur, pendant que le petit Dick lui avançait officieusement une chaise.
L'amitié de ce pauvre homme me faisait plaisir, pour deux raisons : d'abord, parce que je savais qu'il avait besoin de la mienne ; ensuite, parce que j'avais reconnu en lui un très-bon cœur. On le connaissait dans le voisinage sous la désignation du pauvre gentilhomme, qui n'avait rien voulu faire dans sa jeunesse, et cependant il n'avait pas alors plus de trente ans. duelquefois il parlait de très-bon sens ; mais, en général, il préférait la compagnie des enfans, qu'il avait coutume d'appeler d'innocens petits hommes. 11 leur chantait des ballades, leur racontait des histoires, et rarement marchait-il sans avoir quelque chose pour eux dans ses poches, comme du pain d'épice, des sifflets de deux liards, et autres semblables bagatelles. Il venait ordinairement une fois l'année dans le canton, et y vivait de l'hospitalité des habitans. Il soupa avec nous, et ma femme ne lui épargna pas son vin de groseilles. La conversation s'anima : il nous chanta de vieilles chansons, et raconta 3*
aux enfans le conte du Daim de Bévcriand, celui de Grisselle, les Aventures de Catskinet enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre coq, qui chantait toujours à onze heures, nous avertit qu'il était temps d'aller nous reposer ; mais une difficulté que nous n'avions pas prévue nous embarrassa beaucoup : il s'agissait de savoir comment nous logerions notre hôte. Nous n'avions pas plus de 14ts qu'il ne nous en fallait pour nous, et il était trop tard pour l'envoyer coucher à l'auberge. Dans cet embarras, le petit Dick lui offrit son lit, si son frère Moïse voulait consentir à ce qu'il couchât avec lui. — "Et moi," dit Bill, *' je lui donnerai aussi le mien, si mes sœurs veulent me prendre avec elles."
— '' Fort bien, mes enfans," m'écriai-je, " l'hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. Les animaux se mettent à l'abri dans leurs retraites, et les oiseaux dans leurs nids ; mais l'homme malheureux ne peut trouver de refuge que chez ses semblables. Celui qui fut le plus étranger dans le monde, est celui qui vint pour nous sauver ; il n'eut jamais de maison, comme s'il eût voulu s'assurer s'il existait encore quelque hospitalité parmi nous. Deborah, ma chère femme, donnez à chacun de ces enfans un morceau de sucre, et que Dick ait le plus gros, parce qu'il a parlé le premier."
Le lendemain matin, j'appelai de bonne heure ma famille pour aller retourner un regain de foin ; et notre hôte s'étant offert à nous aider, il fut admis au nombre des travailleurs. Notre besogne alla vîte ; j'étais à la tête, et les autres suivaient en ordre. Cependant je ne pus m'empêcher de remarquer l'assiduité avec laquelle M. Burchell aidait ma fille Sophie dans sa tâche ; quand il avait fini la sienne, il se joignait à elle, et ils entraient tous deux en grande conversation ; mais j'avais trop bonne opinion du bon sens de Sophie, et je connaissais trop bien son ambition, pour avoir rien à craindre, pour elle, des soins d'un homme
ruiné. Quand le travail de la journée fut fini, j'invitai M. Burchell à rester, comme la veille ; mais il nous refusa, devant, disait-il, coucher cette nuit chez un de nos voisins, à l'enfant duquel il portait un sifflet.
Lorsqu'il fut parti, la conversation du souper roula sur le malheureux hôte qui venait de nous quitter. " Quelle preuve frappante," disais-je, " cet homme ne fournit-il pas de la misère qui suit ordinairement une jeunesse inconsidérée et extravagante ! Il ne manque point de sens ; mais cela ne sert qu'à rendre ses premières folies plus impardonnables. Pauvre créature ! Où sont actuellement ces parasites, ces flatteurs qu'il inspirait autrefois, et sur lesquels il dominait ? ils sont peut-être à faire leur cour au débauché que son extravagance a enrichi : ils le louaient autrefois ; c'est actuellement celui-ci qu'ils adulent. Les applaudissemens qu'ils donnaient à son esprit se sont changés en sarcasmes contre ses folies. Il est pauvre, et peut-être méritet-il de l'être ; car il n'a ni l'ambition d'être indépendant, ni le talent de se rendre utile." Peut-être, aussi, quelques raisons secrètes me firent-elles mettre trop d'aigreur dans mes observations, et Sophie m'en reprit doucement. " Papa," me dit-elle, " quelle qu'ait été autrefois sa conduite, sa situation actuelle devrait le mettre à l'abri de la censure; Son indigence est une punition suffisante de ses anciens excès, et j'ai entendu dire à mon papa lui-même que nous ne devons jamais frapper inutilement ceux sur lesquels la main de la Providence tenait déjà levée la verge du châtiment." — " Vous avez raison, Sophie," dit Moïse, " et un Ancien représente fort bien cette conduits malicieuse, sous l'allégorie d'un rustre qui tâchait d'écorcher Marsyas, dont la peau avait déjà été enlevée par Apollon. D'ailleurs, je ne sais si la situation de ce pauvre homme est aussi fâcheuse que mon père la représente. Nous ne devons pas juger de ce que sentent les autres, par ce que
nous éprouverions à leur place. Quelque obscure que nous paraisse l'habitation de la taupe, cependant l'animal luimême la trouve suffisamment éclairée, et, à dire vrai, il semble que l'esprit de cet homme s'accorde avec sa situation ; car je n'ai jamais entendu personne parler avec plus do gaîté qu'il le faisait aujourd'hui, dans la conversation qu'il avait avec vous." Ces dernières paroles étaient dites sans le moindre dessein ; cependant elles excitèrent chez ma fille une rougeur qu'elle s'efforça de cacher sous un rire affecté. Elle assura son frère qu'à peine elle avait pris garde à ce que M. Burchell lui avait dit; mais qu'elle croyait qu'il avait pu être autrefois un fort aimable gentilhomme. Cet empressement à se défendre, et cette rougeur subite, étaient des symptômes qui ne me plurent pas intérieurement, mais je réprimai mes soupçons.
Comme nous attendions notre seigneur le lendemain, ma femme se mit à faire un pâté de la venaison. Moïse était assis, pendant que je montrais à lire à ses jeunes frères. Mes filles paraissaient aussi fort empressées de leur côté, et je remarquai que, pendant assez long-temps, elles furent occupées à faire cuire quelque chose auprès du feu. Je crus d'abord qu'elles aidaient leur mère ; mais le petit Dick me dit tout bas qu'elles faisaient une eau pour le visage. J'avais une antipathie naturelle pour les eaux de toute espèce ; car je savais qu'au lieu d'embellir elles ne font que gâter le teint. J'approchai donc insensiblement ma chaise du feu ; et, prenant les pincettes, comme pour l'attiser, je renversai, en apparence par accident, toute la composition, et il était trop tard pour en recommencer une autre.