‹ Le ministre de WakefieldChapitre 21 sur 49 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Portrait d'un bel-esprit de la ville. — Les plus sots peuvent être plaisans pendant un jour ou deux,

duAND le matin du jour où nous devions traiter notre jeune seigneur fut arrivé, on peut penser quelle quantité de provisions furent épuisées pour se montrer magnifique. On peut bien s'imaginer aussi que ma femme et mes filles déployèrent leur plus brillante parure. M. Tornhill vint avec une couple d'amis, et son chapelain. Il voulut, poliment, envoyer les domestiques, qui étaient en grand nombre, au cabaret voisin ; mais ma femme, dans la jubilation de son cœur, insista pour qu'ils restassent à dîner à la maison : vanité qui, pour le dire en passant, nous fit jeûner pendant trois semaines.

M. Burchell nous avait fait entendre la veille que M. Tornhill faisait des propositions de mariage à miss Wilmot, autrefois la maîtresse de mons fils Georges. Cette nouvelle jeta d'abord quelque froideur sur l'accueil qu'on lui fit ; mais le hasard nous tira d'embarras ; car quelqu'un de la compagnie l'ayant nommée, M. Tornhill protesta, avec serment, qu'il n'y avait rien d'aussi absurde que d'appeler beauté une pareille horreur. " Je veux être défiguré tout-à-l'heure," continua-t-il, " si je n'aimais autant prendre une maîtresse à la lueur de la lampe qui est sous l'horloge de Saint-Dunstan*." Il éclata de rire à ces mots, et nous en fîmes autant. Les plaisanteries des riches réussissent toujours. Olivia, de son côté, ne put s'empêcher de dire tout bas, mais assez haut pour être entendue, qu'il avait un fonds de gaîté excessif.

Après le dîner, je proposai mon toast ordinaire, à V'Eglîse : le chapelain m'en remercia, en assurant que V'Egîise était la

* Saint-Dunstan est une église de Londres dans Fleet-street, où demeurent beaucoup de filles publiques.

seule maîtresse de son cœur. " Allons, Frank, soyez sincère," dit le chevalier, avec son 'air de supériorité ordinaire : " supposons, d'un côté, V'Eglise, votre maîtresse actuelle, en longs habits de lin, et de l'autre miss Sophie, sans lin d'aucune espèce : pour laquelle vous décideriez-vous 1 "

— '^ Pour toutes les deux, en vérité," répondit le chapelain.

— 'Tort bien, Frank, car je veux que ce verre de vin me suffoque, si une jolie fille ne vaut pas mieux que tous les prêtres qui sont au monde. Qu'est-ce que vos dîmes et vos jongleries ? ce sont damnables impostures, et je m'engage à le prouver ..." — " Je voudrais que vous l'entreprissiez," dit mon fils Moïse, " et je crois que je serais en état de vous répondre." — 'Tort bien " (dit le chevalier, qui le devina d'abord, et qui fit signe de l'œil au reste de la compagnie pour l'avertir de la mystification), ''si vous êtes disposé à discuter froidement cette matière, je suis prêt à accepter le défi ; et, d'abord, comment voulez-vous la traiter, analogiquement ou dialogicalement? " — "Raisonnablement," s'écria Moïse, tout joyeux qu'on lui permît de disputer. — '* A merveille ; et, avant tout, j'espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est existe ; si vous ne m'accordez pas cela, je vous déclare que je ne vais pas plus loin." — '^ Pourquoi ne l'accorderais-je pas 1 Je crois que je puis le faire, et même avec avantage." — '' J'espère aussi," reprit M. Tornhill, '^que vous m'accorderez que la partie est moindre que le tout." — '* Oui," dit Moïse, '^je l'accorde, cela est trop juste." — " J'espère encore que vous ne nierez pas que les trois angles d'un trianfi^le sont égaux à deux angles droits." — " Rien de plus clair," dit mon fils en regardant autour de lui d'un air important. — " Fort bien donc," s'écria le chevalier, en parlant avec volubilité ; " les prémisses ainsi établies, j'observe que l'enchaînement des êtres, procédant en raison double réciproque, produit naturellement un dialogisme problématique, qui prouve, en quelque

façon, que l'essence de la spiritualité peut être rapportée au second prédicable . . ." — " Arrêtez ! arrêtez ! " cria Moïse ; " croyez-vous que je laisse ainsi passer doucement des propositions si hétérodoxes ?" — " Q,uoi ? " s'écria le chevalier du ton de la colère, " vous ne vous soumettez pas à mes propositions ? Répondez-moi à une question bien > simple. Croyez-vous qu'Aristote ait raison, quand il dit que les relatifs sont des relations ? " — " Sans difficulté. " — " Cela étant ainsi, répondez directement à cette proposition : Croyez-vous que l'investigation analytique de la première partie de mon enthymème soit défectueuse, secundùm quoàd, ou quoàd minus. Si cela est, donnez-moi vos raisons, donnez-les-moi tout-à-l'heure." — "Je proteste," répondit Moïse, " que je ne comprends pas bien la force de votre raisonnement ; mais si vous le réduisiez à une proposition simple, je crois que je pourrais alors y répondre." — " Oh ! monsieur, je suis votre très-humble serviteur. Je vois que vous voulez que je vous fournisse tout à-la-fois des raisons et de l'intelligence. Non, Monsieur, c'est trop exiger." Cette conclusion fit éclater de rire toute la compagnie aux dépens du pauvre Moïse, qui fit seul une triste mine au milieu d'un groupe de visages joyeux : et il ne proféra plus un seul mot pendant le reste de la fête.

Tout ceci ne me fit nullement plaisir, mais l'efiet en fut bien différent sur Olivia, qui se trompa en prenant pour de l'esprit ce qui n'était que de la mémoire. Elle regarda, dèslors, le chevalier comme un gentilhomme accompli : et si l'on fait attention pour combien entrent, dans cette qualification, une figure agréable, de beaux habits et une grande fortune, on sera disposé à lui pardonner son erreur. M. Tornhill, quoique réellement ignorant, parlait avec aisance, et pouvait discourir avec facilité sur les matières ordinaires de la conversation. Il n'est donc pas surprenant qu'un pareil talent lui gagnât l'affection d'une jeune personne qui, ac-

coutumée, par son éducation, à voir priser en elle les qualités extérieures, devait naturellement en faire cas dans autrui.

Q,uand notre jeune seigneur fut parti, nous recommençâmes à discuter sur son mérite. Comme c'était Olivia qui avait attiré le plus constamment ses regards, et à qui il avait adressé le plus fréquemment la parole, on ne douta pas qu'elle ne fût l'objet de ses visites. Les railleries innocentes de son frère et de sa sœur, sur ce sujet, ne parurent même pas lui déplaire. Ma femme, elle-même, semblait partager la gloire de cette journée, et se réjouissait de la victoire de sa fille, comme si c'eût été la sienne propre. " Puisqu'il en est ainsi, mon ami, je vous avouerai à présent que c'est moi qui ai conseillé à mes filles d'encourager les visites du chevalier. J'ai toujours eu un peu d'ambition, et vous voyez actuellement que je n'avais pas tort ; car qui sait comment tout ceci finira? " — " Qui le sait en effet ? " repris-je avec un soupir. '' Pour moi, tout ceci ne me plaît pas ; et j'aurais mieux aimé quelqu'un de pauvre et d'honnête, que ce gentilhomme accompli, avec sa fortune et sa légèreté ; car, sachez que, s'il est tel que je le soupçonne, jamais homme qui pensera légèrement sur la religion n'obtiendra une de mes filles en mariage." — "Assurément, mon père," dit Moïse, *' vous êtes trop sévère sur ce point ; car le Ciel ne lui demandera jamais compte de ce qu'il aura pensé, mais de ce qu'il aura fait. Il n'y a pas dihomme dans l'esprit de qui ne s'élèvent mille mauvaises pensées, sans qu'il soit le maître de les réprimer.* Penser librement de la religion, est peut-être un acte involontaire chez ce gentilhomme, en sorte que, lors même que ses sentimens seraient erronés, comme ils ne dépendent pas entièrement de lui, il n'est pas plus coupable de ce qu'ils s'emparent de son esprit, que ne le serait le gouverneur d'une ville sans murailles que l'ennemi viendrait occuper."

— "Cela est vrai, mon fils, mais si le gouverneur appelle lui-même l'ennemi, alors il est criminel ; et c'est toujours là le cas de ceux qui embrassent l'erreur. Leur tort consiste, moins à ne pas se rendre aux preuves qu'on leur fournit, qu'à s'aveugler volontairement sur celles qu'on leur présente. Ils ressemblent à ces juges corrompus qui décident une cause sur les raisons qu'une des parties leur administre, sans vouloir entendre celles de l'autre. Ainsi, mon fils, quoique nos opinions erronées puissent être involontaires quand elles se forment en nous, cependant, comme nous nous laissons volontairement corrompre en les admettant, ou en négligeant de les examiner, nous méritons d'être punis pour notre faute, ou méprisés pour notre folie."

Ma femme alors se mêla à la conversation, mais sans répondre à l'argument. Elle observa que plusieurs personnes très-prudentes de notre connaissance étaient des esprits forts, et n^en étaient pas moins de bons maris. D'ailleurs elle connaissait, disait-elle, des filles assez sensées pour convertir leurs maris. " Et qui sait de quoi Olivia est capable 1 ma fille parle fort bien sur toute sorte de sujets ; et, à ma connaissance, elle est très-versée dans la controverse." — " Q,uoi ! ma chère, qu'entendez-vous ? duels livres k, de controverse a-t-elle pu lire ? Je ne me souviens pas de lui en avoir jamais mis entre les mains. Vous exac-érez sûrement son mérite." — '*Non, papa," reprit Olivia, " ma mère a raison ; j'ai lu beaucoup de livres de controverse : les disputes de Thwackum et de Square*, et les discussions de Rohinson Crusoé avec le sauvage Vendredi.''^ — " Fort bien,

* Ceux qui ont lu Tom Jones et Robinson Crusoé, sentiront aisément la plaisanterie de l'auteur, qui fait citer, par Olivia, ces romans comme des livres de controverse, à propos de quelques passag'es relatifs à la moralité de nos actions, ou à la connaissance de la religion, qui se rencontrent dans l'un et dans l'autre.

ma fille, je crois que vous êtes très en état de faire des conversions ; mais en attendant, allez aider votre mère à faire la tourte de groseilles."

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