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CHAPITRE XVI

La famille du Ministre use d'adresse, mais on lui en oppose une plus grande.

duELS que fussent les sentimens de Sopliie, le reste de ma famille se consola aisément de l'absence de M. Burchell, par les visites du jeune seigneur, qui devenaient plus fréquentes et plus longues. Quoiqu'il n'eut pas réussi à faire connaître à mes filles les plaisirs de Londres, comme il se le proposait, il tâchait de les en dédommager par tous les petits amusemens que permettait notre retraite. Il venait ordinairement le matin, et pendant que mon fils et moi nous vaquions aux travaux extérieurs, il restait à la maison avec ma femme et mes filles, et les amusait par des descriptions de la capitale, qu'il connaissait parfaitement. Il leur répétait toutes les conversations des coulisses, et leur apprenait tous les bons mots célèbres, dont il tenait note long-temps avant qu'ils fussent dans les recueils. Les intervalles de la conversation étaient employés à montrer à mes filles le piquet, ou quelquefois il mettait mes deux petits aux prises à coup de poing, afin, disait-il, de les dégourdir. Mais l'es-

pérance de l'avoir pour gendre nous aveuglait, en quelque sorte, sur tous ses défauts. Il faut avouer que ma femme mettait en usage mille petites ruses pour l'attrapper, ou, pour me servir d'une expression plus honnête, elle employait toute son habileté pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux pour le thé étaient bien secs et bien croquans, c'était Olivia qui les avait faits. Si le vin de groseilles était bon, les groseilles avaient été choisies par Olivia. C'était son habileté qui conservait aux fruits confits leur verdeur naturelle ; et quant à l'assaisonnement d'un pouding, personne n'y réussissait mieux qu'elle. Quelquefois la pauvre femme disait au chevalier qu'elle croyait qu'Olivia et lui étaient précisément de la même taille, et elle les faisait se mesurer pour voir le quel des deux était le plus grand. Ces petites finesses, qu'elle croyait impénétrables, et qui cependant sautaient aux yeux de tout le monde, plaisaient beaucoup à notre protecteur • chaque jour il donnait de nouvelles preuves de sa passion, et quoiqu'il n'en fût pas encore venu à des propositions de mariage, nous pensions qu'il n'en était pas loin : son retard à s'expliquer était attribué quelquefois à sa timidité naturelle, et aussi à la crainte de déplaire à son oncle. Une circonstance qui survint bientôt ne permit plus de douter qu'il n'eût dessein de s'allier à notre famille, et ma femme la regarda même comme une promesse formelle. Un jour que ma femme et mes filles allaient rendre une visite au voisin Flamborough, elles trouvèrent que sa famille s'était fait peindre depuis peu par un peintre qui courait la campagne, et faisait des portraits à quinze schellings chaque. Comme il existait depuis long-temps une espèce de rivalité en fait de bon goût entre cette maison et la nôtre, nous prîmes l'alarme de nous voir prévenus par cette marche clandestine, et malgré tout ce que je pus dire, et je dis beaucoup, il fut décidé que nous nous ferions peindre aussi. Le peintre fut donc retenu, (car que pouvais-je faire ?) et

nous convînmes de montrer la supériorité de notre goût dans le choix des attitudes. La famille de notre voisin était composée de sept personnes, et chacune s'était fait peindrç tenant une orange à la main, ce qui faisait sept oranges, pian absolument sans goût, sans variété, sans idée. Nous voulûmes avoir quelque chose de plus relevé, et après beaucoup de débats, nous résolûmes unanimement de nous faire peindre tous ensemble, dans un grand tableau représentant un trait d'histoire. Cela serait moins cher, puisqu'un seul cadre suffirait pour tous ; et infiniment plus agréable, car toutes les familles du bon ton se faisaient peindre ainsi. Comme nous ne nbus rappelâmes pas sur-le-champ un sujet d'histoire qui pût nous convenir, nous nous contentâmes de nous faire peindre en personnages historiques, indépendans les uns des autres. Ma femme voulut être représentée en Vénus, et recommanda bien au peintre de n'être point économe de diamans pour son corsage et ses cheveux. Ses deux petits enfans, en Cupidons, étaient à ses côtés, tandis que moi, avec ma robe de ministre et ma ceinture, je devais lui présenter mes livres de controverse. Olivia désira être peinte en amazone, assise sur un banc de fleurs, et vêtue d'un habit vert galonné en or, avec un fouet à la main. Sophie devait être en bergère, entourée d'autant de moutons que le peintre en pourrait faire tenir pour rien. Quant à Moïse, il voulut avoir un chapeau â plumet blanc. Notre invention plut si fort au chevalier, qu'il insista pour être placé dans le tableau de famille, aux pieds d'Olivia, dans le costume d'Alexandre-le-Grand. Nous regardâmes tous cette demande comme une marque du désir qu'il avait d'entrer, à titre d'époux, dans notre famille, et nous ne pûmes rejeter sa proposition. Le peintre se mit donc à l'ouvrage, et travailla avec tant d'assiduité et de promptitude, qu'en quatre jours le tableau fut achevé. Il était très-grand et l'artiste n'avait pas été avare de couleurs, ce dont ma femme le loua

beaucoup. Nous fûmes tous très-contens de l'exécution ; mais une difficulté qui ne nous frappa que lorsque le tableau fut fini, vint tout à coup jeter parmi nous la consternation^ Il était si grand, que nous n'avions pas dans la maison de chambre assez vaste pour l'y placer. Il est inconcevable que nous n'eussions pas fait, d'abord, une observation si importante ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle nous était échappée. Ainsi donc, au lieu de satisfaire notre vanité, comme nous l'espérions, ce tableau resta adossé, de la manière la plus mortifiante, à la muraille de la cuisine, où l'on avait d'abord attaché la toile pour le peindre, puisqu'il était trop grand pour pourvoir passer par aucune des portes. Il devint ainsi le but des plaisanteries de tous nos voisins. L'un le comparait au grand canot de Robinson Crusoéj trop lourd pour pouvoir être remué ; un autre trouvait qu'il ressemblait à un dévidoir dans une bouteille. Quelques-uns enfin demandaient comment il sortirait de là, et le plus grand nombre s'étonnait de ce qu'il y fût entré.

Mais en même temps que ce tableau donnait matière aux sarcasmes des uns, il fournissait aux autres les interprétations les plus malignes. Le portrait du chevalier, qui se trouvait joint aux nôtres, était un honneur trop grand pour ne pas exciter l'envie. Des bruits outrageans commencèrent à circuler sourdement sur notre compte, et notre tranquillité fut troublée par des gens qui, sous le masque de l'amitié, venaient nous rapporter les discours de nos ennemis. Nous recevions ces propos avec l'indignation convenable : mais l'opposition ne fait qu'irriter la calomnie. Nous tînmes donc encore une fois conseil sur les moyens d'imposer silence à nos détracteurs, et nous prîmes enfin un parti qui me parut trop tranchant pour me satisfaire complètement. Notre objet principal étant de connaître le motif des assiduités de M. Tornhill, ma femme se chargea de le sonder, sous prétexte de lui demander son avis sur le choix

d'an mari pour sa fille aînée. Si cela ne suffisait pas pour Famener à une déclaration en forme, on devait l'effiayer par l'apparition d'un rival. Mais je ne voulus consentir à ce dernier projet, qu'après avoir reçu d'Olivia l'assurance la plus solennelle d'épouser ce prétendu rival, dans le cas oïl M. Tornhill ne préviendrait pas ce mariage en l'épousant lui-même. Tel fut le plan auquel on s'arrêta, et que je n'approuvai pas entièrement, quoique je n'y apportasse pas une vigoureuse opposition.

Ainsi donc, la première fois que M. Tornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de s'absenter, afin de donner occasion à leur mère de mettre son projet à exécution ; mais elles n'allèrent pas plus loin que la chambre voisine. d'où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme, pour entrer adroitement en matière, dit qu'une des demoiselles ]p'lamborough était sur le point de faire un bon mariage, en épousant M. Spanker. Le chevalier en convint, et elle poursuivit en observant que celles qui avaient de la fortune étaient toujours sûres trouver de bons partis : ^' Mais," ajouta-t-elle, ''pour les jeunes filles qui n'en ont point, que Dieu ait pitié d'elles ! Q,ue signifie la beauté, M. Tornhill ? Q-ue valent dans ce siècle intéressé toutes les vertus et toutes les qualités possibles 1 On ne demande pas qui est-elle ? mais qu'a-t-elle ? "

"Madame, j'approuve très-fort la justesse et la nouveauté de V05 remarques, et si j'étais roi, il n'en serait pas ainsi ; les filles aimables, mais sans fortune, auraient alors bonne chance, et vos deux jeunes demoiselles seraient les premières pourvues."

" Ah ! Monsieur, vous voulez rire ; mais moi, je voudrais être reine, et je saurais bien alors où mon aînée trouverait un mari. Mais, à propos, M. Tornhill, vous m'y faites penser: sérieusement, ne pourriez-vous me trouver pour elle un mari convenable? Elle a maintenant dix-neuf ans ; elle est

bien formée, elle a une bonne éducation, et, selon mes faibles connaissances, elle ne manque pas de mérite."

'' — Madame, si vous vous en rapportiez à mon choix, je voudrais trouver un homme qui eût toutes les qualités nécessaires pour rendre un ange heureux ; un homme qui réunît prudence, fortune, esprit et sincérité ; oui, Madame, je voudrais tout cela dans un mari pour mademoiselle votre fille." — " Fort bien, Monsieur," dit-elle; '' mais connaissezvous quelqu'un de cette sorte? "-—'' Non, Madame, il est impossible de connaître personne qui soit digne d'être son mari ; c'est un trésor trop grand pour devenir la possession d'un mortel ; sur mon âme, je dis ce que je pense, c'est un ange." — " Ah ! M. Tornhill, vous flattez ma pauvre enfant. Nous avons songé à la marier à l'un de vos fermiers dont la mère est morte depuis peu, et qui a besoin d'une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, c'est un homme actif, en état de lui procurer de l'aisance, et qui nous a déjà fait des propositions " (cela était eifectivement vrai) ; " mais, Monsieur, je serais flattée d'avoir votre approbation sur notre choix." — " Comment, Madame, mon approbation sur un tel choix ? jamais. Quoi ! sacrifier tant de beauté, d'esprit et d'excellentes qualités à un rustre incapable de les apprécier ! Excusez-moi, je ne pourrai jamais approuver une telle injustice, et j'ai mes raisons." — " Ah ! oui-dà, Monsieur, " reprit Deborah, "si vous avez vos raisons, c'est une autre affaire ; mais je serais bien aise de les connaître, ces raisons." — ''Excusez-moi, Madame, elles sont trop avant dans mon cœur pour que je puisse les découvrir." Puis, mettant la main sur sa poitrine : " Elles sont," ajouta-t-il, " enterrées et clouées ici."

duand il fut parti, nous ne pûmes, après une consultation aénérale, décider ce que signifiaient ces beaux sentimens. Olivia les regardait comme un témoignage de la plus ardente passion ; pour moi, je n'étais pas tout-à-fait si

confiant ; il me paraissait assez clair qu'il y avait là plus d'amour que de désir de mariage. Cependant, quoiqu'il en fût de nos conjectures, nous résolûmes de suivre le projet d'encourager la recherche du fermier Williams, qui depuis que nous étions établis dans le pays, avait fait sa cour à ma fille.

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