CHAPITRE XVîL
Il y a bien peu de vertus qui résistent à une longue et agréable
tentation.
Comme le bonheur de mes enfans était mon unique but, la recherche du fermier Williams me convenait, parce que d'ailleurs il avait une honnête aisance, et qu'il était prudent et sage. Il n'y eut pas besoin de T'encourager beaucoup pour faire revivre sa première passion ; de sorte qu'au bout d'un ou deux jours, M. Tornhill et lui se rencontrèrent le soir chez nous, et se regardèrent mutuellement de travers. Mais Williams ne devant point de fermage à son seigneur, s'embarrassait fort peu de son mécontentement. Olivia, de son côté, jouait la coquette en perfection, si c'est jouer un rôle que d'agir d'après son propre caractère ; et elle affectait pour son nouvel amant une prédilection marquée. M. Tornhill parut accablé de cette préférence, et nous quitta d'un air chagrin, ce qui me surprit d'autant plus, qu'il pouvait aisément en faire cesser la cause en déclarant un honorable attachement. Mais quelques souffrances qu'il endurât, il était aisé de s'apercevoir que celles d'Olivia étaient plus vives encore, A la suite de chacune de ses entrevues avec ses amans, qui étaient fréquentes, elle cherchait
la solitude, et s'y abandonnait à toute sa douleur. Ce fut dans cet état que je la trouvai un soir, après s'être efforcée de soutenir pendant quelque temps une gaîté factice. " Tu vois, mon enfant," lui dis-je, " que ta confiance dans l'amour de M. Tornhil! (tait une illusion ; il souffre la rivalité d'un inférieur, quand il sait qu'il dépend de lui de s'assurer ta possession par une déclaration sincère de ses sentimens." — " Oui, papa, mais il a des raisons pour différer ; je sais qu'il en a. Ses paroles et ses regards m'ont convaincue de sa sincérité. Peu de temps suffira, je l'espère, pour manifester la générosité de ses sentimens, et vous verrez que mon opinion sur lui est plus juste que la vôtre." — " Ma chère Olivia, c'est toi qui as proposé et dirigé tous les plans qui ont été suivis jusqu'à présent pour le forcer à s'expliquer, et tu ne diras pas qu'on t'ait gênée en rien ; mais tu ne dois pas supposer, ma fille, que je veuille jamais me prêter à ce que son honnête rival soit dupe de ta folle passion. Je te donnerai tout le temps que tu jugeras nécessaire pour amener à une explication ton adorateur prétendu ; mais si, à l'expiration du délai, il ne vient pas franchement au but, j'exige formellement que l'honnête Williams reçoive le prix de sa fidélité. Le caractère que j'ai soutenu jusqu'à présent exige de moi cette conduite, et ma tendresse comme père n'altérera jamais ma probité comme homme. Fixe donc le jour, éloigne-le autant qu'il te conviendra, et en même temps instruis M. Tornhill de l'tpoque précise à laquelle je dois te donner à un autre. S'il t'aime véritablement, le seul bon sens lui fera voir qu'il n'a qu'un parti à prendre pour ne pas te perdre à jamais." Elle ne put s'empêcher de reconnaître que cette proposition était juste, et elle l'agréa sans difficulté. Elle me renouvela encore sa promesse la plus positive d'épouser M. Williams dans le cas où M. Tornhill ne se déclarerait point ; et à h première entrevue le jour du mariage avec son rival fut, en sa présence même, fixé à un mois.
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Ces mesures vigoureuses semblèrent redoubler l'inquiétude M. Tornhill ; mais celle qu'éprouvait Olivia m'affectait sensiblement. Dans ce combat entre l'amour et la raison, elle perdit toute sa vivacité naturelle, et elle cherchait toutes les occasions d'être seule pour pleurer. Une semaine s'écoula sans que M. Tornhill fît aucun effort pour rompre ce mariage. La semaine suivante, il continua ses assiduités, mais il ne s'ouvrit pas davantage. Enfin, la troisième, il cessa entièrement ses visites ; et ma fille, au lieu d'en témoigner du chagrin, comme je m'y attendais, parut conserver une tranquillité pensive, que je pris pour de la résignation. Pour moi, c'était avec la plus grande satisfaction que je voyais ma fille à la veille de s'assurer un état aisé et tranquille, et j'applaudissais fréquemment à la résolution qu'elle avait prise de préférer le bonheur à la vanité. Environ quatre jours avant le mariage, ma petite famille était rassemblée, le soir, au tour d'un bon feu, contant des histoires du temps passé, et faisant des projets pour l'avenir. Nous en avions déjà formé mille et mille, et nous riioiis de toutes les folies qui nous passaient par la tête. '' Eh bien. Moïse, nous allons avoir une noce dans la famille ; qu'en penses-tu, mon enfant, quel est ton avis là-dessus ? " — '' Mon avis, mon père, est que tout va fort bien, et je songeais justement tout-à-l'heure que quand ma sœur Livy sera mariée au fermier Williams, il nous prêtera ^"ra^zs son pressoir et ses chaudières à brasser." — '^ Certainement, Moïse, ^il nous les prêtera, et par dessus le marché, il noUs chantera, pour nous divertir, la chanson de la Mort et la Dame.'^ — "Il a appris cette chanson à mon frère Dick," dit Moïse, " et je trouve qu'il la chante très-bien." — " Oui-dà ; eh bien, qu'il la chante ; ou est le petit Dick ; allons, qu'il chante avec assurance." " Mon frère Dick," répondit Bill, le plus jeune de mes enfans, " vient de sortir avec ma sœur Livy ; mais M. Williams m'a appris deux chansons, et je les chan-
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terai pour vous, papa. Laquelle aimez-vous le mieux, ou du Cygne mourant, ou de V Elégie sur la mort d'un Chien enragé? '' — "L'élégie, mon enfant, l'élégie, je ne l'ai point encore entendue. Et vous, ma femme, vous savez que la tristesse altère ; donnez-nous pour nous soutenir contre elle un bouteille de votre meilleur vin de groseilles. J'ai tant pleuré de toutes les élégies que j'ai entendues depuis peu, que, sans un petit coup pour m'égayer, je craindrais que celle-ci ne m'effectât trop. Et vous, Sophie, mon amour, prenez votre guitare, et accompagnez un peu cet enfant."