‹ Le ministre de WakefieldChapitre 34 sur 49 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Poursuite d'un père pour ramener à la vertu son enfant égarée.

Quoique le petit I)ick ne pût pas dépeindre celui qui avait fait monter sa sœur dans la chaise de poste, cependant mes soupçons tombèrent entièrement sur notre jeune seigneur dont la réputation pour ces sortes d'intrigues n'était que trop connue. Je dirigeai donc mes pas vers le château de M. Tornhill résolu de l'accabler de reproches, et de ramener ma fille, s'il était possible. Mais avant d'être arrivé chez lui, je rencontrai un de mes paroissiens qui me dit avoir vu, dans une chaise de poste, une jeune demoiselle qui ressemblait à ma fille, et avec elle un monsieur, qu'au portrazt qu'il m'en fit, je ne pus croire autre que M, Burchell ; il ajouta qu'ils couraient très-fort. Cependant je ne me contentai point de cette information. Je me rendis donc chez le chevalier, et, quoiqu'il fût encore de très-bonne heure,, j'insistai pour lui parler sur le champ. Il se présenta aussitôt de l'air le plus ouvert et le plus aisé ; il parut extrêmement étonné de l'enlèvement de ma fille, et protesta sur son honneur qu'il y était absolument étranger. Je blâmai alors mes premiers soupçons, et les reportai entièrement sur M. Burchell, que je me rappelai avoir eu avec ma fille plusieurs conversations secrètes. Mais je fus entièrement convaincu de sa perfidie, lorsqu'une autre personne m'aipprit que ma fille et lui étaient en ce moment aux eaux, à environ trente milles de là, et où il y avait nombreuse compagnie. J'étais dans cette disposition d'esprit qui nous porte à agir précipitamment plutôt qu'à suivre la saine raison. Il ne me viat pas à la pensée d'examiner si ces rapports ne pouvaient pas m'être faits par des personnes apostées exprès pour me tromper. Je résolus donc d'aller surprendre aux eaux ma

fille et celui que je croyais son ravisseur. Je marchai en toute diligence, et sur la route je pris souvent des informations ; mais elles furent inutiles. En entrant dans la ville, je rencontrai un homme à cheval, que je me souvins d'avoir vu chez le chevalier, et qui m'assura que si je poursuivais mon chemin jusqu'à l'endroit des courses, qui n'étaient qu'à trente milles plus loin, je les atteindrais infailliblement ; qu'il les y avait vus danser le soir précédent, et que toute l'assemblée avait été enchantée des grâces de ma fille. Je partis donc le lendemain de grand matin, et vers les quatre heurs après raidi, j'arrivai aux courses. La compagnie était nombreuse et brillante, et uniquement occupée à courir après le plaisir. Quel contraste entre eux et moi, malheureux père, cherchant à ramener son enfant à la vertu ! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance de moi ; mais comme s'il eût craint de me voir, quand j'approchai, il se perdit dans la foule, et je ne le revis plus. Je réfléchis alors qu'il serait inutile de pousser plus loin ma recherche, et je résolus de retourner chez moi revoir une innocente famille, à qui ma présence était nécessaire. Mais l'agitation d'esprit, et les fatigues que j'avais essuyées, me causèrent une fièvre violente dont j'éprouvai les atteintes avant de quitter les courses. Ce nouveau coup était d'autant plus accablant, que j'étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. J'entrai dans un cabaret situé sur le orand chemm ; et dans cet asile ordinaire de l'indigence et de la frugalité, j'attendis patiemment quelle serait l'issue de ma maladie. J'y languis environ trois semaines. A la fin, mon tempérament prit le dessus, mais j'étais sans argent pour payer ma dépense. L'inquiétude que je ressentais de ma pénurie aurait suffi pour m'occasioner une rechute; si un voyageur, qui était entré dans ce cabaret pour se rafraîchir en passant, ne fût venu à mon secours. Cet homme était précisément le philanthrope et honnête libraire du cimetière Saint-Paul,

qui a fait tant de petits livres pour les enfans. Il se nommait lui-même leur ami, mais il était, en même temps, celui de tout le genre humain. Il n'eût pas plus tôt mis pied à terre, qu'il témoigna un vif empressement de repartir ; car il avait toujours des affaires de la plus grande importance, et il était alors occupé à recueillir des matériaux pour l'histoire d'un certain M. Thomas Trip. Je reconnus aussitôt cet excellent homme à face bourgeonnée ; car c'était lui qui avait publié mes écrits contre les deutérogamistes ; je lui empruntai quelque argent, que je promis de lui rendre à mon retour. Je quittai donc l'hôtellerie ; et comme j'étais encore très-faible, je résolus de retourner à la maison à petites journées de dix milles chacune. Ma santé et ma tranquillité ordinaires étaient presque entièrement rétablies, et je condamnais alors cet orgueil qui m'avait fait me révolter contre la main qui me châtiait. L'homme ne sait guère qu'à l'épreuve jusqu'à quel degré ses forces lui permettent de supporter l'infortune. L'ambitieux qui s'élève voit tout en beau d'abord, mais à chaque pas qu'il fait, il découvre quelque désagrément caché qu'il n'avait pas prévu ; de même, lorsque nous descendons du faîte des jouissances dans la vallée profonde du malheur, nous sommes effrayés, en la contemplant, de son aspect nébuleux et sinistre ; mais à mesure que nous avançons, les objets s'éclaircissent, des perspectives inattendues nous réjouissent, et les yeux de l'esprit s'accoutument aux ténèbres qui les environnent.

Il y avait environ deux heures que je marchais, lorsque j'aperçus de loin une voiture qui me parut être une diligence, je résolus de l'atteindre ; mais, lorsque j'en fus tout près, je reconnus que c'était un charriot qui transportait au village voisin les décorations et le bagage d'une troupe de comédiens de campagne. La voiture n'était accompagnée que du charretier et d'un seul acteur ; les autres devaient arriver le lendemain. Bonne compagnie abrège

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le chemin, dit le proverbe ; j'entrai donc en conversation avec le pauvre comédien ; et comme j'avais eu moi-même autrefois quelque talent pour le théâtre, je dissertai sur cette matière avec ma liberté ordinaire. Mais comme j'étais fort peu au courant de l'état actuel de la scène, je demandai quels étaient les auteurs dramatiques en vogue, quels étaient les Dryden, les Oiway du jour. " Monsieur," me répondit le comédien, "je crois qu'il y a peu de nos auteurs modernes qui tinssent à honneur d'être comparés aux écrivains dont vous parlez. La manière de Dryden et de Rowe est à présent passée de mode; notre goût a reculé d'un siècle. Fletcher, Ben Jonson et Shakspeare sont les seuls auteurs dont on représente les pièces." — " Comment! " m'écriaije, '' est-il possible que le langage suranné, les mauvaises plaisanteries et les caractères outrés dont ces ouvrages sont remplis, ■' plaisent au siècle présent ?" — " Monsieur, le public ne s'embarrasse ni du langage, ni de la plaisanterie, ni des 'caractères ; ce n'est pas là son objet ; il va au spectacle pour s'amuser, et il se trouve fort heureux quand il peut avoir une pantomime, à l'abri du nom de Shakspeare ou de Sen Jonson." — '' Ainsi donc, nos écrivains s'attachent plutôt à imiter Shakspeare que la nature." — "A vous dire vrai, je crois qu'ils n'imitent rien du tout, et le public n'exige pas cela d'eux ; ce n'est pas la manière dont le sujet est traité, mais le nombre de gestes et d'attitudes bizarres qu'on y introduit, qui excite aujourd'hui les applaudissemens. Je connais telle pièce qui ne renferme pas une seule plaisanterie, et qui a obtenu une grande faveur, et telle autre dont la chute a été prévenue par un accès de colique que le poète y avait placé. Oui, Monsieur, les pièces de Congreve et de Farquhar ont trop d'esprit pour le goût présent ; notre moderne dialogue est bien plus naturel."

Pendant que nous causions ainsi, nous arrivâmes au village. Les habitans, instruits apparemment de notre arrivée,

s'assemblèrent pour nous considérer ; ce qui fit faire à mon camarade cette observation, que les comédiens de campagne ont toujours beaucoup plus de spectateurs au dehors qu'au dedans. Je ne réfléchis à l'inconvenance qu'il y avait à ce que je me trouvasse en pareille compagnie, que lorsque je vis la populace attroupée autour de moi. Je me réfugiai donc au plus vite dans le premier cabaret qui ce présenta ; on me fit entrer dans la salle commune, où je fus accosté par un homme très-bien mis, qui me demanda si j'étais le chapelain de la troupe, ou si l'habit que je portais était celui d'un de mes rôles 1 Je lui racontai mon aventure, et l'assurai que je n'appartenais à la troupe en aucune façon. Alors il nous invita très-poliment, le comédien et moi, à prendre notre part d'une jatte de punch ; et pendant que nous la vidions, il disserta sur la politique avec tant de feu et d'intérêt, que je le pris tout au moins pour un membre du parlement ; et je fus bientôt confirmé dans cette conjecture, lorsque m'entendant demander ce qu'il y avait à souper dans l'auberge, il insista pour que nous vinssions souper chez lui, ce que nous acceptâmes après quelques instances de sa part.

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