‹ Le ministre de WakefieldChapitre 33 sur 49 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

SUR LA 3I0RT d'uN CHIEN ENRAGE.

Or, écoutez petits et grands, prêtez Toreille à ma chanson, et si vous la trouvez courte, elle ne vous tiendra pas long-temps.

II y avait, à Islington, un homme de qui l'on pouvait dire qu'il menait une fort bonne vie, toutes les fois qu'il se mettait en prières.

Il avait une âme charitable et tendre, il faisait du bien à ses ennemis comme à ses amis, et il revêtait toujours celui qui était nu, quand il lui mettait ses habits.

Dans cette ville, il y avait un chien, comme il y en a beaucoup et de toute espèce, des mâtins, des lévriers, des épagneuls et autres.

L'homme et le chien furent d'abord bons amis, mais

s'étant brouillés, le chien, pour se venger, devint enragé

et mordit l'homme.

Les voisins effrayés accoururent de tous les environs, et

disaient que le chien avait perdu le sens d'avoir mordu un

si bon maître.

La blessure du pauvre chrétien paraissait à tout le inonde dangereuse et mortelle, et comme on savait le chien enragé, on disait que l'homme en mourrait infailliblement.

Mais bientôt on vit un grand miracle, qui leur donna à tous un démenti ; l'homme guérit de sa morsure, et ce fut le chien qui creva. * '

'' C'est un bon garçon que Bill, sur mon honneur, et son élégie peut véritablement être appelée tragique. Allons, mes enfans, à la santé de Bill, et puisse-t-il devenir un jour évêque !"

'•^ De tout mon cœur," s'écria ma femme; " s'il prêche aussi bien qu'il chante, je n'en fais aucun doute. Toute la famille, du côté maternai, chantait très-bien, et c'était un commun dicton, dans le pays, que les Blenkinsops ne pouvaient regarder droit devant eux, ni les Huginsons souffler une chandelle ; mais qu'il n'y avait pas un des Grograms qui ne chantât bien, ni aucun des Marjorams qui ne contât parfaitement des histoires." — " Quoiqu'il en soit," repris-je, " la ballade la plus commune me plaît davantage que toutes ces belles romances modernes, qui vous mettent en extase dès le premier couplet, et qu'on trouve ensuite détestables, quoique cependant on les loue. Moise, passez le verre à votre frère. Le grand défaut de ces faiseurs d'élégies, c'est qu'ils se lamentent toujours pour des malheurs qui ne causent pas la moindre peine aux gens sensés. Une dame perd son manchon, son éventail ou son chien : et vite, voilà un poète impertinent qui habille en vers cette triste aventure."

'^ C'est peut-être la mode," dit Moïse, '' dans les compositions élevées ; mais quant aux chansons du Ranelagh qui

* Le fonds de cette élégie burlesque est pris dans une épigramme de l'Anthologie.

nous parviennent, elles sont extrêmement simples et toutes jetées dans le même moule. Colin rencontre Dolly, ils font ensemble un petit dialogue. Il lui apporte de la foire un ruban pour mettre dans ses cheveux ; elle lui donne en échange un bouquet, et tous deux vont à l'église, et conseillent aux bergers et aux bergères de se marier le plus tôt qu'ils pourront."

" C'est un fort bon conseil," m'écriai-je, " et l'on m'a dit que le Ranelagh était le lieu du monde où ce conseil pouvait être donné le plus à propos; car en même temps que l'on y engage à se marier, on y trouve aussi des femmes à choisir, et c'est assurément un excellent marché que celui où l'on vous apprend ce dont vous avez besoin et où l'on vous le fournit."

'^Oui, mon père," dit Moïse, " et je ne connais en Europe que deux marchés pour les femmes, le Ranelagh, en Angleterre, et Fontarabie, en Espagne. Le marché d'Espagne ne tient qu'une fois l'année ; mais celui d'Angleterre tient tous les soirs."

" Vous avez raison, mon fils," reprit sa mère, '' la vieille Angleterre est le pays du monde où les hommes trouvent le mieux à se marier." — " Oui," dis-je, "et où les femmes gouvernent le mieux leurs maris. Il est même passé en proverbe, que si l'on bâtissait un pont sur la mer, toutes les femmes du continent viendraient prendre modèle sur les nôtres, car il n'y en a point de semblables en Europe.

*' Mais, ma chère Deborah, donnez-nous une bouteille, et Moïse va nous chanter une belle chanson. Que de grâces n'avons-nous pas à rendre au ciel, qui daigne nous accorder ainsi le repos, la santé et l'honnête nécessaire ! je me crois en ce moment plus heureux que le plus grand monarque de la terre ; il n'a pas un pareil coin du feu, ni des visages si gais autour de lui. Oui, ma chère Deborah, nous devenons vieux, mais le soir de notre vie a toute l'ap-

parence d'être heureux. Nos ancêtres ont vécu sans reproche, et nous laisserons après nous des enfans honnêtes et vertueux. Us seront notre joie et notre soutien ici-bas, et quand nous mourrons, ils transmettront notre honneur intact à la postérité. Allons, mon fils, nous attendons votre chanson, et nous ferons chorus. Mais où est ma petite Olivia 1 la voix de cette chère enfant est si douce dans un concert ! " A peine avais-je prononcé ces mots, que Dick entra en courant : " Oh! papa, elle s'en est iillée, ma sœur Livy, elle s'en est allée pour toujours." — " Elle s'en est allée, mon enfant ? " — " Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste ; et il y en avait un qui l'embrassait, et qui disait qu'il mourrait pour elle, et elle pleurait bien fort, et elle voulait s'en retourner ; mais il l'a pressée de nouveau, et en montant dans la chaise, elle a dit : ' Oh ! que va devenir mon pauvre père, quand il saura que je suis perdue ? ' " — '•' Mes enfans," m'écriai-je, " il ne nous reste plus qu'à être misérables, car nous n'aurons plus un seul moment de joie dans notre vie. Que la vengeance du Ciel puisse tomber sur lui et les siens, celui qui m'a ravi mon enfant! Et sans doute elle l'accablera pour m'avoir arraché une fille si sage et si douce, que je conduisais dans le chemin du ciel ! Elle avait tant de candeur et d'innocence ! Il n'y a plus de bonheur à espérer pour nous ! . . . O mes enfans, vous voilà malheureux et déshonorés ! Mon cœur se brise dans mon sein ! " — '' Mon père," s'écria mon fils, " est-ce là votre courage ? " — " Du courage, mon fils ! tu vas voir que j'ai du courage. Qu'on m'apporte mes pistolets ; je veux poursuivre le traître ; oui, en quelqu'endroit de la terre qu'il soit, je le poursuivrai ; tout vieux que je suis, il verra que je puis encore l'atteindre. Oh ! le scélérat ! le perfide ! " En disant cela je m'étais emparé de mes pistolets, quand ma pauvre femme, dont les passions étaient moins violentes que les miennes, me retint dans ses bras. " O mon cher ami,"

s'écria-t-elle, " la bible est la seule arme qui convienne actuellement à vos mains. Ouvrez-la, mon bien-aimé, et apprenons-y à supporter nos tourmens avec patience ; car nous sommes indignement trompés." — "En vérité, mon père," reprit Moïse, après un moment de silence, " votre coltre est trop violente et intempestive. Vous devriez consoler ma mère, et vous augmentez sa douleur. Il ne convient pas à un homme de votre caractère de maudire même votre plus gr.ind ennemi ; non, vous n'auriez pas dû le maudire." — " Mon fils ; est-ce que je l'ai maudit ? " — " Oui, mon père, vous l'avez maudit deux fois." — " due le ciel me pardonne donc, si je l'ai fait^ et qu'il lui pardonne aussi. Je reconnais maintenant que c'est une charité plus qu'humaine que celle qui nous enseigne à bénir nos ennemis. Mon Dieu, béni soit ton saint nom pour tout le bien que tu m'as donné et pour tout celui que tu m'as ravi ! Mais ce n'est pas une faible douleur que celle qui peut arracher des larmes de ces yeux qui n'ont pas pleuré depuis tant d'années. Mon enfant ! m'enlever ma chère enfant ! Puisse la malédiction . . . O ciel ! pardonne-moi ce que j'allais dire. Vous vous rappelez, ma chère amie, combien elle était bonne, combien elle était aimable. Jusqu'à ce fatal moment, son unique soin était de nous plaire. Que n'est-elle morte auparavant ! Mais elle s'en est allée; l'honneur de notre famille est souillé; ce n'est plus que dans un autre monde que je puis espérer la paix et le bonheur. Mais, mon enfant, tu les as vu partir ; peut-être a-t-il usé de violence ? S'il l'a enlevée de force, elle peut encore être innocente."— "Non, mon père," s'écria l'enfant; " il l'embrassait, il l'appelait son ange ; elle pleurait beaucoup et s'appuyait sur son bras, et puis la chaise a couru bien fort." — " C'est une ingrate créature," dit mafemme, (dont les sanglots étouffaient la voix) "de nous traiter ainsi. Nous ne l'avions jamais gênée dans ses inclinations. La

malheureuse a lâchement abandonné ses parens sans motif; elle conduit vos cheveux blancs au tombeau, et je vous y suivrai bientôt."

Ce fut ainsi que nous passâmes cette nuit, la première de nos infortunes réelles, en plaintes amères, et en transports mal soutenus d'indignation. Je résolus cependant de trouver le ravisseur en quelque lieu qu'il pût être, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain, notre malheureuse fille manquait au déjeûner, où elle avait coutume de nous inspirer à tous la joie et la gaîté. Ma femme continua de chercher à soulager son cœur par des reproches. " Jamais," s'écria-t-elle, "cet opprobre de notre famille ne souillera désormais notre innocente demeure. Je ne l'appellerai plus ma fille. Non, que la misérable vive avec son infâme séducteur ; elle peut nous déshonorer, mais elle ne nous trompera plus."

" Femme, ne vous exprimez pas avec tant de dureté ! Je déteste, autant que vous, son crime; mais cette maison et ce cœur seront toujours ouverts à une pauvre pécheresse repentante. Plus tôt elle reviendra de son égarement, mieux elle sera reçue. Le plus juste peut errer une première fois; l'artifice peut séduire, la nouveauté surprendre par ses charmes. Une première faute est le résultat de l'inexpérience ; mais toutes les autres sont le produit du crime. Oui, vous dis-je, la malheureuse, fût elle souillée de mille vices, sera toujours la bien-venue dans ce cœur et dans cette maison. Je veux entendre encore la douce harmonie de sa voix ; je veux encore la presser tendrement sur mon sien, si je trouve le repentir chez elle. Mon fils, apportezmoi ma bible et mon bâton ; je veux aller à sa poursuite, quelque part qu'elle soit ; et si je ne puis prévenir sa honte, j'espère, au moins, pouvoir arrêter la continuation de son désordre."

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