‹ Le ministre de WakefieldChapitre 36 sur 49 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Histoire d'un vagabond philosophe qui, en courant après la nouveauté, perd le contentement.

Après le souper, mistriss Arnold oflTrit poliment à mon fils d'envoyer deux de ses gens chercher son bagage. Il la remercia d'abord ; mais comme elle renouvelait ses instances il se vit forcé de lui avouer qu'un bâton et un sac de nuit composaient tout ce qu'il possédait au monde, *' Fort bien mon fils," m'écriai-je ; "pauvre vous m'avez quitté, et pau-

vre je vous retrouve. Je crois que vous avez vu bien da pays."

— " Assurément, mon père, mais courir après la fortune n'est pas toujours le moyen de l'attrapper ; aussi depuis quelque temps ai-je abandonné sa poursuite." — " Monsieur," dit mistriss Arnold, " le récit de vos aventures doit être fort amusant ; ma nièce m'en a souvent raconté la première partie, mais si vous vouliez nous apprendre le reste, la compagnie vous en aurait beaucoup d'obligation." — '* Madame, je puis vous assurer que vous n'aurez pas à l'entendre la moitié autant de plaisir que j'aurai de vanité à en faire le récit. Je ne puis, cependant, vous promettre une seule aventure dans tout le cours de ma narration, car j'ai plus vu de choses que je n'en ai faites. Le premier malheur que j'éprouvai, et que vous connaissez tous, fut grand ; il m'affligea vivement, mais il ne m'abattit point, car personne n'eût jamais une disposition aussi heureuse que moi à se bercer d'espérances. Moins la fortune m'était favorable, plus j'attendais d'elle pour l'avenir ; et comme je me trouvais au plus bas de sa roue, chaque nouveau mouvement nouvait m'élever ; mais il lui était impossible de me faire descendre. Je me mis donc, un beau matin, en route pour Londres, sans nul souci du lendemain, et joyeux comme les oiseaux qui gazouillaient sur la route. Je prenais courage en réfléchissant que Londres était le lieu où les talents de toute espèce étaient sûrs de trouver des distinctions et des récompenses.

" A mon arrivée dans la capitale, mon premier soin fut de remettre à notre cousin votre lettre de recommandation. Sa situation n'était pas beaucoup meilleure que la mienne. Mon projet, comme vous savez, était d'entrer dans une pension en qualité de répétiteur, et je lui demandai son avis là-dessus. Notre cousin reçut ma proposition avec un rire sardonique. ' Oui, ma foi ! ' s'écria-t-il, * voilà une belle

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carrière à parcourir pour vous. J'ai été moi-même précepteur dans une pension, et je veux être pendu, si je n'eusse préféré être le dernier des porte-clefs de Newgate. Je me levais de bonne heure, et je me couchais tard ; le maître me regardait avec hauteur ; la maîtresse me haïssait, parce que je n'étais pas beau garron. Les écoliers me tourmentaient au dedans, et je n'avais pas la permission de sortir pour aller chercher des consolations au dehors. Mais êtesvous sûr d'être propre à entrer dans une pension 1 Permettez que je vous examine un peu. Avez-vous fait l'apprentissage dé ce métier ] ' — ' Non.' — ' Donc vous ne convenez pas pour une pension. Savez-vous arranger les cheveux des ■enfants V — ' Non.' — ' Donc vous ne convenez pas pour une pension. Avez-vous eu la petite vérole V — ' Non.' — ^ Donc vous ne convenez pas pour une pension. Pouvezvous coucher trois dans un lit V — ' Non.' — ' Donc vous ne convenez pas pour une pension. Avez-vous bon appétit ? ' — ' Oui.' — ^ Eh ! vous ne valez rien du tout pour une pension. Non, Monsieur, si vous voulez une profession douce et aisée, engagez -vous pour sept ans chez un coutelier pour tourner sa roue, mais renoncez à entrer dans une pension. Cependant/ continua-t-il, ""je vois que vous êtes un garçon d'esprit et que vous ne manquez pas d'instruction, que ne vous faites-vous auteur comme moi? Vous avez lu, peut-être, que des hommes de génie sont morts de faim à ce métier; mais, aujourd'hui, je vous citerai quarante sots dans cette ville qui en vivent,. et qui sont dans l'opulence. Ce sont tous d'honnêtes -écrivaiileurs, qui vont tout doucement leur petit chemin, écrivant sur l'histoire et sur la politique, et qui trouvent des admirateurs ; des hommes enfin qui, s'ils eussent été savetiers, auraient toute leur vie raccommodé de vieux souliers mnn avoir jamais eu le talent d'en faire do neufs.'

" Voyant que la métier de précepteur n'avait rien de fort honorable, je résolus d'accepter la proposition de mon cousin. Pénétré du plus profond respect pour la littérature, je me retirai dans Grub-street, et je saluai avec vénération cette rue fameuse. Je m'imaginais, dans mon orgueil, que J'allais suivre la même route que les Dryden et les Otway s'étaient frayée avant moi. Je considérais la divinité de ce pays comme une mère par excellence, et je me disais que si le commerce du monde peut former le goût, la pauvreté que cette bonne déesse procure à ses adorateurs élève et nourrit le génie. Plein de ces réflexions, je me mis à l'œuvre ; et trouvant qu'il restait encore à dire les meilleures choses du monde, du côté faux, je résolus de faire un livre absolument neuf. J'habillai donc deux ou trois paradoxes avec quelque habileté. Mes propositions étaient fausses, mais elles étaient neuves. Les trésors de la vérité avaient été importés si souvent par mes prédécesseurs, que ma seule ressource était d'offrir quelque chose de brillant qui, vu de loin, lui ressemblât. O vous, puissances du Parnasse! vous fûtes témoins de l'importance qui était perchée sur ma plume pendant que j'écrivais. Je ne doutais pas que le monde savant ne s'élevât en masse contre mes systèmes ; mais j'étais préparé à tenir tête au monde savant tout entier ; et semblable au porc-épic, j'étais ramassé sur moi-même, prêt à opposer la pointe de mes dards à tout venant."

*' — Bien dit, mon enfant," m'écriai-je. " Et quel sujet avez-vous traité ? j'espère que vous n'avez point oublié l'importance de la monogamie. Mais je vous ai interrompu ; poursuivez. Vous avez donc publié vos paradoxes : eh bien ! qu'a dit le monde savant de vos paradoxes ? "

<< — Hélas ! le monde savant ne dit rien de mes paradoxes ; absolument rien. Chacun de ces messieurs était occupé à se louer, lui et ses amis, ou à déchirer ses ennemis ; et

comme maïheureusement je n'avais ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, l'indifférence.

" J'étais un jour dans un café, occupé à réfléchir sur le sort de mes paradoxes, lorsqu'un petit homme vint se placer vis-à-vis de moi. Après quelques instans de conversation préliminaire, s' apercevant que j'étais homme de lettres, il tira de sa poche un paquet de prospectus, et me proposa de souscrire à une nouvelle édition des œuvres de Properce, avec des notes. Je fus forcé de lui avouer que je n'avais pas d'argent, et cet aveu le conduisit à s'informer quelle était la nature de mes espérances. II reconnut qu'elles n'étaient pas plus grandes que ma bourse n'était pleine. ' Je vois bien/ me dit-il, ^ que vous ne connaissez pas les ressources de cette ville ; je vais vous en enseigner quelquesunes. Regardez ces prospectus ; par leur moyen, je vis fort à mon aise depuis douze ans. Dès qu'un seigneur revient de ses voyages, qu'un créole arrive de la Jamaïque, ou une douairière de son château, je vais leur proposer de souscrire. J'assiège d'abord leurs cœurs par la flatterie, et quand la brèche est faitej j'y présente mes prospectus. S'ils souscrivent immédiatement, je reviens à la charge pour obtenir la permission de leur dédier l'ouvrage. Si je l'obtiens, je demande celle de faire graver leurs armes sur le frontispice. C'est ainsi,' continua-t-il, ' que je vis aux dépens de la vanité, tout en me moquant d'elle. Mais, entre nous, je suis maintenant trop connu ; je serais bien aise d'emprunter quelquefois votre visage. Un homme de grande distincMon arrive précisément d'Italie ; son portier connaît ma figure ; mais si vous vous chargiez d'aller vous même lui présenter cette pièce de vers, je parie ma tête que vous réussiriez, et nous partagerions le profit.' "

^' — Dieu me bénisse, Georges, est-ce là l'emploi de nos poètes d'à-présent? Des gens d'un talent supérieur s'abaisser à ces actes de mendicité ! Peuvent-ils déshonorer leur 10*

profession jusqu'à faire, pour un morceau de pain, un aus&î vil trafic de leurs louanges ! "

" — Oh! non. Monsieur, un vrai poète ne se dégrade jamais ainsi ; car où. se trouve le génie, là est aussi l'orgueiL Les êtres que je vous dépeins sont les mendians de la rime. Le véritable poète, en même temps qu'il brave toutes les difficultés pour acquérir de la gloire, tremble à la seule idée du mépris ; et il n'y a que ceux que sont indignes.de protection qui s'abaissent à la solliciter.

" J'avais l'âme trop fière pour descendre à ces indignités, et cependant la fortune trop basse pour hasarder un second effort en faveur de la gloire ; je fus donc obligé de prendre un parti mitoyen, et d'écrire pour vivre ; mais je n'avais pas les qualités nécessaires pour une profession où le savoir-faire peut seul assurer le succès. Je ne pouvais étouffer entièrement ma passion pour le louange ;. en sorte que je consumais en efforts pour écrire bien, et avec précision, un temps que j'aurais employé bien plus avantageusement aux productions diffuses d'une utile médiocrité. Mes opuscules ne furent point aperçus au milieu de la foule des écrits périodiques. Le public avait des occupations trop importantes pour remarquer l'élégante simplicité de mon style, ou l'harmonie de mes périodes. Feuille par feuille, tout tombait dans l'oubli, et mes essais furent ensevelis avec les Essais sur la liberté, les Contes orientaux, et les Remèdes contre la morsure des chiens enragés ; tandis que PJiiîautos, Philaletïies, Pliileleutlieros et Philanthropos, écrivaient tous bien mieux que moi parce qu'ils écrivaient plus vite.

'^Je commençai dès lors à n'avoir d'autre société que celle de pauvres auteurs comme moi, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La satisfaction que nous causait chaque production nouvelle de quelque auteur célèbre était en raison inverse de son mérite. Je ne pouvais plus voir sans envie le génie chez les autres ;

mes malheureux paradoxes avaient entièrement tari pour moi cette source de contentement. Je ne pouvais plus lire ni écrire qu'avec dégoût ; car la perfection dans autrui m'était insupportable, et écrire était mon métier. ^ *' En proie à ces sombres réflexions, j'étais un jour assis sur un banc dans le parc de St. James, lorsqu'un jeune homme de distinction que j'avais intimement connu à l'Université s'approcha de moi. Nous nous saluâmes l'un l'autre avec quelque hésitation, lui presque honteux d'être connu d'un homme aussi mal mis, et moi dans la crainte d'un mauvais accueil ; mais cette crainte s'évanouit bientôt, car Ned Tornhill était au fond un bon garçon."

'^ — Comment dites-vous, Georges ? n'est-ce pas Tornhill que vous le nommez ? Certainement ce ne peut être que notre jeune seigneur." — "Quoi," s'écria mistriss Arnold, *' M. Tornhill est votre voisin ? Il est depuis long-temps l'ami de notre famille, et nous attendons très-incessamment sa visite."

" — Le premier soin de mon ancien camarade,'^ con^ tinua mon fils, " fut de changer mon extérieur, en me faisant revêtir d'un de ses plus beaux habits ; alors je fus admis à sa table, moitié comme ami, moitié comme protégé. J'avais pour emploi de l'accompagner aux ventes publiques, de l'égayer pendant qu'il posait pour se faire peindre, de prendre la gauche dans son carrosse, quand il n'avait personne, et de l'aider à faire la débauche, quand il était en joyeuse humeur. J'avais, en outre, vingt autres petits emplois dans la maison ; il me fallait faire encore une foule de petites choses sans qu'on me l'ordonnât : porter le tirebouchon, être le parrain des enfans de ses domestiques, chanter quand on me le disait, être toujours gai, toujours humble, et content si je le pouvais.

" Je n'étais cependant pas sans rival dans ce poste honorable. Un Capitaine de vaisseau, que la nature semblait

avoir formé tout exprès, partageait avec moi les affections de mon patron. Sa mère avait été blanchisseuse d'un homme de qualité, et, par ce moyen, il avait acquis de bonne heure du talent pour les intrigues amoureuses, et pour les généalogies. Cet homme faisait son unique occupation de s'introduire dans l'intimité des seigneurs ; et quoique plusieurs l'eussent éconduit à cause de sa stupidité, d'autres souffraient ses assiduités, parce qu'ils étaient aussi sots que lui. Comme la flatterie était son métier habituel, il la pratiquait avec une aisance et une facilité inconcevables ; tandis que je ne m'en acquittais que gauchement et à regret; car, si chaque jour le désir de la louange croissait chez mon patron, chaque jour aussi, la connaissance que j'acquérais de ses défauts m'ôtait la volonté de le louer. J'étais donc sur le point d'abandonner le champ de bataille au capitaine, quand il survint une occasion où mon ami eut besoin de mon secours. Il ne s'agissait de rien moins que de se battre en duel pour lui, contre un gentilhomme avec la sœur duquel on prétendait qu'il en avait mal agi. J'acquiesçai sans difficulté à sa demande. Je vois que vous' blâmez ma conduite ; cependant il fallait payer cette dette à l'amitié, et il ne m'était guère possible de m'en dispenser. Je me battis donc, je désarmai mon adversaire, et j'eus, bientôt après, le plaisir d'apprendre que la dame n'était qu'une fille, et le monsieur un escroc qui la protégeait. Ce service fut payé par les plus vives protestations de reconnaissance ; mais comme mon ami devait quitter la capitale sous peu de jours, il ne trouva pas d'autre moyen de m'être utile, que de me recommander à son oncle sir William Tornhill, et à un autre grand seigneur de distinction qui occupait une place dans le gouvernement, duand il fut parti, mon premier soin fut de porter ma lettre de recommandation à cet oncle, qui jouissait, à juste titre, de la réputation d'un homme de bien. Ses gens me reçurent

avec toute l'honnêteté possible ; car le ton des domestiques annonce toujours le caractère du maitre. On m'introduisit dans une grande salle où sir William ne tarda pas à venir me trouver. Je lui remis la lettre : il la lut ; puis après avoir réfléchi pendant quelque momens, il me dit : * Apprenezmoi, je vous prie, Monsieur, ce que vous avez fait pour mériter de mon parent une recommandation si chaude. Mais je crois deviner le service que vous lui avez rendu : vous vous serez battu pour lui, et vous attendez que je vous récompense pour avoir été l'instrument de ses vices ! Je souhaite, Monsieur, très-sincèrement, que mon refus soit une punition de votre faute, et je désire encore plus que cette leçon vous conduise au repentir.' Je supportai patiemment cette sévère réprimande, parce que je sentais qu'elle était méritée. Je n'avais plus alors pour ressource que ma lettre à l'homme «n place. Comme les portes des grands sont presque toujours assiégées par une foule de gens prêts à les importuner de demandes ridicules, il me fut très-difficile de pénétrer jusqu'à lui. Cependant après avoir dépensé la moitié de mes faibles ressources pécuniaires à faire des présens aux vakt«, je fus introduit dans un appartement spacieux, où j'attendis que i'on eût porté ma lettre à Monseigneur. Pendant ce pénible intervalle, j'eus le temps d'examiner tout ce que m'environnait. Tout était grand et de bon goût. Les peintures, les meubles, les dorures me pétrifiaient d'admiration, et me donnaient une idée sublime du propriétaire. ' Ah ! ' me disais-je en moi-même, 'combien doit être grand celui qui possède toutes ces choses, celui dont la tête dirige les affaires de l'état, et dont la maison renferme la moitié des richesses du royaume ! Certainement la pra fondeur de son génie doit être immense.' J'étais livré à ces hautes réflexions lorsque j'entendis quelqu'un s'avancer pesamment. ' Ah ! sans doute,' me dis-je, * voilà le grand homme lui-même.' Mais ce n'était qu'une femme de cham-

bre. Peu de temps après, j'entendis encore marcher. ' Pour le coup c'est lui-même.' Non; ce n'était encore que le valet de chambre du grand homme. Enfin sa Grandeur parut. — * Est-ce vous,' me dit-elle, 'qui êtes le porteur de cette lettre ? ' Je répondis en m'inclinant.— ' J'apprends que vous . . .' — A cet instant même un domestique vint lui remettre un billet ; et sans faire davantage attention à, moi, il sortit de la salle, en me laissant réfléchir, à mon aise, sur l'excès de mon bonheur. Je n'entendis plus parler de lui, jusqu'à ce qu'un laquais vint m'avertir que sa Grandeur allait monter en voiture. Je descendis précipitamment, et en le suivant, je joignis ma voix à celle de trois ou quatre personnes qui venaient comme moi demander des grâces. Mais sa Grandeur allait trop vite pour nous, et gagnait son carrosse à grands pas ; de manière que je fus obligé d'élever la voix le plus haut possible, pour demander à Mylord si je pouvais espérer une réponse. Pendant ce temps-là il montait dans son carrosse, en murmurant une réponse dont je n'entendis que la moitié, l'autre fut étouffée par le bruit des roues. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture d'un homme qui prête l'oreiîle pour saisir des sons, jusqu'à ce que regardant autour de moi, je me trouvai seul à la porte de sa Grandeur.

" Ma patience était entièrement épuisée : accablé de toutes les indignités que j'avais éprouvées, j'étais déterminé à me jeter dans un gouffre, si j'en eusse trouvé un sous mes pas. Je me considérais comme un de ces vils objets de rebut jetés dans un garde-meuble pour y périr au sein de l'obscurité. Il me restait cependant une demi-guinée, et je pensais bien que la fortune ne pourrait pas me la ravir ; mais pour m'en assurer mieux, je résolus d'aller, à l'instant même, la dépenser pendant que je l'avais, et de m'en remettre ensuite au hasard pour le reste. Comme je m'éloignais dans cette résolution, le bureau de M. Crispe, qui se

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trouvait ouvert, sembla m'inviter à y entrer, comme si j'eusse dû y recevoir un bon accueil. Dans ce bureau, M. Crispe offre obligeamment aux sujets de Sa Majesté une promesse généreuse de trente livres sterling par an, et on ne leur demande en échange que l'aliénation de leur liberté pour la vie, avec la permission de les transporter comme esclaves en Amérique. Je m'estimai heureux de trouver le moyen de mettre fin à mes incertitudes en me jetant dans le désespoir, et j'entrai dans cette cellule (car la chambre en présentait toute l'apparence), avec toute la ferveur monacale.

"Je trouvai là un grand nombre de pauvres misérables, tous dans la même position que moi, attendant l'arrivée de M. Crispe, et présentant le tableau de la misère anglaise. Leurs âmes hautaines en querelle avec la fortune, se soulageaient en la maudissant. Enfin M. Crispe parut, et tous les murmures cessèrent. Il daigna me regarder avec un air tout particulier, et en vérité, il était le premier homme qui, depuis un mois, m'eût parlé avec bienveillance. Après quelques questions, il trouva qu'il n'y avait rien au monde dont je ne fusse capable. Il réfléchit quelques momens sur les meilleurs moyens de me pourvoir ; puis, se frappant le front comme s'il eût eu une inspiration subite, il me dit qu'il était beaucoup question, en ce moment, d'une ambassade que le synod.de Pensylvanie devait envoyer aux Indiens Chiacas, et qu'il emploierait tout son crédit pour m'en faire nommer secrétaire. Je pensais bien intérieurement que le drôle mentait, et pourtant sa promesse me fit plaisir, car elle avait quelque chose de séduisant et de magnifique. Je partageai donc ma demi-guinée : une moitié alla se joindre aux trente mille livres sterling de M. Crispe, et avec l'autre moitié, je résolus entrer dans la première taverne, pour me rendre un moment plus heureux que lui.

"Je sortais dans ce dessein, lorsque je rencontrai à îa porte un Capitaine de vaisseau que j'avais un peu connu autrefois ; il consentit à vider avec moi un bol de punch. Comme je n'ai jamais su garder le secret sur mes afFaireSy il m'assura que j'étais un homme perdu si j'écoutais les promesses de Crispe, qui n'avait d'autre dessein que de me vendre pour les plantations. ' Mais,' continua-t-il, ' je pense que vous pourriez, sans aller si loin, vous mettre à portée de gagner honnêtement de quoi vivre. Suivez mon conseil. Je fais voile demain pour Amsterdam : que ne vous embarquez-vous avec moi comme passager ? En arrivant, vous n'aurez autre chose à faire que d'enseigner l'anglais aux Hollandais, et je vous garantis que vous ne manquerez ni d'écoliers, ni d'argent. Je suppose que vous savez l'anglais, ou ce serait bien le diable.' Je lui en donnai l'assurance, mais je lui témoignai quelque doute de savoir si les Hollandais seraient curieux d'apprendre l'anglais. Il me jura qu'ils aimaient cette langue à la folie ; et sur sa parole, je m'embarquai le lendemain pour aller enseigner l'anglais en Hollande. Le vent étant favorable notre voyage fut court ; après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai comme un étranger tombé des nues dans une des principales rues d'Amsterdam. Dans ma position, je ne voulais pas que mon cours d'enseignement fût différé d'un moment ; je m'adressai donc à deux ou trois personnes que je rencontrai, et dont l'extérieur me parut le plus avantageux ; mais il nous fut impossible de nous comprendre mutuellement. Ce ne fut qu'alors que je songeai qu'avant d'enseigner la langue anglaise aux Hollandais, il était indispensable qu'ils m'apprissent d'abord la leur. Je m'étonnai même comment une réflexion si simple avait pu m'échapper ; mais il est certain que je ne l'avais pas faite.

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" Mon projet ainsi évanoui, je fus tenté de me rembarquer sur-le-champ pour l'Angleterre ; mais ayant fait rencontre d'un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, nous mîmes la conversation sur la littérature ; car, £oit dit en passant, j'oubliais toujours le mauvais état de mes affaires quand je trouvais occasion de parler sur ce sujet. Il m'apprit que dans toute cette université il n'y avait pas deux hommes qui entendissent le grec. J'en fus étonné ; je résolus sur-le-champ d'aller à Louvain, et d'y gagner ma vie à enseigner le grec. Je fus encouragé dans ce dessein par mon camarade l'étudiant, qui me fit entendre que je pourrais faire fortune à ce métier.

" Le lendemain matin, je partis plein de courage et d'espérance. Mon paquet, comme le panier de pain d'Ésope, diminuait de poids chaque jour ; car je donnais mes hardes pour payer mon logement en route. Arrivé à Louvain, ré> solu que j'étais de ne point ramper devant les professeurs subalternes, je pris le parti d'aller tout droit offrir mes talens au principal lai-même. Je me présentai chez lui, j'obtins audience, et lui offris mes services comme maître de langue grecque, dont j'avais appris qu'on manquait dans son université. Le principal parut d'abord douter de ma science ; mais je lui proposai de l'en convaincre, en traduisant devant lui, en latin, un passage de tel auteur grec qu'il lui plairait de choisir. Me voyant si ferme et si sûr de mon fait, il me dit : ' Vous me voyez, jeune homme : je n'ai jamais appris le grec, et je ne me suis jamais aperçu qu'il m'ait fait faute. J'ai eu la robe et le bonnet de docteur sans grec, j'ai dix mille florins par an, sans grec, je bois et mange bien, sans grec ; en un mot,' continu a- t-il, ' je ne sais pas le grec, et je ne pense pas qu'il puisse être bon à rien.^

" J'étais alors trop loin de mon pays pour songer à y retourner ainsi je résolus de poursuivre ma route. Je savais

un peu de musique, j'avais une voix passable, et je me fis

alors un moyen de subsistance de ce qui jusque-là n'avait été pour moi qu'un amusement. Je traversai ainsi les campagnes de la Flandre, et les parties de la France où les paysans sont assez pauvres pour être gais, car j'ai toujours remarqué que plus ils étaient misérables, plus ils étaient joyeux. Lorsque, à la chute du jour, j'approchais de la chaumière d'un paysan, je jouais un de mes airs les pluS gais, et cela me procurait non-seulement un logement, mais de quoi vivre le lendemain. J'essayai une fois ou deux de jouer pour des gens comme il faut ; mais ils trouvaient ma musique détestable, et ne me donnaient pas la moindre bagatelle. Cela me parut d'autant plas extraordinaire, que quand il m'arrivait, dans des temps plus heureux, de faire de la musique en société pour mon agrément, mon exécution jetait toujours la compagnie dans le ravissement, et particulièrement les dames. Mais comme c'était alors ma seule ressource pour vivre, mon chant n'excitait plus que le mépris ; ce qui prouve que le monde se plaît toujours à ravaler les talens par lesquels un homme gagne sa vie.

''J'arrivai de cette manière jusqu'à Paris, sans autre dessein que de voir la ville, et de m'en retourner. Le peuple de Paris préfère les étrangers qui ont de l'argent à ceux qui n'ont que de l'esprit. Vous imaginez bien d'après cela, que n'ayant ni de l'un ni de l'autre, je ne fus pas très-bien accueilli. Après m'être promené pendant quatre ou cinq jours dans la ville, et avoir vu les meilleures maisons, par dehors ; je me préparais à quitter ce séjour d'une hospitalité vénale, lorsque, passant dans l'une des principales rues, je rencontrai inopinément notre cousin, celui à qui vous m'aviez recommandé. Cette rencontre me fit beaucoup de plaisir, et ne parut pas lui être désagréable. Il s'informa des motifs qui m'avaient amené à Paris, et m'apprit qu'il était en ce moment occupé à former une collection de tableaux, médailles, gravures et antiques de toute espèce pour

un gentilhomme de Londres, qui venait tout d'un coup d'acquérir une grande fortune et du goût. Je fus d'autant plus surpris de voir notre cousin chargé d'une pareille commission, que lui-même m'avait assuré plusieurs fois qu'il n'y entendait rien du tout. Je lui demandai comment il avait fait pour devenir si subitement un connaisseur. Il m'assura que rien n'était plus aisé. Tout le secret consistait, me dit-il, en deux règles dont il ne fallait point se départir: l'une d'observer toujours que le tableau aurait été meilleur, si le peintre y avait mis plus de soin ; et l'autre de louer tous les ouvrages du Pérugin. ' Mais^' ajouta-t-il, ' comme autrefois je vous ai appris à être auteur à Londres^ je veux aujourd'hui vous enseigner l'art d'acheter des tableaux à Paris.' I

" J'acceptai sa proposition avec joie, parce que c'était un moyen de subsister, et que je bornais là toute mon ambition. J'allai donc chez lui. Grâce à son secours, je remontai un peu ma garde-robe, et quelques jours après je l'accompagnai aux ventes de tableaux, où les Anglais étaient attendus comme d'excellens acheteurs. Je vis avec surprise son intimité avec des gens du meilleur ton. Ils s'en rapportaient à son jugement sur les tableaux et les médailles, comme à un guide infaillible en matière de goût. Il tirait très-bon parti de ma présence dans ces occasions ; car, lorsqu'on lui demandait son avis, il m'emmenait gravement à l'écart, et me demandait ce que j'en pensais. Il faisait alors un mouvement d'épaules, prenait un air important ; puis, revenant, il assurait la compagnie qu'il ne pouvait guère émettre d'opinion sur un point de cette importance. Cependant il se trouvait quelquefois des occasions où il fallait montrer plus d'assurance : je me rappelle l'avoir vu un jour, après avoir dit que la touche d'un tableau n'était pas assez moelleuse, prendre, d'un air assuré, une brosse et du vernis qui se trouvaient là par hasard, en frotter tranquille-

ment le tableau entier devant toute la compagnie', et demander ensuite s'il n'avait pas infiniment mieux fait ressortir les teintes par cette opération.

*' Q,uand sa commission fut achevée, il me laissa à Paris, fortement recommandé à plusieurs personnes de distinction, comme très-propre à servir de gouverneur à un jeune homme dans ses voyages ; et effectivement je fus, quelque temps après, employé en cette qualité par un Anglais qui venait d'amener son pupille à Paris, pour l'envoyer de là faire son tour d'Europe. Je fus donc institué gouverneur du jeune homme ; mais sous la condition que je le laisserais toujours se gouverner à sa fantaisie. Mon pupille, en effet, entendait beaucoup mieux que moi l'art défaire emploi de son argent. Il avait hérité d'une fortune d'environ deux cent mille livres sterling que lui avait laissée un oncle mort dans les Indes orientales ; et ses -tuteurs, pour lui faire acquérir le talent de ménager son bien, l'avaient placé dans une étude de procureur. Aussi l'avarice était-elle sa passion dominante. Toutes ses questions, en route, ne roulaient que sur les moyens d'économiser l'argent, de voyager à moins de frais, et de savoir où il pourrait trouver des marchandises sur lesquelles il y eiit à gagner en les revendant à Londres. Il aimait assez à voir en chemin les curiosités pour lesquelles on ne payait pas ; mais s'il fallait donner quelque chose, il assurait alors savoir très-bien que cela ne valait pas la peine d'être vu. Jamais il ne payait la carte dans une auberge, sans se récrier sur l'excessive dépense qu'entraînaient les voyages, et cependant il n'avait pas encore vingt-un ans. A notre arrivée à Livourne, nous fûmes nous promener sur le port: là il s'informa de ce que coûtait le passage par mer pour retourner en Angleterre. Calculant que ce n'était qu'une bagatelle en comparaison de ce qu'il faudrait dépenser pour s'y rendre par terre, il ne put résister à la tentation ; il me paya la petite portion d'ap-

pointemens qui m'était due, mé congédia, et s'embarqua pour Londres avec un seul domestique.

"Je me vis donc encore une fois abandonné dans le monde, et sans ressources ; mais j'y étais déjà accoutumé. Mon talent pour la musique ne pouvait m'être d'aucune utilité, dans un pays où il n'y avait pas un paysan qui ne fût meilleur musicien que moi ; mais heureusement j'avais acquis un autre talent qui me servit tout aussi bien, c'était une grande habileté dans la dispute théologique. Dans toutes les universités étrangères et dans les couvens, on soutient, à jour nommé, des thèses philosophiques contre tout venant ; et celui des deux champions qui montre le plus d'habileté reçoit une petite gratification pécuniaire, un dîner, et un lit pour la nuit. Ce fut ainsi que je parcourus " l'Italie, examinant toujours les hommes de plus près, et je puis dire que j'ai vu les deux côtés du tableau. Mes remarques cependant furent peu nombreuses. J'ai vu que les monarchies étaient le meilleur gouvernement pour les pauvres ; mais que les républiques conviennent mieux aux riches ; que par tout pays, la richesse est un mot qui remplace celui de liberté, et qu'il n'y a point d'homme, si passionné qu'il soit pour l'indépendance, qui ne veuille asservir à sa volonté celle de quelques individus.

'' En arrivant en Angleterre, mon intention était d'aller d'abord vous offrir mes respects, et de m'enrôler ensuite comme volontaire pour la première expédition qui se présenterait. Mais ayant rencontré, chemin faisant, un homme que j'avais anciennement connu, et qui faisait partie d'une troupe de comédiens ambulans, cette circonstance fit changer mes résolutions. La compagnie parut disposée à m'admettre; on m'avertit, toutefois, de l'importance de mon entreprise ; on me dit que le public était un monstre à mille têtes, et qu'il fallait en avoir une bonne pour le satisfaire ; que l'art du comédien ne s'apprenait pas en un jour ; 11*

qu'enfin, sans quelques contorsions que la tradition conservait au théâtre, et qui depuis cent ans ne se trouvent que là, je ne pourrais jamais réussir à plaire.

'' Ce fut une autre difficulté lorsqu'il s'agit de me choisir des rôles, parce que presque tous étaient pris. On me promena d'un rôle à un autre pendant quelque temps. Enfin on s'arrêta à celui d'Horatio, que la présence de la compagnie m'a heureusement empêché de jouer."

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