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CHAPITRE XXI

Xi'amitié n'est pas de longue durée entre les gens vicieux ; elle n'existe qu'autant qu'ils y trouvent leur satisfaction réciproque.

Le récit de mon fils était beaucoup trop long pour une seule séance. La première partie avait été commencée le soir même de son arrivée, et la seconde s'achevait à l'issue du dîner du lendemain, quand l'apparition de la voiture de M. Tornhill à la porte du château vint suspendre la satisfaction générale. Le sommelier, qui était devenu mon ami, me dit à l'oreille que le chevalier avait déjà fait à miss Wilmot des ouvertures de mariage, et que l'oncle et la tante paraissaient désirer vivement cette union. M. Tornhill, en entrant, recula d'un pas en nous apercevant mon fils et moi; mais j'attribuai ce mouvement à la surprise, plutôt qu'au mécontentement. En effet, lorsque nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit nos politesses avec l'air de la franchise, et, peu d'instans après, sa présence parut avoir augmenté la gaîté générale.

Après le thé, il me prit à part pour me demander des nouvelles de ma fille. Lorsque je lui appris que toutes mes recherches avaient été infructueuses, il parut extrêmement

surpris, et il ajouta que depuis mon départ il avait été souvent chez moi pour consoler ma famille, qu'il avait laissée en parfaite santé. II me demanda ensuite si j'avais fait part de la perte d'Olivia à miss Wilmot et à mon fils. Je répondis que je ne leur en avais pas encore parlé ; il loua beaucoup ma prudence et ma discrétion, et me conseilla de tenir la chose secrète; "car après tout," dit-il, ''ce serait divulguer soi-même son déshonneur, et peut-être miss Livy n'est-elle pas aussi coupable qu'on l'imagine." Nous fûmes alors interrompus par un domestique qui vint avertir le chevalier qu'on le demandait pour former les contredanses; Il me quitta donc, et je demeurai pénétré de l'intérêt qu'il paraissait prendre à mon malheur. Cependant ses assiduités près de miss Wilmot étaient trop marquées pour qo'il fût possible de s'y méprendre ; mais eWe y paraissait pea sensible, et semblait les souffrir plutôt par complaisance pour sa tante, que par inclination. J'eus même la satisfaction de lavoir jeter à la dérobée sur mon malheureux fi^s quelques regards tendres que son rival ne pouvait obtenir, malgré ses richesses et son assiduité. Cependant la tranquillité apparente de M. Tornhill me surprenait étrangement. U y avait déjà une semaine que les instances réitérées de M. Arnold nous retenaient chez lui, chaque jour miss Wilmot laissait voir plus de tendresse pour mon fils et chaque jour aussi l'amitié de M. Tornhill pour lui paraissait augmenter.

Déjà il nous avait donné les assurances les plus obligeantes d'employer son crédit pour être utile à ma famille ; mais alors sa générosité ne se borna plus à de simples promesses. Le matin du jour que j'avais fixé pour mon départ, M. Tornhill vint me trouver, le visage rayonnant de joie, pour m'apprendre le service qu'il avait rendu à son ami Georges. U ne s'agissait de rien moins que d'un brevet d'enseigne qu'il lui avait procuré dans un des régimens qui

allaient partir pour les Indes orientales. Il n'en coûterait, disait-il, que cent livres sterling, ayant obtenu, par son crédit, la remise des deux cents autres. " Ce service," ajouta le chevalier, " est une bagatelle dont je ne veux d'autre récompense que le plaisir d'avoir obligé mon ami ; et, quant au^, cent livres sterling, si vous n'êtes pas en état de les payer, je vous en ferai l'avance, et vous me les rendrez quand vous le pourrez." Nous manquâmes d'expressions pour lui témoigner notre reconnaissance. Je lui fis sur-le-champ mon billet de la somme, et j'y joignis autant de remercîmens que si je n'avais jamais dû la payer.

Georges partit pour Londres dès le lendemain, afin de s'assurer de son brevet, suivant l'avis de son généreux protecteur, qui assura qu'il fallait user de la plus grande diligence, de peur que dans l'intervalle quelqu'un ne se présentât avec des propositions plus avantageuses. Le lendemain donc, notre jeune officier fut prêt à partir de très-bonne heure, et il semblait être le seul que cette séparation n'affligeât pas. Ni les fatigues, ni les dangers auxquels il allait s'exposer, ni les amis, ni la maîtresse qu'il quittait (car alors miss Wilmot l'aimait visiblement), rien ne put abattre son courage. Après qu'il eut pris congé de la compagnie, je lui donnai tout ce dont je pouvais disposer, ma bénédiction " Maintenant, mon enfant," lui dis-je, " tu vas combattre pour ton pays ; souviens-toi avec quel courage ton brave aïeul combattit poUr la personne sacrée de son roi dans un temps où la loyauté était une vertu chez les Anglais. Va, mon fils, ressemble-lui en tout, excepté dans son malheur, si toutefois ce fut un malheur que de mourir avec lord Falkland. Va, mon enfant ; et si tu péris dans des climats lointains, sans être secouru ni pleuré par ceux qui t'aiment, souviens-toi que les larmes les plus précieuses sont celles dont le ciel arrose le corps du guerrier privé de sépulture."

Le lendemain matin je pris congé de l'excellente famille dont j'avais reçu un si aimable accueil, non sans renouveler à M. Tornhill l'expression de ma vive reconnaissance pour le dernier service qu'il venait de me rendre. Je les laissai tous dans ce contentement que procure la fortune jointe à la bonne éducation, et je repris le chemin de ma demeure désespérant de jamais retrouver ma fille, mais poussant vers le ciel des soupirs qui imploraient son pardon pour elle. Je n'étais plus qu'à environ vingt milles de chez moi, ayant loué un cheval pour m'y rendre, parce que j'étais encore trop faible, et je me consolais par l'espérance de voir bientôt ce que j'avais de plus cher au monde. Surpris par la nuit, je m'arrêtai à une petite auberge sur la route, et j'engageai l'hôte à boire avec moi une bouteille de vin. Nous nous assîmes au feu de sa cuisine, qui était la meilleure pièce de sa maison, et nous causâmes politique et nouvelles du pays. Entre autres choses, nous vînmes à parler du jeune chevalier Tornhill : l'hôte m'assura qu'il n'était pas moins haïj, que son oncle, qui venait quelquefois dans le pays, n'était aimé. ''Il fait," me dit-il, " toute son étude de séduire les filles de ceux qui le reçoivent chez eux, et après les avoir gardées quinze jours ou trois semaines, il les abandonne sans récompense et sans ressources." Nous nous entretenions ainsi, quand l'hôtesse, qui était sortie pour aller chercher de la monnaie, rentra, et voyajit son mari jouir d'un plaisir qu'elle ne partageait pas, elle lui demanda d'un ton de mauvaise humeur ce qu'il faisait là. L'hôte répondit ironiquement, en buvant à sa santé, " Monsieur Symmonds," lui dit-elle,'' vous en usez fort mal avec moi, et je ne le souffrirai pas plus long-temps. Vous me laissez les trois quarts de l'ouvrage à faire, et le reste ne se fait pas. Vous buvez tout le long du jour avec les passans, tandis que moi, ne me fallût-il qu'une cuillerée de vin pour me guérir de la fièvre, je n'en aurais pas une goutte." Je vis sur-le-champ

ce que cela voulait dire, et je lui versai une rasade, qu'elle reçut en faisant une révérence, et en buvant à ma santé. " Monsieur," reprit-elle, " ce n'est pas pour cela que je me fâche ; mais, en vérité, on ne peut pas être de bonne humeur quand tout va de travers dans la maison. S'il faut harceler les pratiques ou les voyageurs qui ne paient pas, cette besogne-là tombe sur moi ; quant à lui, il mangerait plutôt ce verre, que de faire un pas pour cela. Nous avons maintenant là-haut une jeune femme qui est venue loger ici, et qui, je le gagerais, n'a pas le sou, avec toutes ses belles politesses. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne paie pas vite, et je voudrais bien qu'on l'y fît songer." — " due signifie, l'y faire songer 1 " reprit l'hôte ; '' si son argent vient lentement, il est sûr." — "Je n'en sais rien ; mais ce dont je suis sûre, c'est qu'il y a quinze jours qu'elle est ici, et nous ne savons pas encore quelle marque a son argent." — " Eh bien, ma femme, nous recevrons cela en gros." — " En gros ! " reprit l'hôtesse ; " je souhaite que nous l'ayons d'une ou d'autre manière ; mais je prétends qu'elle paie dè& ce soii-, ou qu'elle décampe avec armes et bagages." — " Considérez, ma chère, que c'est une femme comme il faut, et qu'elle mérite plus d'égards." — " Pour ce qui est de cela," répliqua l'hôtesse, " femme comme il faut ou non,, elle décampera. Les gens comme il faut peuvent être de fort honnêtes gens quand ils paient bien ; mais pour moi je n'en ai jamais vu revenir grand profit à l'enseigne de la Hersée En disant ces mots, elle grimpa très-rapidement un petit escalier qui allait de la cuisine à la chambre audessus, et je m'aperçus bientôt, à l'élévation de sa voix et à l'aigreur de ses reproches, que la locataire n'avait pas d'argent. Je pouvais entendre très-distinctement tout ce qu'elle disait : " Sors d'ici tout à l'heure, décampe à l'instant, infâme coquine, ou je te donnerai un coup dont tu te sentiras plus de trois mois. Comment, effrontée, venir dans

une honnête maison sans argent pour payer! Sors d'ici, te <jis je. " — "O ! ma chère dame/' criait l'étrangère, " ayez pitié de moi, ayez pitié, pour une nuit, d'une pauvre créature abandonnée ; la mort vous délivrera bientôt de moi." Je reconnus à l'instant la voix de ma malheureuse Olivia. Je volai à son secours, je l'arrachai des mains de l'hôtesse, qui la traînait par les cheveux le long de l'escalier, et je pressai cette chère enfant dans mes bras. — " Sois la bienvenue, chère brebis égarée, mon trésor, viens dans les bras de ton vieux père. Si les méchans t'abandonnent, il y a dans le monde un homme qui ne t'abandonnera jamais, duand tu serais coupable de mille crimes, il te les pardonnerait tous." — " O mon cher ..." (pendant quelques minutes elle ne put poursuivre) " ô le meilleur des pères, les anges mêmes ont moins de douceur que vous . . . Comment ai-je mérité tant de bonté ! Le monstre ! je l'abhorre, je m'abhorre moi-même d'être devenue un sujet de honte à vos yeux. Vous ne pouvez me pardonner ; non, vous ne le pouvez pas." — " Si, mon entant, je te pardonne du fond de mon cœur ; sois repentante, et nous serons encore heureux, mon Olivia, nous verrons encore des jours sereins." — " Oh ! jamais, mon père, jamais ; le reste de ma malheureuse vie ne sera plus qu'infamie au-dehors, et honte au-dedans. Mais, hélas ! vous paraissez plus pâle qu'à l'ordinaire: serait-il possible que j'en fusse la cause? Vous avez sans doute trop de sagesse pour vous punir vous-même de mes fautes." — '' Ma sagesse ! jeune femme ... — " Ah ! mon père, pourquoi un nom si froid ? C'est la première fois que vous m'appelez ainsi." — ''Je te demande pardon, ma chère enfant ; je voulais dire que la sagesse n'est qu'une faible défense contre le malheur, quoiqu'à la fin son effet soit sûr."

L'hôtesse revint alors pour savoir si nous voulions une chambre plus commode. J'y consentis ; et alors elle nous

conduisit dans une pièce où nous pûmes nous entretenir avec plus de liberté. Nous recouvrâmes peu à peu une certaine tranquillité ; alors je ne pus m'empêcher de demander compte à Olivia des gradations par lesquells elle était arrivée à la situation misérable où elle se trouvait. — " Le scélérat," me dit-elle, " dès la première fois qu'il me vit, me fit des propositions honorables, quoique secrètes."

— " C'est un scélérat en effet, et cependant j'ai encore de la peine à concevoir comment un homme qui paraissait avoir autant de sens et d'honneur que M. Burchell a pu se rendre coupable d'une pareille infamie, et qu'il se soit ainsi introduit dans une famille, exprès pour la déshonorer."

— " Mon cher papa, vous êtes dans une étrange erreur; jamais M. Burchell n'a tenté de me séduire ; il a au contraire saisi toutes les occasions pour me prémunir contre les artifices de M. TorahiU, que je reconnais à présent être mille fois pire qu'il ne me le présentait." — " M. Tornhill ! " m'écriai-je en l'interrompant ; " serait-il possible ? . . . " — ''Oui, mon père, c'est lui; c'est M. Tornhill qui m'a séduite ; c'est lui qui, pour m'attirer à Londres, a employé les deux dames, comme il les appelait, mais qui, dans le fait, n'étaient que de misérables prostituées, sans pitié comme sans éducation. Leurs artifices, vous vous en souvenez, auraient certainement réussi, sans la lettre de M. Burchell qui leur adressait ces reproches dont nous nous sommes fait l'application. Comment a-t-il eu assez d'influence sur elles pour les faire renoncer à leur projet 1 c'est ce que j'ignore encore; mais je suis convaincue qu'il a toujours été le plus sincère et le plus zélé de nos amis."

— " Vous m'étonnez, ma chère ; mais cependant je vois que mes anciens soupçons sur la bassesse de M. Tornhill n'étaient que trop bien fondés. Il peut triompher impunément, car il est riche, et nous sommes pauvres. Mais, dismoi, mon enfant, il fallait qjie la tentation fût bien forte,

pour qu'il ait pu te faire oublier les impressions d'une aussi bonne éducation que celle que tu as reçue, et détruire les heureuses dispositions que tu avais pour la vertu 1 "

— " En vérité, mon père, il ne doit son triomphe qu'au désir que j'avais de faire plutôt son bonheur que le mien ; car je savais que la cérémonie de notre mariage, faite secrètement par un prêtre papiste, n'était nullement valable, et que je n'avais que son honneur pour garant." — "Quoi ! " m'écriai-je, '' vous avez été réellement mariés par un prêtre qui est dans les ordres?" — '* Oui, mon père, mais ce prêtre nous a fait jurer à tous deux de cacher son nom." — '^ Eh bien donc, mon enfant, viens encore une fois dans mes bras, et tu y seras mille fois mieux reçue qu'auparavant ; car actuellement tu es sa femme légitime ; et toutes les lois humaines, fussent-elles gravées sur des tables de diamant, ne sauraient atténuer la force de ce lien sacré."

— "Hélas! mon père, vous ne connaissez pas toute sa scélératesse : il a été déjà marié par le même prêtre à sept ou huit autres femmes qu'il a, comme moi, séduites et abandonnées."

— " S'il en est ainsi, il faut faire pendre le prêtre ; et dès demain turendras plainte contre lui." — '* Mais, mon père, le puis-je en conscience, puisque j'ai juré de garder le secret ?" — " Si vous avez fait ce serment, ma chère, je ne puis ni ne veux vous engager à le violer. Non, quelque utilité qu'il en puisse résulter, vous ne devez pas porter plainte contre lui. Dans toutes les institutions humaines, on permet un petit mal quand il doit en résulter un grand bien ; en politique, on peut abandonner une province pour assurer la conservation du royaume ; en médecine, on sacrifie un membre pour sauver tout le corps ; mais en matière de religion, la loi est écrite et immuable : Ne faites Jamais le mal Et cette loi, mon enfant, est juste ; car autrement,

si un mal, si petit qu'il soit, se commet dans l'espératice d'un grand bien, le mal certain se trouvera commis dans l'attente d'un avantage incertain. Et quand même l'avantage suivrait infailliblement, pendant l'intervalle nécessairement criminel qui se trouve entre le moment de la faute et celui où se fait le bien qui doit en résulter, nous pouvons être appelés pour rendre compte de nos œuvres, et le livre des actions humaines peut se fermer à jamais pour nous. Mais je vous interromps, ma chère, poursuivez."

— '' Dès le lendemain de notre mariage, je vis le peu de fond qu'il y avait à faire sur sa sincérité. Ce jour-là même, il me présenta deux autres malheureuses femmes qu'il avait trompées comme moi, mais qui vivaient contentes dans la prostitution. Je l'amais trop, pour consentir à partager ses affections avec de telles rivales ; mais je m'efforçai d'oublier ma honte dans le tumulte des plaisirs. Dans cette vue, je me parais, je dansais, et J€ chantais ; mais je n'en étais pas plus heureuse. Les hommes qui venaient nous voir, me parlaient sans cesse du pouvoir de mes charmes ; mais comme je n'y attachais plus aucun prix, ces discours ne servaient qu'à accroître ma mélancolie. Ainsi chaque jour augmentait ma tristesse et son insolence ; jusqu'à ce qu'enfin le monstre eut l'audace de m'offrir à un jeune baronet de sa connaissance. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon père, à quel point son ingratitude me déchira le cœur. J'entrai en fureur à une telle proposition. Je voulus partir à l'instant ; comme je sortais, il m'offrit une bourse que je rejetai avec indignation, et je le quittai dans un transport de rage qui, pour quelque temps, m'ôta le sentiment de ma misérable situation. Mais quand je vins à jeter les yeux autour de moi, je ne me considérai plus que comme un objet vil, abject, coupable, sans un ami dans le monde auquel je pusse recourir.

'' Précisément dans cet instant, une voiture publique vint à passer ; j'y pris place, sans autre projet que de m'éloigner d'un misérable pour qui je sentais autant d'horreur que de mépris. On me descendit ici, où, depuis mon arrivée, mon désespoir et la dureté de cette femme, ont été ma seule compagnie. Le souvenir des jours heureux que j'ai passés avec ma mère et ma sœur, ne sert qu'à redoubler ma peine. Leurs chagrins sont grands, mais les miens sont plus grands encore, puisqu'ils naissent du crime et de l'iiiiamie."

— " Prends courage, mon enfant, m'écriai-je ; j'espère que les choses s'amélioreront. Repose-toi cette nuit, et demain je te conduirai à ta mère et à la famille, dont tu seras reçue avec tendresse. La pauvre femme ! tu lui as percé îe cœur ; mais elle t'aime encore, Olivia, et elle te pardonnera."

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