CHAPITRE XXI L
On pardonne aisément à ceux qu'on aune^
Le lendemain matin je pris ma fille en croupe, et me mis en route pour retourner au logis. Chemin faisant, j'employai tous les moyens de persuasion possibles pour diminuer sa douleur et ses craintes, et l'armer du courage nécessaire pour soutenir la présence d'une mère offensée. Je pris occasion de la vue d'un beau paysage qui s'offrit à nos yeux, pour lui faire remarquer combien le Ciel est meilleur envers nous, que nous ne le sommes les uns envers les autres, et combien sont en petit nombre les maux qui nous viennent directement de la nature. Je l'assurai qu'elle no s'apercevrait jamais du moindre changement dans ma ten-
dresse pour elle, et que pendant le reste de ma vie, qui pouvait encore être longue, je serais son guide et son consolateur. Je la fortifiai contre les censures du monde, et lui rappelai que les livres étaient pour les malheureux des amis doux et indulgens qui, s'ils ne pouvaient nous procurer les plaisirs de la vie, nous enseignaient du moins à la supporter.
Je devais remettre le cheval de louage que nous montions, à une auberge qui n'était qu'à environ cinq milles de chez moi ; et, pour préparer ma famille a recevoir Olivia, je me déterminai à la laisser passer cette nuit-là dans l'hôtellerie, et à revenir l'y prendre le lendemain matin de bonne heure avec sa sœur Sophie. Il était nuit avant que nous fussions arrivés au gîte ; cependant après lui avoir fait donner une chambre décente, et lui avoir fait prendre les rafraîchissemens dont elle avait besoin, je l'embrassai, et je m'acheminai vers ma maison. En approchant de ma paisible demeure, mon cœur éprouvait les plus douces sensations, mes affections devançaient mes pas; et, semblables à l'oiseau que la frayeur a fait fuir de son nid, elles voltigeaient autour de ma chère famille. Je songeais à toutes les choses tendres que j'allais dire, et j'anticipais sur le bon accueil que j'attendais. Je sentais déjà les embrassemens de ma femme, et je souriais de la joie que mes petits enfans allaient témoigner en me revoyant. Comme je marchais lentement, la nuit avançait ; les laboureurs étaient retirés pour se livrer au repos ; les lumières étaient éteintes partout; et on n'entendait plus d'autre bruit que le chant du coq et les aboiemens du chien vigilant. J'approchai de mon heureuse retraite, et j'en étais encore à cent pas, lorsque mon chien accourut pour me caresser.
Il était près de minuit quand j'arrivai à ma porte ; tout était calme et silencieux ; mon cœur trésaillait d'allégresse ; j'allais frapper, lorsqu'à mon grand étonnement, je vis la
maison en feu, et la flamme sortant par toutes les ouvertures. Je jetai un cri terrible et convulsif, et je tombai à terre, privé de sentiment. Le bruit que je fis éveilla mon fils qui, voyant le feu, courut avertir sa mère et ses sœurs. Tous sortirent nus, pleins d'effroi, et poussant des cris qui me rappelèrent à la vie ; mais ce ne fut que pour me présenter de nouveaux objets de terreur ; car, pendant ce temps-là, les flammes avaient gagné le toit qui tombait par partie, tandis que ma famille, debout et dans une agonie muette, contemplait l'incendie comme si elle eût joui d'un spectacle. Je jetais les yeux alternativement sur eux et sur la maison, et je regardais autour de moi pour chercher mes petits enfans, lorsque je m'aperçus qu'ils n'y étaient pas. " O malheureux ! " m'écriai-je, " où sont mes enfans ?" — " Ils ont péri dans les flammes," me dit ma femme d'un air calme, " et je vais mourir avec eux." Au même instant j'entendis au dedans les cris des deux enfans que le feu venait d'éveiller. Rien ne put m'arrêter. '' Où sont mes enfans ? " m'écriai-je en me jetant au travers des flammes, et brisant la porte de leur chambre : " Oii sont mes enfans ? " — --"Ici, papa, ici," crièrent-ils tous deux ensemble. Je les saisis tous les deux dans mes bras, je les emportai le plus promptement que je pus, et à peine fus-je dehors que le plancher de la chambre s'enfonça. '' Maintenant," dis-je en les serrant dans mes bras, "que le feu consume la maison, que tout ce que je possède périsse ; les voici, j'ai sauvé mon trésor. Voici, ma chère, nos trésors, et nous pourrons encore être heureux." Nous baisâmes mille fois ces chers petits qui, passant leurs bras autour de notre cou, semblaient partager nos transports, tandis que leur mère riait et pleurait tout à la fois.
Je demeurais alors tranquille spectateur de l'incendie mais, au bout de quelques moraens, je sentis de la douleur à mon bras, et j'y avais eflfectivement une brûlure profonde, 12*
jusqu'à l'épaule. J'étais donc hors d'état de donner aucun secours à mon fi)s, soit pour sauver quelques-uns de nos effets, soit pour empêcher les flammes de gagner nos grains. Pendant ce temps-là, nos voisins alarmés accoururent pour nous secourir ; mais ils ne purent qu'être, comme nous, oisifs spectateurs de notre désastre. Mes effets, parmi lesquels étaient quelques billets de banque que je conservais pour la dot de mes filles, furent entièrement consumés, à l'exception d'une boîte et de quelques papiers qui étaient dans la cuisine, et de deux ou trois autres bagatelles que mon fils avait sauvées dès le commencement. Nos voisins contribuèrent, autant qu'ils purent, à adoucir notre malheur. Ils nous apportèrent des habits, et nous fournirent quelques ustensiles de cuisine que nous plaçâmes dans une petite chaumière qui était à quelque distance de notre maison ; de sorte qu'au point du jour nous eûmes du moins une retraite, toute misérable qu'elle fût. Mon honnête voisin Flamborough et ses enfans ne furent pas les moins empressés à nous fournir ce qui nous était nécessaire, et à nous offrir toutes les consolations que leur bienveillance naturelle put leur suggérer.
Lorsque la frayeur et les agitations de ma famille furent un peu calmées, elle témoigna le désir de connaître la cause de ma longue absence. Je racontai toutes les particularités de mon voyage, et je commençai ensuite à préparer ma femme et mes enfans à recevoir notre pauvre Olivia ; et quoique nous n'eussions plus que de la misère à lui faire partager, je voulais du moins qu'elle fût accueillie parmi nous avec bienveillance. Cette tâche aurait été plus diffi^ cile sans notre malheur récent, qui avait abaissé l'orgueil de ma femme, et émoussé son ressentiment par une affliction plus profonde. Ne pouvant pas aller moi-même chercher ma malheureuse fille, parce que la douleur de mon bras était devenue plus vive, je lui envoyai Moïse et sa sœur.
Ils revinrent bientôt, soutenant la pauvre pécheresse qui n'osait pas regarder sa mère, que toutes mes instances n'avaient encore pu engager à une réconciliation complète ; car les femmes sont plus impitoyables que les hommes pour les fautes des autres femmes. " Mademoiselle," s'écria sa mère, " vous voilà revenue dans une bien chétive demeure, après tant d'élégance ; ma fille Sophie et moi ne sommes pas en état de procurer beaucoup d'amusement à une personne accoutumée à ne voir que des gens de distinction. Oui, miss Livy, vous nous avez fait bien souffrir, votre pauvre père et moi ; et je souhaite que Dieu vous le pardonne." Pendant cette réception, la malheureuse victime, pâle et tremblante, était également incapable de pleurer ni de répondre ; mais je ne pus rester plus long-temps spectateur muet de sa détresse ; prenant donc un air de sévérité que j'avais toujours vu suivi d'une prompte obéissance, je m'écriai: ^' Femme, je vous en supplie, une fois pour toutes, faites attention à ce que je vais dire. Je vous ai ramené une pauvre fugitive séduite et délaissée ; son retour au devoir exige celui de notre tendresse. Les malheurs réels de la vie fondent assez sur nous : ne les augmentons pas par nos dissensions intérieures. Si nous vivons ensemble en bonne intelligence, nous pouvons encore trouver le contentement; car nous sommes en nombre suffisant pour fermer notre porte aux censeurs, et pour nous soutenir les uns les autres. Le ciel promet le pardon à ceux qui se repentent : imitonsle. Les anges se réjouissent plus pour un seul pécheur pénitent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont jamais erré, et cela doit être ; car l'effort que nous faisons pour nous arrêter dans le chemin glissant et rapide de la perdition, est en soi beaucoup plus courageux que cent actes de justice et de vertu."