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CHAPITRE XXIV

Nouveaux malheurs.

Lë lendemain, le soleil à son lever étant extraordinairement chaud pour la saison, nous résolûmes d'aller déjeûner sur le banc de chèvre-feuille. Ma fille cadette, à ma prière, joignit sa voix au concert que faisaient les oiseaux perchés sur les arbres qui nous environnaient. C'était là que ma pauvre Olivia avait vu pour la première fois son séducteur, et chaque objet la rappelait à sa tristesse ; mais la mélancolie causée par les objets agréables, ou inspirée par l'harmonie, soulage le cœur au lieu de le flétrir. Sa mère aussi éprouva, à cette occasion, une tristesse mêlée de douceur; elle pleura, et sentit renaître sa première tendresse pour sa fille. ''Ma chère Olivia^' lui dit-elle, '' chante-nous ce petit air touchant que ton père aime tant ; ta sœur Sophie a déjà chanté; aîons, mon enfant, cela fera plaisir à ton vieux père." Elle obéit, et chanta avec un tel attendrissement, qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'âme.

" Quand une jeune fille écoute un séducteur, et qu'elle reconnaît, mais trop tard, que les hommes sont perfides ; quel charme peut adoucir sa mélancolie? duel moyen lui reste-t-il pour expier sa faute ?

" Sa seule ressource, pour réparer son erreur, pour cacher sa honte à tous les yeux, et, pour faire repentir l'ingrat de son infidélité, sa seule ressource est de mourir."

Comme elle finissait ce dernier couplet, auquel une interruption causée par la douleur donnait une expression toute particulière, l'équipage de M. Tornhill que nous aperçûmes à quelque distance répandit l'alarme parmi nous. Cette vue redoubla surtout la douleur de ma fille aînée, qui, pour éviter la présence de son séducteur, retourna à la maison

avec sa sœur. Il fut bientôt près de nous, et, s'avançant vers l'endroit où nous étions assis, il s'informa de ma santé avec son air de familiarité ordinaire. " Monsieur," lui répondisje, " votre audace en ce moment ne sert qu'à aggraver îa bassesse de vos sentimens ; il fut un temps où j'aurais châtié l'insolence que vous avez de paraître devant moi ; mais l'âge a calmé la violence de mes passions, et le caractère dont je suis revêtu m'apprend à les réprimer."

— "Je vous avoue, mon cher Monsieur, que je suis surpris de votre réception et que je n'y comprends rien. Vous ne pensez pas, j'espère, qu'il y ait rien eu de criminel dans la petite excursion que votre fille a faite avec moi dernièrement."

— " Va," m'écriai-je, " tu n'es qu'un misérable, un lâche, un vil et impudent menteur. Mais l'excès de votre bassesse vous met à l'abri de ma colère. Cependant, Monsieur, je descends d'une famille qui n'aurait pas souffert un pareil affront. Ainsi donc, vil séducteur, pour satisfaire une passion momentanée, tu as rendu malheureuse pour la vie une pauvre créature, et tu as déshonoré une famille qui n'avait pour tout bien que F honneur ! "

— "Si tous deux vous êtes déterminés à être malheureux, je ne saurais qu'y faire ; mais vous pouvez encore être tous heureux, et quelque opinion que vous ayiez conçue de moi, vous me trouverez toujours disposé à contribuer à votre bonheur. Nous pouvons facilement la marier à un autre, et ce qu'il y a de mieux, elle peut en outre conserver son amant; car, je vous le proteste, j'ai toujours une véritable affection pour elle."

A cette insolente proposition, toute ma colère se réveilla; car la même âme qui quelquefois peut supporter avec calme et dignité les plus grandes injures, peut aussi s'irriter jusqu'à la fureur par l'insigne bassesse. " Ote-toi de ma vue, reptile 1 " m'écriai-je, " et ne continue pas à m'insulter par

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ta présence. Si mon brave Georges était ici, il ne souffrirait pas une telle insulte ; mais je suis vieux, estropié, et accablé de toutes parts."

— ** Je vtMs," me dit-il, " que vous voulez me forcer à i^flus parler plus durement que je n'en avais l'intention, mais après vous avoir montré ce que vous pouviez espérer de ma bienveillance, il ne me reste plus qu'à vous mettre sous les yeux !es conséquences de mon ressentiment. Mon procureur, à qui j'ai transféré votre dernier billet, en exige le paiement ; je ne connais pas d'autre moyen de prévenir le cours de la justice que de payer moi-même; mais je ne suis pas en fonds pour le moiîient à cause des dépenses que j'ai faites dernièrement pour mon mariage : d'un autre côté, mon intendant parle de vous poursuivre pour les fermages; c'est un homme qui connaît son devoir ; car pour moi, je ne me mêle jamais des affaires de cette nature. Cependant je veux bien encore vous obliger, et je désire même que vous et votre fille assistiez à la prochaine célébration de mon mariage avec miss Wilmot ; c'est aussi le vœu de ma charmante Arabella, et j'espère que vous ne voudrez pas Ja refuser."

— " M. Tornhiîl, écoutez-moi bien une fois pour toutes, duant à votre mariage, je ne consentirai jamais que vous épousiez une autre personne que ma fille ; e<" dût votre amitié m'élever au trône, ou votre ressentiment me précipiter au tombeau, je mépriserais également l'une et l'autre. Vous m'avez trompé d'une manière horrible, irréparable, Mon cœur se fiait à ta probité, et je n'ai trouvé en toi que bassesse. Ne compte donc plus sur mon amitié. Va, et jouis de tout ce que la fortune t'a donné, beauté, richesse, santé et plaisirs ; va, et laisse-moi abandonné à la misère, à la honte, à la maladie, et à l'affliction. Quelque accablé qu e je sois, mon âme soutiendra sa dignité ; je puis bien te pardonner, mais je te mépriserai toujours."

— '' S'il en est ainsi," dit-il, '' croyez que vous ressentirez les effets de votre insolence, et nous verrons bientôt lequel de nous deux est le plus méprisable." En disant ces motSj il sortit brusquement.

Ma femme et mon fils, qui étaient présens à la conversation, semblaient glacés d'effroi. Mes filles, sachant qu'il était parti, vinrent pour s'informer du résultat de notre conférence, et lorsqu'elles l'apprirent, elles ne furent pas moins alarmées que les autres. Cluant à moi, je défiais les plus grands efforts de sa méchanceté, car le coup le plus terrible était déjà porté, et j'étais disposé à repousser toute nouvelle atteinte : semblable à ces instrumens de guerre, qui, quoique renversés présentent encore leur pointe à l'ennemi.

Nous vîmes bientôt que ses menaces n'avaient point été vaineSj car dès le lendemain son homme d'affaires vint me demander mes fermages, que les événemens rapportés plus haut me mettaient hors d'état de payer ; en conséquence, mes bestiaux furent saisis le soir même, et vendus le jour suivant pour la moitié de leur valeur. Alors ma femme et mes enfans me conjurèrent d'accepter toute espèce de proposition plutôt que de nous exposer à une ruine certaine. Ils me supplièrent mêrhe de recevoir encore les visites de M. Tornhill, et employèrent leur faible éloquence pour me peindre les extrémités que j'allais avoir à souffrir ; les horreurs de la prison dans une saison aussi rigoureuse, et le danger que ma santé pouvait courir surtout dans l'état où m'avait mis ma brûlure ; mais je demeurai inflexible.

" Pourquoi, mes chers trésors," m'écriai-je, '' me conseiller une chose qui n'est pas juste ? mon devoir m'ordonne de lui pardonner, mais ma conscience me défend d'approuver sa conduite. Voulez-vous que je paraisse applaudir aux yeux du monde à une chose que mon cœur condamne intérieurement ? m'abaisserai-je jusqu'à flatter un infâme séducteur, et, pour éviter la prison, faut^il que je me soumette

à la gêne de l'âme, mille fois plus pénible que celle du corps ? Non, jamais ! Si nous devons être arrachés de ce réduit, au moins que la justice soit de notre côté, et quelque part que l'on nous jette, nous y serons toujours agréablement, car nous pourrons descendre dans notre conscience avec plaisir et sécurité."

La soirée se passa dans ces entretiens. Le lendemain matin, comme il était tombé pendant la nuit une grande quantité de neige, mon fils s'occupait à la balayer pour ouvrir un passage devant notre porte. Il était depuis peu de temps à l'ouvrage, lorsqu'il rentra en courant, et tout pâle, pour nous dire que deux hommes, qu'il connaissait pour des officiers de justice, s'avançaient vers la maison.

Ils entrèrent comme il parlait encore, s'approchèrent du lit où j'étais couché, et, après m'avoir informé de leur profession et du motif qui les amenait, ils me constituèrent prisonnier, et m'ordonnèrent de me préparer à les suivre à la prison du comté, qui était à onze milles de distance.

"Mes amis," leur dis-je, ^^ vous venez par un temps bien rude pour me mener en prison ; cela est d'autant plus malheureux que tout récemment j'ai eu le bras cruellement brûlé, que cette blessure me cause une fièvre lente, que je manque d'habits pour me couvrir, et que je suis trop vieux pour marcher dans une neige aussi épaisse. Cependant s'il faut que cela soit, je vous obéirai."

Me tournant ensuite vers ma femme et mes enfans, je leur dis de ramasser en hâte le peu d'effets qui nous restaient, et de se préparer à quitter la maison. Je chargeai mon fils de secourir sa sœur aînée, qui, sentant bien qu'elle seule était la cause de tous nos désastres, venait de tomber privée de sentiment. J'encourageai ma femme qui, pâle et tremblante, serrait dans ses bras nos deux pa,uvres petits enfans qui, effrayés à la vue de ces étrangers, s'étaient réfugiés sur son sein. Pendant ce temps, ma fille cadette faisait les pré- 13*

paratifs de notre départ, et, comme je lui répétai plusieurs fois de se hâter, au bout d'une heure nous fûmes en état de partir.

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