‹ Le ministre de WakefieldChapitre 41 sur 49 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Il n'est point de situation, si misérable qu'elle paraisse, qui soi£ entièrement dénuée de consolation.

Nous nous mîmes donc en devoir de quitter notre paisible demeure, et nous marchions lentement. Ma fille aînée, affaiblie par une fièvre lente qui, depuis quelques jours, menait sa constitution, pouvait à peine se soutenir ; un des recors, qui avait un cheval, voulut bien la prendre en croupe ; car même cette espèce d'hommes n'est pas toujours étrangère aux sentimens d'humanité. Mon fils conduisait un dès enfans par la main, ma femme tenait l'autre, et moi je m'appuyais sur ma fille cadette, qui versait des pleurs, non sur ses maux, mais sur les miens.

Nous étions à peine à deux milles de notre habitation, lorsque nous vîmes une troupe d'environ cinquante de mes plus pauvres paroissiens qui couraient après nous, en pous* sant de grands cris. Ils saisirent aussitôt, avec des imprécations horribles, les deux sergens, disant qu'ils ne souffriraient jamais qu'on menât leur ministre en prison, tant qu'il leur resterait une goutte de sang dans les veines, et qu'ils le défendraient jusqu'à la mort ; et déjà ils commençaient à les maltraiter. Les suites auraient pu leur devenir fatales, si je n'eusse interposé sur-le-champ mon autorité, et retiré, quoiqu'avec peine, les sergens des mains de cette multitude furieuse. Mes enfans qui regardaient ma délivrance comme

certaine, paraissaient transportés de joie, et pouvaient à peine en retenir les expressions; mais ils furent bientôt détrompés quand ils m'entendirent adresser ces paroles aux pauvres bonnes gens qui étaient venus, à ce qu'ils s'imaginaient, pour me rendre service.

" Quoi ! mes amis, est-ce ainsi que vous m'aimez ? estce ainsi que vous pratiquez les leçons que je vous ai données dans la chaire ? Vous révolter contre la justice, c'est vous perdre vous et moi. duel est votre chef? montrezmoi celui qui vous égare ainsi. Aussi sûr qu'il existe, il éprouvera mon ressentiment. Hélas ! mes chères ouailles, rentrez dans le devoir envers Dieu, votre pays et moi-même. Peut-être vous reverrai-je un jour dans une situation moins affligeante. Peut-être contribuerai-je encore à vous rendre heureux; mais que j'aie au moins la consolation, quand je parquerai mon troupeau pour l'éternité, de voir qu'il ne me manque aucune de mes brebis." - Tous parurent alors rcpentans, et ils vinrent me dire adieu, l'un après l'autre, en fondant en larmes. Je leur serrai tendrement la main à chacun, et leur ayant donné ma bénédiction, je continuai ma route sans autre obstacle. Quelques heures avant la nuit, nous arrivâmes à la ville, ou pour mieux dire au village ; car ce lieu ne consistait qu'en un petit nombre de maisons de chétive apparence, ayant perdu sa première splendeur, et ne conservant de son ancienne supériorité que sa prison.

A notre arrivée, nous descendîmes à une hôtellerie, où nous prîmes les rafraîchissemens que nous pûmes nous procurer. J'y soupai en famille avec ma bonne humeur ordinaire. Q,and je vis tous les miens pourvus convenablement pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison. C'était un bâtiment qui avait été construit pour les besoins de la guerre ; il consistait en une vaste chambre fortement grillée et pavée en pierres, qui, à certaines heures du jour,

était commune aux criminels et aux prisonniers pour dettes ; chaque détenu avait en outre une chambre séparée, où on l'enfermait pendant la nuit.

Je m'attendais, en y entrant, à n'entendre que des géniissemens et les cris du désespoir ; mais ce fut tout le contraire. Les prisonniers semblaient n'être occupés que d'une seule chose, d'étouffer toute réflexion, dans les clameurs d'une gaîté bruyante. On m'avait instruit de l'usage établi de payer la bien-venue. Je satisfis à cette demande, quoique le peu d'argent que j'avais fut presque épuisé. Ce que je donnai fut aussitôt employé à se procurer des liqueurs, et la prison retentit bientôt d'éclats de rire, de cris et de juremens.

''Comment!" me dis-je à moi-même, "des hommes si pervers seront joyeux, et moi je serai triste ! Je n'ai pourtant de commun avec eux que la prison ; et je crois avoir plus de motifs qu'eux pour être heureux."

Je m'efforçais, par ces réflexions, de ramener la gaîté dans mon âme ; mais on ne peut forcer ce sentiment, car tout effort en lui-même est pénible. J'étais donc assis d'un air pensif dans la prison, lorsqu'un de mes compagnons d'infortune s'approcha, et s'asseyant auprès de moi, entra en conversation. J'ai toujours eu poiir règle de ne jamais me refuser à l'entretien de quiconque me témoignait le désir de causer avec moi, car si c'était un honnête homme, je pouvais profiter avec lui, et si c'était un méchant, il pouvait s'aiTiender avec ,moi. Je m'aperçus que celui-ci avait un bon sens naturel, et même de l'esprit quoique sans culture ; qu'il avait, en outre, une grande connaissance du monde, ou, pour mieux dire, qu'il connaissait la nature humaine par son mauvais côté. II me demanda si j'avais eu soin de me pourvoir d'un lit : c'était précisément ce à quoi je n'avais pas pensé.

"Cela est malheureux," me dit-il, " car on ne fournit ici que de la paille, et votre chambre est vaste et froide ; cependant, comme vous paraissez un homme comme il faut, et que je l'ai aussi été moi-même dans mon temps, une partie de mes couvertures sera bien volontiers à votre service.''

Je le remerciai, et lui témoignai ma surprise de trouver tant d'humanité dans une prison, au milieu de la misère; ajoutant, pour lui faire voir que j'étais homme de lettres, qu'un ancien sage avait bien senti le prix de la compagnie dans l'affliction, lors qu'il avait dit : Ton kosmon aire, evdos ton etairon ;' " et dans le fait," continuai-je, " que serait le monde, si nous n'y trouvions que la solitude 1 "

" Vous parlez du monde, Monsieur," reprit mon compagnon d'infortune, " le monde est dans son déclin, et cependant la cosmogonie, ou création de l'univers, a embarrassé les philosophes de tous les siècles. Quelle foulé d'opinions bizarres n'ont-ils pas adoptées sur la création du monde 1 Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté en vain de l'expliquer. Le dernier s'exprime ainsi: Anarchon ara kai atehutaion to pan : ce qui signifie ... " — "^ Je vous demande pardon. Monsieur, de vous interrompre en si beau chemin," lui dis-je, " mais je crois avoir déjà entendu tout cela. N'ai-je pas eu le plaisir de vous voir à la foire de Welbridge, et votre nom n'est-il pas Ephraïm Jenkinson 1 " 11 ne répondit à ma question que par un soupir. " Vous devez, je crois, vous rappeler un certain docteur Primerose de qui vous avez acheté un cheval? ... "

Il me reconnut alors, car l'obscurité du lieu, et les approches de la nuit l'avaient empêché de distinguer mes traits. "Oui, Monsieur," reprit-il, "je vous remets parfaitem^t bien. Je vous ai, en effet, acheté un cheval que j'ai oublié de. vous payer. Votre voisin Flamborough est le seul accusateur que je craigne aux prochaines assises, car

il est dans l'intention de m'accuser comme faussaire. Je suis sincèrement fâché, Monsieur, de vous avoir trompé ainsi que tant d'autres ; car vous voyez," me dit-il en me montrant ses fers, " ce que j'y ai gagné."

— " Eh bien, Monsieur, la bonté que vous avez eue de m'offrir du secours quand vous n'aviez aucun retour à espérer, sera reconnue par les efforts que je ferai pour engager M. Flamborough à atténuer ou même à retirer son accusation, et j'enverrai mon fils lui parler à ce sujet à la première occasion. Je ne doute pas qu'il ne m'accorde ce que je lui demanderai; et quant à mon propre témoignage, vous ne devez avoir aucune inquiétude à cet égard."

— " Cela étant. Monsieur, toute la reconnaissance que je suis en état de vous témoigner, vous pouvez l'attendre de moi. Je vous donnerai non-seulement la moitié de mes couvertures pour cette nuit, mais je me montrerai constamment votre ami dans cette prison, où je crois avoir quelqu'influence."

Je le remerciai, et ne pus m'empêcher de lui témoigner mon étonnement de lui voir un air si jeune, tandis que la première fois que je l'avais vu, il paraissait avoir au moins soixante ans. — " Monsieur, vous connaissez peu les ruses de ce monde ; j'avais alors une fausse chevelure, et j'ai appris à contrefaire tous les âges, depuis dix-sept ans jusqu'à soixante-dix. Ah ! Monsieur, si j'avais- employé à apprendre un honnête métier la moitié de la peine que j'ai prise pour devenir un coquin, je pourrais être bien riche aujourd'hui ; mais tout fripon que je suis, je puis encore vous être utile, et cela peut-être au moment que vous vous y attendrez le moins."

Notre conversation fut interrompue par les valets du geôlier qui venaient faire l'appel des prisonniers, pour les renfermer pendant la nuit. L'un d'eux portant sous son bras une botte de paille pour mon lit, me conduisit, par un pas-

sage long et étroit, dans une chambre pavée comme la pièce commune, où je fis mon lit dans un coin avec ma paille et les couvertures que mon camarade de prison m'avait données. Cela fait, mon conducteur, qui était assez poli, me souhaitai une bonne nuit. Après avoir fait ma méditation ordinaire, et avoir remercié l'Etre suprême qui me châtiait, je me couchai, et dormis jusqu'au lendemain du sommeil le plus tranquille.

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