‹ Le ministre de WakefieldChapitre 43 sur 49 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Continuation du même sujet.

Le lendemain matin, je communiquai à ma femme et à mes enfans le plan que je méditais pour opérer la réforme des prisonniers. Ils le désapprouvèrent d'un commun accord, m'objectant qu'il n'était ni convenable, ni susceptible d'exécution ; ils ajoutèrent que, malgré mes efforts, je ne parviendrais jamais à les rendre meilleurs, et que, par là, je compromettrais, sans succès, la dignité de mon ministère.

*' Pardonnez-moi," leur dis-je ; "ces gens, quoique dégradés, sont encore des hommes, et c'est un titre suffisant à mon affection. Les bons conseils, quand ils sont rejetés, retournent enrichir celui qui les donne ; et si mes instructions ne parviennent pas à les corriger, elles serviront du moins à me rendre meilleur moi-même. Si ces malheureux étaient des princes, maille personnes s'offriraient pour les instruire ; mais à mon avis, l'âme de celui qui est enfermé dans un cachot n'est pas moins précieuse que celle de l'homme qui occupe un trône. Oui, mes enfans, si je puis les réformer, je le ferai. Peut-être tous ne mépriseront-ils pas mes conseils ; que j'en retire un seul du gouffre, et ce sera beaucoup de gagné ; car, quels diamans sur la terre sont aussi précieux qu'une âme humaine ?" 14*

En disant ces mots, je les quittai, et descendis à la chambre commune, où je trouvai les prisonniers fort joyeux en m'attendant, et chacun d'eux préparé à jouer quelque bon tour au docteur. Ainsi, quand je voulus commencer, l'un tournait ma perruque de travers, comme par accident, puis me demandait pardon ; un second avait une adresse particulière pour faire jaillir sa salive d'entre ses dents, et il en inondait mon livre ; un troisième criait amen d'un ton si plaisant qu'il divertissait tous ses camarades ; un quatrième tira subtilement mes lunettes de ma poche ; mais il y en eut un dont le tour l'emporta sur tous les autres, et qui excita une joie universelle. Ayant remarqué de quelle manière j'avais disposé mes livres sur la table qui était devant moi, il en escamota un, auquel il substitua très-adroitement un livre de plaisanteries obscènes. Cependant je feignis de ne pas m'apercevoir d^s tours de cette troupe malfaisante, et je continuai tranquillement, persuadé que ce qui leur paraissait ridicule dans mon entreprise n'exciterait leur visée qu'une fois ou deux, tandis que ce qu'elle avait de sérieux produirait un effet durable. Le succès répondit à mon attente ; en moins de six jours quelques-uns furent convertis, et tous se montrèrent attentifs.

Ce fut alors que je m'applaudis de ma persévérance, et de l'art que' j'avais eu de rendre sensibles des êtres privés jusque-là de toute idée morale. Je songeai aussi à leur être utile sous le rapport temporel, en rendant leur situation un peu plus supportable. Leur temps avait été, jusqu'alors, partagé entre la faim et les excès, entre les débauches crapuleuses et les repentirs cuisans. Ils n'étaient occupés qu'à se quereller, à jouer aux cartes, et à faire des fouloirs de pipes. Cette dernière espèce d'occupation frivole me donna l'idée de les employer à faire des chevilles pour les fabricans de tabac, et pour les cordonniers. Le bois nécessaire était acheté à frais communs, et quand il était mis en •

œuvre, c'était moi qui prenais soin de le faire vendre ; par ce moyen, chacun d'eux gagnait quelque chose tous les jours ; une bagatelle, à la vérité, mais asse? pour le préserver de la misère.

Je ne m'en tins pas là : j'établis des amendes pour punir l'immoralité, et des récompenses pour encourager l'industrie. Ainsi, en moins de quinze jours, j'étais parvenu à leur donner une organisation sociale et humaine, et j'eus la satisfaction de me considérer comme un législateur qui aurait arraché des sauvages à leur férocité primitive, et leur aurait enseigné l'obéissance et l'amitié réciproque.

Il serait bien à désirer que le législateur dirigeât ainsi les lois, plutôt vers la réforme que vers le châtiment, et qu'il voulût bien se convaincre que le moyen de réprimer les crimes n'est pas de multiplier les châtimens, mais de les faire craindre. Au lieu de nos prisons actuelles, qui reçoivent les hommes criminels, et qui les rendent plus pervers encore ; qui renferment des malheureux qui n'ont commis qu'un seul crime, et qui, lorsque les détenus en sortent vivans, les rejettent dans la société, propres à commettre des milliers de crimes ; je voudrais qu'il y eût ici^, comme dans d'autres parties de l'Europe, des maisons de pénitence et de solitude, où les prévenus fussent visités par des hommes capables de leur inspirer le repentir, s'ils sont criminels, ou de les affermir dans le chemin de la vertu, s'ils sont innocens ; c'est par ce moyen, et non en multipliant les supplices, que l'on peut réformer un état. Je ne puis même m'empêcher de révoquer en doute la validité du droit que les sociétés humaines se sont attribué, de punir de légers délits par la peine capitale.

Dans le caê de meurtre, ce droit est évident, parce qu'il dérive de celui de la défense personnelle, qui veut qu'on prive de la vie celui qui n'a point respecté celle d'un autre. La société toute entière s'arme contre le meurtrier ; mais il

n'en est pas de même de celui qui me vole mon bien. La loi naturelle ne me donne pas le droit d'ôter la vie à celui qui a volé mon cheval ; car, suivant cette loi, le cheval qu'il me dérobe est autant sa propriété que la mienne. Si donc j'ai ce droit, ce ne peut être qu'en vertu d'un contrat fait entre nous, par lequel nous convenons que celui de nous deux qui privera l'autre de son cheval sera mis à mort. Mais d'abord ce contrat est nul, parce qu'un homme n'a pas plus le droit d'aliéner sa vie, qu'un autre de recevoir ce qui ne lui appartient pas. En second lieu, ce contrat est injuste, il est hors de toute proportion, et il serait cassé même dans une cour ordinaire de justice, comme infligeant une punition trop forte, pour la privation d'une simple et futile commodité ; puisqu'il est bien plus intéressant que deux hommes vivent, qu'il ne l'est que î'un plutôt que l'autre aille à cheval. Mais un contrat qui serait nul entre deux hommes doit l'être également entre cent mille ; car de même que dix millions de cercles ne peuvent jamais^ faire un carré, de même aussi la voix d'un milliard d'hommes ne donnera jamais un fondement équitable à ce qui est injuste et nul en soi : et ce langage est celui de la. raison et de la nature. Les sauvages, qui se conduisent presque par la seule loi naturelle, respectent beaucoup plus que nous la vie les uns des autres, et ils ne répandent le sang que pour punir un meurtrier par la peine du talion.

Nos ancêtres, les Saxons, quelque cruels qu'ils fussent en temps de guerre, ne faisaient que peu d'exécutions en temps de paix. Dans tous les gouvernemens naissans qui ont encore l'empreinte de la nature, très-peu de crimes sont punis de mort.

C'est seulement dans les états très-civilisés, que les lois pénales, confiées aux mains du riche, pèsent fortement sur le pauvre. Les gouvernemens, en vieillissant, semblent acquérir l'humeur dure et chagrine de la vieillesse ; et, comme

si nos propriétés nous devenaient plus chères à mesure qu'elles augmentent, comme si nos craintes croissaient avec nos trésors, chaque jour de nouveaux édits viennent kur servir de remparts, et de nouveaux gibets s'élèvent, pour effrayer quiconque tenterait de les envahir.

Est-ce la quantité prodigieuse des lois pénales, ou la licence de notre peuple, qui fait que ce pays seul voit condamner plus de criminels dans une année que la moitié de l'Europe entière ? Peut-être est-ce l'effet de ces deux causes réunies ; car l'une produit nécessairement l'autre, Quand les lois pénales infligent indistinctement des châtimens égaux, pour des délits que les circonstances différencient, le peuple, qui ne voit point de distinction dans les peines, s'accoutume à n'en point voir dans les crimes ; et c'est cependant cette distinction qui est le rempart de la moralité des actions. Il résulte de là, que la multitude des lois produit de nouveaux crimes, qui nécessitent alors de nouvelles lois.

Il serait dono à souhaiter que l'autorité, au lieu de faire de nouvelles lois pour punir les crimes, au lieu de serrer les liens de la société jusqu'à produire des mouvemens convulsifs qui les rompent, au lieu de faire périr les coupables comme inutiles, avant d'avoir essayé s'il n'y a pas d'autre parti à tirer d'eux, au lieu de transformer enfin la correction en vengeance ; il serait, dis-je, à souhaiter qu'elle essayât l'emploi des moyens répressifs qui sont entre ses mains, et qu'elle fît des lois qui protégeassent le peuple au lieu de le tyranniser. Nous reconnaîtrions alors que ces créatures, qui semblaient n'être qu'une vile écume, n'avaient besoin que d'être habilement dirigées; nous verrions que ces malheureux, que nous condamnons à de longs et cruels supplices, de peur que le luxe n'éprouve une privation passagère, contribueraient, s'ils étaient traités convenablement, à soutenir et à fortifier l'état dans des

temps de danger. On verrait que, si leurs visages sont faits comme les nôtres, leurs cœurs le sont aussi ; que peu d'âmes sont assez endurcies pour que la persévérance ne parvienne pas à les corriger ; qu'un homme peut cesser d'être criminel, sans que ce soit la mort qui l'y force ; et qu'il faudrait enfin bien peu de sang pour assurer et affermir notre tranquillité.

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