CHAPITRE XXVI
Héfoniie dans la prison. Les lois, pour être équitables, devraient récompenser aussi bien que punir.
Le lendemain matin, je fus éveillé de bonne heure par îna famille qui entourait mon lit en fondant en larmes. L'aspect redoutable de ma prison, et l'obscurité qui y régnait, semblaient les pénétrer de douleur et d'effroi. Je les repris doucement de cet excès d'affliction, leur assurant que je n'avais jamais dormi plus tranquillement. Je m'informai ensuite de ma fille ainée que je ne voyais pas avec eux. Ils m'apprirent que le trouble et la fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu'on avait jugé convenable de la laisser reposer. Mon premier soin fut ensuite d'envoyer mon fils chercher une ou deux chambres pour loger ma famille ausse près de la prison qu'il serait possible. Il s'acquitta de cette commission ; mais il ne put trouver qu'un petit appartement qu'il loua, à peu de frais, pour sa mère et ses sœurs ; le geôlier eut l'humanité de consentir que lui et ses deux frères couchassent dans la prison avec moi. On leur fit donc un lit dans l'un des coins de ma chambre. Je
Toulus cependant savoir auparavant si les enfans n'auraient pas de répugnance à coucher dans un lieu qui avait paru les eiFrayer si fort lorsqu'ils y étaient entrés.
"Eh bien, mes enfans," leur dis-je, "comment trouvezvous votre lit ? j'espère que vous n'aurez pas peur de coucher dans cette chambre, quelque obscure qu'elle paraisse. — "Non, papa," répondit Dick, "je n'ai point peur de coucher partout où vous êtes." — "Et moi," s'écria Bill, qui n'avait encore que quatre ans, "j'aime mieux l'endroit où est papa, que tout autre."
Après cela, j'assignai un emploi à. chaque personne de ma famille. Sophie fut chargée de soigner sa sœur dont la santé dépérissait; ma femme devait rester auprès de moi, et les deux enfans me faire la lecture. — " duant à vous, Moïse, c'est le travail de vos mains qui doit nous soutenir tous. Votre salaire, comme journalier, sera suffisant, avec de la frugalité, pour nous procurer le nécessaire. Vous avez seize ans, vous êtes fort, et le ciel en vous donnant cette force, mon fils, a voulu qu'elle vous servît à sauver de la famine, vos parens dans la détresse et dans le malheur. Pré [Durez- vous donc, dès ce soir, à chercher de l'ouvrage pour demain, et apportez-nous chaque jour l'argent que vous aurez gagné."
Ayant ainsi tout réglé, je descendis dans la chambre commune de la prison, où il y avait plus d'air que dans la mienne. Mais j'y étais à peine, que les imprécations, les obscénités et les blasphèmes que j'entendis de toutes parts m'obligèrent à rentrer dans mon réduit. Là, je méditai quelque temps sur l'étrange aveuglement de ces misérables, qui, se trouvant en guerre ouverte avec tout le genre humain, travaillaient encore à se faire un ennemi redoutable dans l'éternité.
Leur aveuglement excita ma compassion, et éloigna pour un nïoment de mon esprit le sentiment de mes propres
maux. Il me sembla même qu'il était de mon devoir de m'efforcer de les réformer. Je résolus donc de retourner auprès d'eux, de leur donner des conseils, malgré leurs mépris, et de les vaincre par ma persévérance. En conséquence, je me rendis de nouveau auprès d'eux, et je fis part de mon dessein à M. Jenkinson qui en rit, mais qui le communiqua aux prisonniers. La proposition fut reçue avec beaucoup de joie, parce qu'elle promettait un nouveau sujet d'amusement à des gens qui n'avaient d'autre ressource pour s'égayer, que celle qu'ils pouvaient trouver dans la raillerie ou la débauche.
Je leur lus une partie de l'office, d'une voix haute, mais sans affectation, et je m'aperçus que cela mettait mon auditoire en belle humeur. Des propos obscènes dits à l'oreille, des gémissemens d'une contrition burlesque, des mouvemens d'yeux ridicules, et une toux affectée, excitaient le rire alternativement. Je continuai cependant à lire avec ma gravité ordinaire, convaincu que ce que je faisais pourrait peut-être en convertir quelques-uns, mais ne pourrait jamais être souillé par le mépris des autres.
Après avoir lu les prières, je commençai une exhortation dans laquelle je m'attachais, plutôt à les amuser, qu'à les réprimander. J'eus soin de leur faire remarquer qu'aucun autre motif que leur propre avantage ne pouvait m'engager à la démarche que je faisais ; que j'étais prisonnier comme eux, et que mes sermons ne me rapportaient rien . j'étais lâché, leur dis-je, de les voir si impies, parce qu'ils ne gagnaient rien à l'être, et qu'ils pouvaient y perdre beaucoup. " Soyez sûrs, mes amis," continuai-je, "(car vous êtes mes amis, quoique le monde voiis repousse et dédaigne votre amitié,) soyez sûrs, que quand vous proféreriez dix mille juremens en un jour, il n'en entrera pas un sou de plus dans votre bourse. A quoi sert-il donc d'appeler sans cesse le diable, et de rechercher son amitié, puisque vous voy-
ez combien il en use mal avec vous ! Il ne vous met ici dans la bouche que des blasphèmes; tandis qu'il vous laisse l'estomac vide, et sur ce que je sais de lui, il ne vous garde rien de bon pour l'avenir.
*' Si un homme n'en agit pas bien avec nous, nous cherchons naturellement d'autres connaissances ; ne conviendrait-il donc pas d'essayer comment vous vous accommoderiez d'un autre maître, qui, au moins, vous fait de belles promesses pour vous attirer à lai ? Certainement, mes amis, de tous les fous celui-là serait le plus grand qui, après avoir dépouillé une maison, irait se mettre sous la protection des archers ; et cependant êtes vous plus sages, vous qui recherchez l'appui de celui qui vous a déjà trompés, et qui vous fiez à un être mille fois plus malicieux que tous les archers du monde ; car ceux-ci ne cherchent à vous attraper que pour vous faire pendre ensuite ; au lieu que l'autre vous attrape, vous pend, et, ce qu'il y a de pis, ne vous lâche pas même, après que vous êtes pendus."
duand j'eus fini, je reçus des complimens de mon auditoire, quelques-uns vinrent me prendre la main et me la secouèrent en protestant que j'étais un honnête homme, et qu'ils voulaient faire plus ample connaissance avec moi. Je leur promis donc de renouveler ma lecture le lendemain, et je commençai dès-lors à concevoir quelque espérance d'introduire une réforme dans la prison ; car j'ai toujours pensé qu'il n'y a point d'homme si abandonné, dont on dût désespérer, et que tout cœur est accessible aux traits du repentir, pourvu que celui qui les lance ait l'adresse de frapper juste. L'esprit ainsi satisfait, je retournai à ma chambre où ma femme avait préparé un repas frugal. J'y trouvai M. Jenkinson, qui me demanda la permission de joindre son dîner au nôtre, afin de jouir, dit-il poliment, du plaisir de ma conversation. Il n'avait point encore vu ma famille, parce qu'elle se rendait à ma chambre par une porte qui
communiquait dans le passage étroit dont j'ai parlé, de sorte qu'elle n'était pas obligée de passer par la chambre commune de la prison. Jenkinson, lorsqu'il vit Sophie pour la première fois, parut frappé de sa beauté qu'un air pensif rendait encore plus intéressant, et mes deux petits garçons n'attirèrent pas moins son attention.
— *' Hélas ! docteur, ces enfans sont trop beaux et trop aimables pour une demeure comme celle-ci ! "
— *' Mes enfans, Monsieur, sont assez bien, grâce au ciel, quant au moral, et pourvu qu'ils soient bons, le reste importe peu."
— ^^ Je crois que ce doit être pour vous une grande consolation de voir ainsi votre famille autour de vous."
— ""Oui, c'est une grande consolation, M. Jenkinson, et je ne voudrais pas pour rien au monde être séparé d'eux ; leur présence peut changer pour moi un cachot en palais, €t le seul moyen de troubler mon bonheur, en ce monde, c'est de leur faire le plus léger tort."
— ^^ En ce cas. Monsieur, je crains bien d'être coupable envers vous ; car j'en vois un ici," (regardant Moïse) " à qui j'ai fait tort, et je lui en demande pardon."
Mon fils rappela aussitôt sa voix et ses traits, quoiqu'il ne l'eût vu que déguisé, et lui prenant la main en souriant, il l'assura qu'il lui pardonnait ; '^ cependant," dit-il, " je ne puis concevoir ce que vous avez pu trouver dans ma figure -qui vous ait engagé à me regarder comme propre à faire une dupe."
— " Mon cher Monsieur, ce ne fut pas votre figure mais vos bas blancs et le ruban noir qui nouait vos cheveux qui me décidèrent à m'adresser à vous ; mais que cela ne vous humilie point ; j'en ai trompé de plus fins que vous dans mon temps, et cependant avec toutes mes finesses, les sots m'ont attrapé à la fin."
— *' Je crois," dit mon fils, ''que le récit d'une vie telle que la vôtre serait instructif autant qu'amusant."
— " Ni l'un ni l'autre," reprit Jenkinson ; 'Mes récits qui ne présentent que la peinture des vices et défauts de l'esr. pèce humaine, retardent vos succès dans le monde en vous rendant trop défians. Le voyageur qui craint tous ceux qu'il rencontre, et qui retourne sur ses pas à la vue de tout homme qui lui paraît un voleur, arrive rarement à temps au terme de son voyage.
" Pour moi, je pense, d'après ma propre expérience, qu'un homme fin est l'être le plus sot qui existe sous le ciel. Dès mon enfance, j'ai passé pour être rusé ; je n'avais pas plus de sept ans que les dames disaient que j'étais un petit homme tout formé ; à quatorze, je connaissais le monde, je faisais le petit-maître, et je courtisais les femmes. A vingt ans, quoique je fusse encore parfaitement honnête, j'avais une telle réputation de finesse, que personne ne voulait plus se fier à moi. Je fus donc forcé de devenir escroc faute de pouvoir faire mieux, et j'ai vécu depuis, la tête pleine de projets pour attraper, et le cœur rempli de la frayeur d'être découvert.
" J'avais coutume de rire de l'honnête simplicité de votre voisin le bon homme Flamborough, et de manière ou d'autre, je l'attrapais ordinairement une fois l'année. Eh bien cependant, ce brave homme, simple et sans défiance, a fait son chemin et est devenu riche ; tandis que moi, avec tout mon esprit et ma subtilité, je suis resté pauvre, sans avoir la consolation d'être honnête homme.
*' Cependant," continua-t-il, '' racontez-moi votre histoire, et comment vous avez été amené ici. Peut-être, quoique je n'aie pas été assez habile pour éviter la prison moi-même, le serai-je assez pour en tirer mes amis."
Pour satisfaire sa curiosité, je lui appris toute la série d'accidens qui m'avait plongé dans le malheur où je me trouvais, et l'impuissance absolue où j'étais de m'en retirer.
Après avoir entendu mon récit, il réfléchit pendant quelques instans, puis se frappant le front, comme s'il venait d'imaginer quelque chose d'important, il nous quitta, en disant qu'il verrait ce qu'il serait possible de faire.