‹ Le ministre de WakefieldChapitre 48 sur 49 · CHAPITRE XXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL

Ancienne bienveillance récompensée d'une manière inattendue.

M. Tornhill entra avec ce sourire qui lui était ordinaire, et s'avan:^a po r embrasser son onc e ; mais celui-ci le repoussa avec dtdain. " Point de bas esse, Monsieur," s'écria le baronnet, d'un air sévère. " On ne peut arriver à mon cœur que par le chemin de l'honneur ; mais je ne vois ici que fausseté, lâcheté et oppression. Comment se fait-il. Monsieur, que ce pauvre homme, dont vous faisiez profession d'êt e l'ami, soit traité si durement; sa fille lâchement séduite, pour récompense de ce qu'il vous a reçu dans sa maison, et lui-même jeté dans une prison, peutêtre pour avoir été sensible à cet affront ; son fils enfin, à qui vous n'avez pas osé faire face comme un galant homme 1 "

— " Est-il possible," dit le neveu, en l'interrompant, "que mon oncle me reproche, comme un crime, une conduite que ses instructions réitérées m'ont seules porté à tenir ?

— " Votre refus en cette occasion a été juste. Vous avez agi prudemment, quoique ce ne fût pas tout-à-fait ainsi

que votre père se fût comporté, car mon frère était effectivement un homme d'honneur. . . Mais n'importe, votre conduite a été régulière en ce point, et je vous approuve."

— " Et j'espère bien que vous ne me blâmerez pas pour le reste. J'ai paru dans quelques endroits publics avec la fille de Monsieur : ce qui n'était qu'une indiscrétion, a été traité de scandale, et on a dit que je l'avais séduite. Je suis ailé moi-même chez Monsieur pour éclaircir la chose à sa satisfaction, et je n'ai reçu de lui que des insultes et des injures, duant à son emprisonnement, mon intendant pourrait mieux vous en rendre compte que moi, parce que c'est à lui que je remets le soin de ces sortes de choses. Si Monsieur a contracté des dettes qu'il ne veuille pas, ou même qu'il ne puisse pas payer, cela regarde mes gens d'affaires; c'est à eux de prendre les voies de droit en pareil cas, et je ne vois point de dureté à user des moyens que la loi nous donne."

— *" Si les choses sont telles que vous les présentez, je îie vois rien d'impardonnable dans votre offense ; et . quoiqu'il eût été plus généreux à vous, de ne pas laisser opprimer Monsieur par la tyrannie de vos gens, au moins vous n'avez pas d'injustice à vous reprocher."

— " Il ne peut contester un seul des faits que j'avance,"

répliqua le chevalier, "je l'en défie; et mes gens sont prêts

à attester ce que je dis. Ainsi, Monsieur," continua-t-il,

voyant que je gardais le silence (car effectivement je ne

pouvais pas le contredire,) " ainsi donc mon innocence est

reconnue ; mais, quoiqu'à votre considération je sois prêt

à pardonner à Monsieur tout autre tort, cependant je ne

puis vaincre mon ressentiment contre lui, d'avoir voulu me

faire perdre votre estime ; et cela dans le moment où son

fils cherchait à m'ôter la vie. Cette action est si atroce,

que je suis résolu à laisser suivre le cours de la justice.

J'ai ici le cartel qui m'a été envoyé, et deux témoins pour

prouver le défi ; un de mes domestiques a été blessé dangereusement; et quand même mon oncle voudrait m'en dissuader, ce que je suis persuadé qu'il ne fera pas, je veux que justice soit faite, et qu'il soit puni suivant la rigueur des lois."

— '^Monstre que tu es!" s'écria ma femme, "n'es-tu pas déjà assez vengé, sans que mon pauvre enfant éprouve encore ta cruauté ? J'espère que M. William Tornhill nous protégera; car mon fils est aussi innocent que l'enfant qui vient de naître. Je suis sûr qu'il est innocent, et qu'il n'a jamais fait de mal à personne."

— " Madame, vos souhaits pour lui ne peuvent être plus sincères que les miens. Mais je regrette que sa faute soit aussi évidente ; et, si mon neveu persiste ..." Jenkinson entra dans ce moment, suivi des gens du geôlier qui traînaient un grand homme bien mis, et dont la figure ressemblait à celle du coquin qui avait enlevé ma fille ... ''Le voici," cria Jenkinson, ''nous le tenons; et si jamais homme fut destiné à la potence, c'est celui-ci."

Aussitôt que M. Tornhill aperçut le prisonnier qu'amenait Jenkinson, il parut saisi de frayeur ; il pâlit, et voulut s'en aller ; mais Jenkinson, qui aperçut son mouvement, l'arrêta: "Comment, chevalier," lui dit-il, "vous avez honte de vos deux anciennes connaissances, Jenkinson et . Baxter ? Voilà comme les grands oublient leurs amis ; mais nous ne vous oublirons pas. Notre prisonnier," continua-t-il, en se tournant du côté de M. William Tornhill, " a déjà tout avoué. C'est lui qui a été si dangereusement blessé. Il déclare que c'est M. le chevalier qui l'a engagé à enlever la demoiselle ; que c'est lui qui lui a fourni l'habit qu'il porte en ce moment, et que la chaise de poste lui appartenait. Dans le plan arrêté, Baxter devait emmener la demoiselle dans un lieu sûr, et l'épouvanter par des menaces ; ensuite M. Tornhill arriverait, comme par hasard ;

il feindrait de vouloir la délivrer ; ils se batteraient pendant quelque temps, et enfin Baxter s'enfiairait. Par ce moyen M. Tornhill espérait gagner l'affection de la demoiselle, comme son libérateur."

Sir William se rappela avoir vu souvent l'habit à son neveu ; et, quant au reste de Thistoire, le prisonnier en fit le détail le plus circonstancié ; et il finit par dire qu'il avait souvent entendu M. Tornhill assurer qu'il aimait les deux sœurs à la fois.

— " Ciel ! " s'écria sir William, " quelle vipère je nourrissais dans mon sein ! Et c'est un pareil monstre qui se dit si jaloux que justice soit faite ; mais on la lui fera. Assurez-vous de lui, geôlier . . . Mais non ... Je crains qu'il n'y ait pas de preuves légales pour l'arrêter."

Alors M. Tornhill pria humblement son oncle de ne pas admettre ces deux coquins en témoignage contre lui ; mais de permettre qu'on interrogeât ses domestiques. — "Vos domestiques, dites-vous ] Ne les appelez plus ainsi . . . Mais voyons cependant ce que ces gens ont à dire, du'on appelle le maître-d'hôtel."

Uuand le maître-d'hôtel entra, il vit bien à l'air de son maître, que son autorité avait cessé. " Dis-moi," lui cria sir William, d'un air sévère, ''as-tu vu quelquefois ton maître avec ce drôle que tu vois avec ses habits "J — *'Oui, Monsieur, je les ai vus mille fois ensemble. C'était lui qui avait coutume de lui amener des demoiselles ? . . . " — *' Comment," s'écria le jeune Tornhill, en l'interrompant, "oses-tu bien, en ma présence?.. ."— "Oui, en votre présence, et en présence de tout autre ... A vous dire vrai, M. Tornhill, je ne vous ai jamais aimé ni approuvé, ainsi il m'importe fort peu que ce que je dis vous déplaise..." — " A présent," s'écria Jenkinson, " dites à Monsieur si vous savez quelque chose de moi ? . . . " — " Je ne puis pas dire grand bien de vous," reprit le maître-d'hôtel ; " mais

ce qu'il y a de sûr, c'est que la nuit que la fille de M. Primerose fut amenée chez nous, vous étiez de la partie . . . '^ — "Voilà, en vérité," s'écria sir William, " des témoins bien favorables que vous produisez pour prouver votre innocence. Honte de Thumanité ! . . . Mais " (^continuant son examen) "vous dites donc, maitre-d' hôtel, que c'est là l'homme qui amena la fille de Monsieur î . . . " — " Non, Votre Seigneurie, je vous demande pardon, ce ne fut pas lui qui l'amena, car ce fut mon maître lui-même ; mais c'est cet homme qui a amené le prêtre pour faire le prétendu mariage . . . " -^" Cela n'est que trop vrai," s'écria Jenkinson, "je ne puis le nier ; ce fut la ma commission, et je Tavoue à ma honte."

— "Bon Dieu!" s'écria le baronnet, "quel chagrin j'éprouve à chaque nouvelle découverte que je fais de sa méchanceté ! Son crime n'est actuellement que trop évident. Je le vois maintenant, c'est l'oppression, la lâcheté et la vengeance, qui ont dirigé les poursuites qu'il a exercées. Monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, et je prends sur moi les conséquences ; je me charge de présenter l'affaire dans son vrai jour au magistrat qui l'a fait emprisonner... Mais où est cette infortunée demoiselle 1 Faites-la venir pour la confronter avec ce coquin. Je veux savoir quels moj'cns il a employés pour la séduire. Faites-la entrer. Où est-elle 1 "

— " Ah 1 monsieur," m'écriai-je, ^' cette question me perce le cœur. Autrefois j'étais heureux, j'avais une autre fille ; mais ses malheurs ..." Ici je fus interrompu par l'arrivée de miss Arabella Wilmot, qui le lendemain devait épouser M. Tornhill. Sa surprise fut extrême de rencontrer là sir William et son neveu ; car le hasard seul l'avait amenée. Elle nous apprit que, traversant la ville avec son père pour se rendre chez une tante qui avait voulu que la célébration de son mariage se fit chez elle, ils étaient de-î>

scendus dans une hôtellerie, à l'autre bout de la ville, pour prendre quelques refraîchissemens. Là, ayant aperçu par la fenêtre un de mes petits garçons qui jouait dans la rue, elle avait envoyé un laquais pour lui amener l'enfant, qui iui avait raconté une partie de nos malheurs ; mais elle ignorait que M. Tornhill en fût la cause. Elle avait pris aussitôt le parti de nous venir voir, malgré les représentations que son père avait pu lui faire sur une pareille visite ; l'enfant l'avait conduite, et c'est ainsi qu'elle nous surprit dans une circonstance où on l'attendait si peu.

Je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion sur ces rencontres imprévues qui, quoiqu'elles arrivent tous les joursj excitent rarement notre surprise, si ce n'est dans quelques occasions extraordinaires, A quel concours de circonstances fortuites ne devons-nous pas le plaisir et les aisances de la vie ? Combien de choses doivent avoir lieu pour que nous soyons vêtus ou nourris ! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, qu'il tombe de la pluie, que le vent enfle les voiles des vaisseaux ; sans quoi nous manquerions des premiers besoins de la vie.

Nous gardâmes tous le silence pendant quelques instans, tandis que ma charmante pupille (c'était le nom que je donnais ordinairement à la jeune demoiselle) nous regardait avec des yeux qui annonçaient sa compassion et sa surprise, et qui ajoutaient de nouveaux charmes à sa beauté. '' En vérité, mon cher M. Tornhill," (dit-elle au chevalier, qu'elle supposait se trouver là pour nous secourir^ et non pour nous opprimer,) "je vous en veux un peu d'être venu ici sans moi, et de ne m'avoir jamais fait connaître la situation d'une famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez cependant que j'aurai autant de plaisir que vous à contribuer au soulagement de mon cher et estimable précepteur. Mais je vois que vous faites comme votre oncle, vous prenez plaisir à vous cacher pour faire le bien." 17* t

— " Lui, trouver du plaisir r à faire du bien ! " s'écria sir' William. " Non, ma chère, ses plaisirs sont aussi vils que lui. Vous voyez en lui, Mademoiselle, le plus lâche scélérat qui ait jamais déshonoré l'espèce humaine ; un malheureux, qui, après avoir séduit la fille de ce pauvre homme, après avoir conspiré contre l'innocence de la seconde, a jeté le père en prison, et le fils aîné dans les* fers, parce qu'ils ont eu le courage de ressentir l'injure faite à leur famille. Permettez-moi, Mademoiselle, de vous ftliciter de pouvoir échapper aux embrassen:ens d'un tel monstre."

— "Ciel!" s'écria l'aimable fille, " combien j'ai été trompée ! M. Tornhill m'a assuré que le fils aîné du docteur Primerose était parti pour l'Amérique, avec une femme qu'il avait épousée tout récemment.

— "Ma chère demoiselle," s'écria ma femme, "il ne vous a dit que des mensonges. Mon fils Georges n'est point sorti du royaume, et il n'a jamais été marié. Quoique vous l'ayez oublié, il a toujours conservé trop d'attachement pour vous, pour penser à une autre; et je lui ai entendu dire qu'il mourrait garçon puisque vous ne pouviez pas être à lui."

Déborah continua à s'étendre sur la sincérité de la passion de mon fils; elle présenta son duel avec M. Tornhill dans son vrai jour ; elle fit ensuite une digression rapide sur les débauches et les faux mariages du chevalier, et finit par la peinture la plus piquante de sa lâcheté et de sa perfidie*

— " Grand Dieu ! " s'écria miss Wilmot, " combien j'ai été près de ma perte 1 combien je me réjouis d'y avoir échappé ! Monsieur m'a dit mille faussetés à ce sujet. Enfin 'il a eu assez d'art pour me persuader que la promesse que j'avais faite au seul homme que j'estimasse ne m'engageait plus, puisqu'il m'était infidèle. Ses mensonges m'avaient amenée au point de détester un homme aussi brave que généreux.

Pendant cette conversation, on débarrassait mon fils de ses fers. M. Jenkinson lui avait, en cette occasion, servi de valet de chambre ; il avait accommodé ses cheveux, et l'avait mis en état de paraître honnêtement. Il entra alors avec son habit uniforme ; et sans vanité, quoique ce fût mon fils, je puis dire ^u*il parut un des plus beaux hommes qui aient porté l'habit militaire. En entrant, il fit un profond salut à miss Wilmot, à une grande distance cependant, car il ignorait encore l'heureux changement que l'éloquence de sa mère avait produit en sa faveur. Mais rien ne put maîtriser l'impatience de sa maîtresse pour obtenir son pardon. Ses pleurs, ses regards, tout concourait à découvrir les peines qu'éprouvait son cœur, d'avoir pu oublier ses premiers engagemens, et de s'être laissée tromper par un imposteur.

Mon fils parut confus de sa complaisance, et ne pouvait la croire réelle. — " Assurément, Mademoiselle," s'écria-til, "tout ceci n'est qu'une illusion. Je n'ai jamais pu mériter une telle faveur. Mon bonheur est trop grand, puisque vous prenez encore quelque intérêt à moi ..." — " Hélas ! Monsieur, j'ai été bassement trompée ; autrement, rien n'aurait pu me faire violer ma promesse : vous connaissez mon amitié pour vous ; et vous devez y croire depuis long-temps. Mais pardonnez-moi ce que j'ai fait ; et comme je vous ai donné déjà les assurances les plus fortes de ma constance, je vous les répéterai encore en cette circonstance". Soyez sûr que si votre amie ne peut être à vous, elle ne sera à aucun autre ..." — " Vous ne serez à » nul autre qu'à lui," s'écria sir William, " si j'ai ^quelque crédit sur l'esprit de votre père."

Ce mot fut suffisant pour donner à mon fils Moïse l'idée de courir aussitôt à Thôtellerie où était ie vieux gentilhomme, pour l'instruire de tout ce qui venait de se passer. Mais, en même temps, M. Tornhill, voyant qu'il était perdu

sans ressource, et qu'il n'avait plus rien à attendre de la flatterie ni de la dissimulation, pensa que le meilleur parti qu'il eût à prendre, était de rompre toutes mesures, et de faire face à ceux qui l'attaquaient. Ainsi mettant de côté toute honte, il se montra ouvertement ce qu'il était. — " Je vois," dit-il, "que je ne puis attendre de justice ici; mais je suis résolu de l'obtenir. Vous savez. Monsieur," (se tournant vers sir William,) '' que je ne dépends plus de votre générosité. Je la méprise. Rien ne peut me priver de la fortune de miss Wilmot, qui, grâces à l'avarice de son père, est assez considérable. Les articles son signés, sa fortune m'est assurée par une bonne obligation, et elle ne peu m'échapper. C'était sa fortune, et non sa personne, que je voulais, en l'épousant ; et pourvu que j'aie l'une, prenne l'autre qui voudra."

Ceci commençait à devenir alarmant. Sir William sentait la justice des prétentions de son neveu, car lui-même avait fait dresser les articles du contrat. Miss Wilmot voyant que sa fortune était perdue sans ressource, se tourna vers mon fils, et lui demanda si cette perte pouvait diminuer de son prix à ses yeux. " Quoique je n'aie plus de fortune à vous offrir, au moins je puis vous offrir ma main."

" Et c'est là, Mademoiselle, " s'écria son amant," tout

ce que j'ai jamais ambitionné ; et je vous proteste, ma chère Arabella, par tout ce qu'il y a de plus sacré, que la perte de votre fortune augmente mon bonheur, parce que je puis convaincre ma charmante Arabella de ma sincérité."

M. Wilmot entra, et fut très-satisfait d'apprendre que sa fille était échappée au malheur qu'elle aurait eu d'épouser le chevalier. Il consentit aisément à son mariage avec mon fils ; mais apprenant que M. Tornhill ne voulait pas renoncer à la fortune qu'il lui avait assuré par une obligation, rien ne put égaler son chagrin. Il voyait que tout son bien allait servir à enrichir un homme qui n'avait rien par

lui-même. Il pouvait bien se résigner à avoir pour gendre un mauvais sujet, mais c'était pour lui un tourment insupportable, qu'il n'eût point une fortune égale à celle de sa fille. Il resta quelque temps absorbé dans ces idées accablantes, jusqu'à ce que sir William entreprît de diminuer ses chagrins.— ''J'avouerai, Monsieur," lui dit-il, "que cette circonstance ne m'afflige pas absolument. Votre passion immodérée pour l'argent est punie avec justice. Mais, quoique la jeune personne ne soit plus riche, il lui en reste assez pour vivre contente. Vous voyez devant vous un jeune militaire qui veut bien la prendre sans fortune. Ils s'aiment depuis long-temps ; et, par l'amitié que je porte à son père, je m'intéresserai vivement à son avancement. Renoncez donc à cette ambition qui vous trompe, et recevez une fois le bonheur qui se présente à vous,"

— " Sir William," répliqua le vieux gentilhomme, " soyez sûr que je n'ai jamais gêné ses inclinations, et que je ne veux point les gêner en ce moment. Si elle aime encore Monsieur, qu'elle l'épouse, j'y consens de tout mon cœur. J'ai encore, grâces au ciel, quelque bien à lui donner, et votre protection l'augmentera. Seulement que mon ancien ami," en parlant de moi, "me, fasse une promesse d'assurer SIX cents livres sterling à ma fille, si jamais il recouvre sa fortune, et je suis prêt à les unir ensemble dès ce soir."

Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux, je n'hésitai point à donner à M. Wilmot la promesse qu'il demandait; ce qui n'était pas une grande condescendance de la part d'un homme à qui il restait aussi peu d'espérances. Nous eûmes alors la satis-. faction de voir les deux amans se jeter avec transport dans les bras l'un de l'autre. — " Après tous mes malheurs," s'écriait mon fils, "me voir ainsi récompensé ; c'est plus que je n'aurais jamais espéré. Posséder l'objet le plus estimable, après tant de peines, mon ambition n'avait point été

jusque-là ..." — ''Oui, mon cher Georgs,s" répondit l'aimable Arabella, ''que le misérable prenne ma fortune ; puisque vous pouvez être heureux sans cela, je le suis aussi ! Quel échange j'ai fait du plus vil des hommes contre le plus honnête, le plus cher ! . . . Qu'il jouisse de notre fortune ! Je sens qu'avec vous je pourrais être satisfaite, même dans l'indigence. . . " — "Je vous promets," répondit le chevalier, "que je serai fort heureux avec ce que vous méprisez ..."

— " Un moment, un moment," s'écria Jenkinson', " il y a quelque chose à dire à ce marché ; car pour la fortune de cette demoiselle, vous n'en toucherez jamais un sou . . . Permettez-moi de vous demander," s'addressant à sir William Tornhill, "le chevalier peut-il posséder la fortune de cette demoiselle, s'il est marié à une autre ? . . . " — " Comment pouvez-vous me faire une question si sotte ! " répondit le baronnet. " Certainement non, il ne le peut pas ..." — " J'en suis fâché alors, car comme Monsieur et moi nous sommes d'anciens camarades, j'ai de l'amitié pour lui. Mais cependant, je ne puis m'empêcher de déclarer que son contrat avec miss Wilmot ne vaut pas une pipe de tabac ; car il est déjà marié ..." — " Tu en as menti, coquin, tu en as menti," reprit M. Tornhill, qui parut courroucé de l'insulte, "je n'ai jamais été marié véritablement avec aucune femme..." — "Je vous demande pardon," reprit Jenkinson, " vous l'êtes, et j'espère que vous saurez reconnaître mon amitié pour vous, de vous amener une femrme ; et si la compagnie veut bien suspendre sa curiosité pour quelques minutes, je vais vous la faire voir." A ces mots il sortit avec sa promptitude ordinaire, et nous laissa tous dans l'incertitude sur son dessein. — " Qu'il aille," dit le chevalier. "Quoique je puisse avoir fait, quanta ceci je le défie de rien prouver. Je ne suis pas horaime à être effrayé par des fusées."

— *' Je ne conçois pas," dit le baronnet, " ce que cet homme veut dire ; je suppose que c'est quelque mauvaise plaisanterie..." — " due sait-on," repris-je ? "Il parle peut-être sérieusement. Car quand on pense aux différens moyens que Monsieur a mis en usage pour séduire l'innocence, peut-être quelque fille plus adroite que les autres aura pu le tromper lui-même. En songeant à la quantité de celles qu'il a séduites, et au nombre des pères et mères qui sont actuellement dans l'affliction, par le déshonneur qu'il a porté dans leurs familles, je ne serais pas étonné que quelqu'une de ces infortunées . . . Mais quelle surprise ! . . . Estce ma fille que je revois 1 Est-ce elle que je serre dans mes bras ? Oui, c'est ma vie, c'est mon bonheur. Je croyais t'avoir perdue, ma chère Olivia ; et cependant c'est toi que j'embrasse ... Et tu vis encore pour me rendre heureux ! . . ."

Les transports les plus ardens de l'amant le plus sincère n'égalent pas ceux que je ressentis, envoyant Jenkinson entrer avec ma fille. Je la tenais dans mes bras, et elle ne pouvait exprimer son ravissement que par son silence. " Es-tu rendue à ton père, ma chère enfant, pour faire la consolation de sa vieillesse ? . . ." — ''Oui," s'écria Jenkinson, '' et ayez pour elle l'estime qu'elle mérite, car elle est honnête, et aussi honnête femme qu'aucune qui soit ici sans faire injure à personne, duant à vous, chevalier, il est aussi certain que vous existez, que cette jeune demoiselle est votre femme légitime ; et pour vou& convaincre que je ne dis que le vérité, voilà la licence en vertu de laquelle vous avez été mariés tous deux." En disant cela il remit le papier entre les mains du baronnet, qui le lut, et le trouva en très-bonne forme. — "A présent, Messieurs," dit Jenkinson, "je vois que vous êtes surpris de tout ceci ; mais peu de mots vont vous mettre au fait. Ce chevalier fameux, que j'aime de tout mon cœur (mais cela est entre nous,) m'a souvent employé dans d'étranges copamissions. Entr'au-

très il me chargea de lui procurer une fausse licence et urt faux prêtre pour tromper cette jeune demoiselle; maisj comme j'étais véritablement l'ami du chevalier, qu'ai-je faitî j'ai obtenu une licence en forme, et je lui ai amené un véritable prêtre, qui les a bien et duement mariés ensemble. Peut-être croirez-vous que c'est par honnêteté que j'en ai agi ainsi, mais j'avoue, à ma honte, que mon dessein était de garder la licence par devers moi, et d'apprendre au chevalier que je pourrais prouver son mariage quand je le jugerais à propos, afin de le forcer à me donner de l'argent lorsque j'en aurais besoin." Cette nouvelle parut remplir de joie toute la compagnie, la satisfaction parvint jusqu'à la chambre commune de le prison ; les prisonniers eux-mêmes y prirent part; et, " dans les transports de leurjoie, ils secouèrent leurs chaînes^ et Jirent une horrible harmonie.'' Le bonheur se peignit sur tous les visages, et les joues d'Olivia elle-même semblèrent se colorer dans l'expression du plaisir. Recouvrer ainsi, tout à la fois, sa réputation, ses parens, et sa fortune, était une satisfaction suffisante pour arrêter les progrès de sa langueur, et lui rendre la santé et sa première vivacité : mais il n'y avait peut-être personne qui éprouvât un plaisir plus vif que moi. Je tenais cette chère enfant entre mes bras, j'interrogeais mon cœur pour savoir si mes transports n'étaient pas une illusion. — " Comment avez-vous pu, mon cher Jenkinson, être assez cruel pour ajouter à mes malheurs en m'assurant qu'elle était morte t Mais peu m'importe à présent : le plaisir que je ressens en retrouvant ma chère fille, me dédommage amplement de la douleur que vous m'avez causée."

— "Il est bien aisé de répondre à votre question," dit Jenkinson. " Je pensais que le seul moyen d'obtenir votre liberté, était de vous soumettre à ce que le chevalier exigeait de vous, et de consentir à son mariage avec miss Wilmot. Mais comme vous aviez juré de n'y jamais consentir tant

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que votre fille vivrait, je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour vous amener à un arrangement, que de vous faire croire que votre fille était morte. J'ai prié votre femme de m'aider à vous tromper, et nous n'avions pas trouvé jusqu'à présent l'occasion de détruire votre erreur."

Il n'y avait plus dans toute la compagnie que deux figures qui ne fussent pas joyeuses. M. Tornhill avait perdu son air d'assurance : il voyait s'ouvrir devant lui le gouffre de l'infamie et de l'indigence, et il était effrayé d'y tomber. Il se jeta donc aux genoux de son oncle, et il implora sa pitié avec une voix gémissante. Sir William allait le repousser avec indignation ; mais, à ma prière, il le releva ; et après un moment de silence il lui dit : " Tes vices, tes crimes et ton ingratitude ne mériteraient point de pitié. Cependant tu ne seras pas entièrement abandonné. Tu auras ce qui sera .nécessaire pour satisfaire à tes besoins, mais non pas à tes' folies. Ta jeune femme aura le tiers de la fortune dont je t'ai laissé jouir jusqu'ici ; et c'est de sa tendresse seule que tu pourras attendre quelque secours par la suite ..." Il allait prendre la parole pour remercier son oncle de cette faveur ; mais le baronnet le prévint, en lui ordonnant de ne point aggraver sa bassesse, qui n'avait déjà que trop éclaté. Il lui ordonna en même temps de sortir de sa présence, en ajoutant que de tous ses domestiques, il pouvait en choisir un qui, seul, le servirait désormais.

Aussitôt qu'il fut sorti, sir William s'approcha fort poliment de sa nouvelle nièce, et lui fit, d'un air gracieux, son compliment, sur l'honneur qu'il avait d'être allié avec elle. Miss Wilmot et son père suivirent son exemple. Ma femme embrassa aussi sa fille avec un redoublement d'effusion, et lui témoigna la joie qu'elle ressentait de la voir au nombre des honnêtes femmes. Sophie et Moïse en firent autant à leur tour. M. Jenkinson, notre bienfaiteur, réclama aussi le même honneur. Il semblait que rien ne put

augmenter notre satisfaction. Sir William, qui n'avait pas de plus grand plaisir que celui de faire du bien, regardait autour de lui d'un air radieux, en voyant la joie peinte sur toutes les figures ; excepté sur celle de ma fille Sophie, qui, pour des motifs que nous ne pouvions deviner, ne paraissait pas entièrement satisfaite. — " Il me semble," dit le baronliet, " qu'excepté une personne ou deux, tout le monde ici est parfaitement heureux. 11 me reste encore un acte de justice à faire. Vous savez, Monsieur," dit-il, en m'adressant la parole, "toutes les obligations que nous avons l'un et l'autre à M. Jenkinson, pour, le zèle qu'il a mis à démasquer notre hypocrite ; il est juste qu'il en reçoive la récompense ; • miss Sophie pourrait, j'en suis sûr, faire son bonheur ; je donnerai au futur cinq cents livres sterling, et je crois qu'avec cela ils pourront vivre dans l'aisance. Allons, miss Sophie, que dites-vous de mon arrangement, y acquiescez-vous? " En entendant cette proposition, ma pauvre fille parut prête à s'évanouir dans les bras de sa mère. ■— " L'épouser, Monsieur ! " s'écria-t-elle d'une voix douloureuse. " Non, jamais." — " Comment ! ne point vouloir de M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un jeune garçon bien fait, avec cinq cents livres sterling, et de belles espérances? " — " Je vous prie. Monsieur," répondit-elle d'une voix étouffée, " de vouloir bien abandonner ce projet, et de ne pas me rendre si malheureuse "... — " Vit-on jamais une pareille obstination 1 Refuser un homme à qui votre famille a tant d'obligctions, qui a sauvé votre sœur ? Pourquoi ne pas vouloir de lui ?" . . . — " Non, Monsieur, jamais "... répondit-elle avec courroux ; *' j'aimerais mieux mourir". . ,

— " S'il est ainsi," dit sir William., " si vous ne voulez pas de lui . . . Eh bien, moi, je veux bien de vous." En disant ces mots, il la pressa contre son sein avec tendresse.

— " Ma chère amie, comment avez-vous pu croire un instant que votre ami Burchell voulût vous tromper, ou que

sir William Tornhill pût jamais cesser d'admirer une personne qui l'a toujours aimé pour lui-même? J'ai, pendant quelques années, cherché une femme qui, sans égard pouï ma fortune, pût ne considérer que mon mérite comme homme. Après avoir cherché en vain, même parmi les sottes et les laides, quelle doit être ma satisfaction, d'avoir fait la conquête d'une personne qui réunit tant d'esprit à tant de beauté 1 " Se tournant ensuite vers Jenkinson : — " Comme je ne puis, Monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, et que je suis sûr que ses sentimens sont conformes aux miens, tout ce que je puis vous donner, c'est la dot que je lui destinais, et vous pouvez aller demain demander de ma part cinq cents livres sterling à mon intendant."

Nous eûmes alors 'de nouveaux complimens à faire, et lady Tornhill reçut les mêmes félicitations que sa sœur venait de recevoir. Au même moment, l'écuyer de sir William vint l'avertir que lès équipages étaient prêts pour nou& conduire à l'hôtellerie, ou tout était disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi nous marchions à la tête, et nous quittâmes enfin ces sombres asiles de la misère et de l'affliction. Le généreux baronnet fit distribuer aux prisonniers quarante livres sterling. M. Wilmot, à son example, en donna vingt. Nous fûmes reçus avec les acclamations des habitans, et je serrai la main de deux ou trois de mes paroissiens qui se trouvèrent dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu'à l'hôtellerie ou un repas somptueux avait été préparé, et l'on fit distribuer une grande quantité de provisions au peuple.

Après le souper, comme j'étais fatigué par les alternatives de plaisir et de peine que j'avais éprouvées dans la journée, je demandai la permission de me retirer, laissant la compagnie au milieu de la joie et du bonheur. Aussitôt que je me trouvai seul, j'élevai mon cœur vers celui qui nous donne la joie et l'affliction, et je m'endormis d'un sommeil tranquille jusqu'au lendemain matin.

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