‹ Le ministre de WakefieldChapitre 49 sur 49 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

A mon réveil, je trouvai mon fils aîné assis au chevet de mon lit ; il venait augmenter encore ma satisfaction, en m'annonçant une révolution heureuse dans ma fortune. D'abord, il me rendit l'obligation que j'avais souscrite en sa faveur le jour précédent ; ensuite il m'apprit que mon débiteur qui avait fait faillite, avait été arrêté à Anvers, et qu'il avait des effets pour payer ses dettes, et au de-là. La générosité de mon fils me fit presque autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue ; mais j'eus quelques doutes si je pouvais honnêtement accepter son offre. Tandis que je réfléchissais là-dessus, Sir William entra, et je lui communiquai mes doutes. Il pensait, me dit-il, que, comme mon fils se trouvait déjà maître d'une grande fortune par son mariage, je pouvais accepter son offre sans hésiter. Sa visite cependant avait un autre motif; il venait m'apprendre qu'il avait envoyé, la nuit précédente, chercher les licences nécessaires, qu'il les attendait à chaque instant, et il espérait bien, ajouta-t-il, que je ne me refuserais pas à les rendre tous heureux dans la matinée.

Pendant que nous parlions, un domestique vint nous dire que le courrier était arrivé ; et comme j'étais alors habillé, je descendis ; et je trouvai toute la société se livrant à cette joie que l'innocence seule inspire. Cependant, comme ils se préparaient à une action solennelle, leur excessive gaîté me déplut. Je les rappelai à l'air grave et réservé qu'ils devaient prendre pour cette cérémonie mystique, et je leur lus deux homélies et une exhortation, que j'avais composées pour les y préparer ; mais je ne pus parvenir à les

rendre plus sérieux, même en allant à l'église : je marchais à leur tête, et, comme il n'était pas possible de les contenir dans la gravité, je fus plusieurs fois tenté de me retourner pour leur en faire des réprimandes. Cluand nous fûmes à l'église, il survint une autre difficulté dont la solution n'était pas facile : ce fut de savoir lequel des deux couples seroit marié le premier. La future de mon fils insistait fortement pour que lady Tornhill, ou du moins celle qui allait l'être, passât la première ; mais l'autre refusait aussi opiniâtrement, protestant qu'elle ne commettrait pas une telle impolitesse pour toutes choses au monde. La contestation se soutint entre elles deux pendant quelque temps, avec autant d'opiniâtreté que de politesse. Mais comme pendant ce temps-là j'étais debout, mon livre ouvert, je me lassai d'attendre, et en le fermant, " Je vois bien," leur dis-je,. "que ni l'une ni l'autre ne veulent être mariées ; et je crois que nous ferons aussi bien de nous en retourner, car il n'y aura rien de fait aujourd'hui." Ma vivacité les rappela à la raison : le baronnet et Sophie^ furent mariés les premiers, et après eux mon fils et son aimable future.

J'avais eu la précaution d'envoyer dès le matin une voiture pour amener mon honnête voisin le fermier Flamborough et sa famille; et à notre retour à l'hôtellerie, nous eûmes le plaisir de l'y trouver, ainsi que ses deux filles. M. Jenkinson donna la main à l'aînée, mon fils Moïse à la cadette, et je me suis aperçu depuis qu'il avait pris pour elle une véritable inclination ; en sorte qu'il peut compter sur mon consentement à cet établissement, quand il me le demandera. A peine étions-nous arrivés, qu'un grand nombre de mes paroissiens, qui avaient appris le bonheur qui m'était survenu, vinrent pour me complimenter. Dans ce nombre étaient ceux qui avaient tenté de me délivrer des mains des archers, et que j'avais réprimandés si sévèrement. Je contai leur histoire à mon gendre sir William,

qui leur fit des reproches très-vifs sur leur faute ; mais voyant qu'il les avait tout-à-fait affligés, il leur donna à chacun une demi-guinée pour se consoler et boire à sa santé.

On vint ensuite nous appeler pour le dîner, qui fut somptueux, ayant été préparé par le cuisinier de M. Tornhill. Il ne sera pas hors de propos de remarquer au sujet du chevalier, qu'il demeure actuellement, en qualité de gentilhomme, chez un de ses parens, où il est fort goûté, et où il mange ordinairement à la table du maître, excepté quand il n'y a pas de place. Il passe son temps à tenir compagnie à son parent, qui est un peu mélancolique, à l'égayer, et à lui apprendre à donner du cor de chasse. Ma fille aînée cependant pense encore à lui avec regret, et elle m'a même dit en secret que, s'il se réformait, elle pourrait lui pardonner. Pour en revenir au dîner, quand il fut question de s'asseoir à table, les cérémonies recommencèrent. Il s'agissait de savoir si ma fille aînée, en qualité de dame, devait être assise au-dessus des ^deux nouvelles mariées ; mais mon fils George trancha la contestation, en proposant que chaque cavalier se plaçât à côté de sa dame. La proposition obtint l'approbation de tout le monde, excepté de ma femme, qui ne me parut pas tout-à-fait contente, parce qu'elle s'attendait à tenir le haut bout de la table, et à découper pour toute la compagnie. A ce petit chagrin près, il est impossible de décrire la bonne humeur qui régna durant tout le repas. Je ne sais si nous eûmes plus d'esprit qu'à l'ordinaire, mais je suis certain que nous rîmes davantage, ce qui revient au même. Je me ressouviens, entre autres choses, d'une plaisanterie du bon M. Wilmot. Comme il buvait à la santé de mon fils Moïse, qui regardait d'un autre côté, mon fils répondit : " Madame, je vous remercie." Alors M. Wilmot, faisant signe des yeux au reste de la compagnie, dit que mon fils pensait à sa maîtresse ; sur quoi je crus que les deux Miss Flamborough allaient

étouffer de rire. Après le dîner, je demandai, suivant mon ancienne coutume, qu'on enlevât la table, afin que je pusse jouir du plaisir de voir encore une fois toute ma famille réunie joyeusement autour du feu : mes deux petits enfans étaient sur mes genoux, tandis que le reste de la compagnie causait, chacun avec sa moitié. Sur le bord de ma tombe, je n'ai plus rien maintenant à désirer ; tous mes chagrins sont finis, et mon bonheur est inexprimable. Il ne me reste plus qu'à m'efforcer d'être aussi humble et aussi reconnaissant dans la bonne fortune, que j'ai été soumis dans l'adversité.

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