Le Minnesinger Godefroy de Strasbourg
Vers la fin du douzième et dans la première moitié du treizième siècle, on vit se produire en Allemagne un mouvement poétique d'une exubérance, d'une richesse telle que peu d'époques, dans l'histoire littéraire des autres nations de l'Europe, offrent un spectacle pareil. Dans le vaste corps de l'Empire germanique , ce sont les vallées du Rhin , du Danube, de la Thuringe et des Alpes qui participent surtout à cette vie intellectuelle ou qui fournissent les artistes de cet immense concert. A voir surgir à une seule et même époque, en si grand nombre, les poètes épiques, didactiques et lyriques, l'observateur cherche à remonter à la source de cette productivité, de cette fécondité merveilleuse. Ce printemps et cet été splendides , ces innombrables alouettes qui s'élèvent tout à coup dans les airs et disent leur chant matinal sur tous les points de l'horizon, ces rossignols qui modulent leurs accents plaintifs sur la lisière de toutes les forêts de la Germanie , n'auraienl-ils point appris leurs accords dans des pays plus fortunés, plus méridionaux ? Les tapis de fleurs, qui couvrent subitement le fond des prairies, des vergers et des clairières, ne seraient-ils point le produit de graines transportées sur l'aile invisible des vents du sud et de l'ouest?
11 faut certainement, dans ce remarquable essor du génie littéraire allemand sous la dynastie des Hohenstauffen, faire la pari des influences provençales, italiennes, normandes et anglaises; niais, indépendamment de celte inspiration mixte, il faut reconnaître en Allemagne, à L'époque privilégiée donl nous parlons, une source purement nationale; dans beau-
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coup de productions littéraires circule un sang généreux, pur de tout alliage; toute une série de poëmes est basée sur des traditions Scandinaves, franques, bourgondes et gothiques; même les compositions, dont le sujet est emprunté au cycle caiiovingien et à celui de la Table ronde, se transforment complètement sous la main des hommes de talent ou de génie, qui, au pied des Vosges, sur les rives du Rhin et du Danube, et sur la lisière des pays slaves, ont célébré les mystères du Saint-Graal , ou les amours des chevaliers de la cour d'Arthur.
Dans le cadre que je me trace en ce moment, il ne peut être question de suivre cette filière des origines respectives, de fixer la ligne de démarcation entre les domaines de la littérature purement allemande et ceux où elle confine et se mêle à la littérature de ses brillants voisins. J'ai annoncé mon désir de vous- initier ici dans les œuvres des plus éminents poètes de cette ère des Minnesinger, qui offre bien quelque ressemblance avec celle des troubadours et des trouvères, mais qui s'en écarte dans la plupart de ses représentants, et fait éclater, dès ces temps reculés, la diversité du génie septentrional et de l'esprit du Midi.
Quelques centaines de noms se trouvent inscrits en caractères plus ou moins visibles dans les annales de la poésie allemande du treizième siècle; mais il en est quatre surtout qui brillent d'un éclat sans pareil.
Walther von der Voyclweide, le vrai type du chevalier errant et chantant, le poëte à la fois patriote el élégiaque, passionné pour la gloire de l'empire roraano- germanique el de ses princes, épris de la beauté de son pays natal el des chastes femmes qui habitent ses châteaux, Walther, le croisé, qui place la terre promise, la terre de Canaan audessus de s;i belle patrie allemande , el qui redit comme l'Ecclésiastc ou comme Caldéron, le néanl ih\ «songe de la
vie», Walther est le représentant le plus complet de la poésie lyrique de cette époque fortunée; il est, d'après l'expression de Godefroi de Strasbourg, le chef d'orchestre dans ce chœur de rossignols.
Hartmann von Ane, le conteur naïf des peines du « pauvre Henri», consigne dans ce récit charmant les douleurs de la résignation et les ineffables jouissances de l'amour désintéressé , du sacrifice volontaire , du rachat par l'amour. S'il était permis d'associer, sans blesser des susceptibilités légitimes, un nom propre mal famé avec une épitbèle dont on a souvent abusé, je dirais que Hartmann von Aue est un La Fontaine chrétien; peut-être me sera-t-il permis de justifier bientôt mon assertion.
Wolfram von Eschenbach, le chantre mystique de Parcival, profond comme la mer, qui récèle des perles dans le sein inexploré de ses grottes sous - marines, en reflétant sur le miroir de sa surface toutes les splendeurs du ciel et toutes les richesses du rivage , Wolfram d'Eschenbach , à qui la tradition populaire attribue même la facture des Niebelungen dans leur forme actuelle, est pour l'Allemagne de 1220 ce que fut, cent ans plus tard, pour l'Italie, Dante Alighieri, et ce qu'avait été cent ans plus tôt, pour la France et pour l'Angleterre , le moine Théroulde , le chantre de Roland.
Puis, à côté de Wolfram, de Hartmann, de Walther, tous trois poëtes-chevaliers, vient se placer un poëte-bourgeois, originaire de la vieille cité municipale que nous habitons.
Maure Godefroi de Strasbourg , évidemment plus lettré, e1 probablement moins pauvre que ses trois illustres émules, rachète l'obscurité de son origine roturière |>ar une renommée conquise à force de labeur et de souffrances morales.
L'auteur de Tristan et heuli ne nous esl connu que par
son œuvre. Aucune circonstance biographique précise n'a révélé à la postérité le point de départ de sa carrière et la cause de sa fin prématurée. Il résulte seulement du témoignage de quelques-uns de ses contemporains et des poètes qui lui ont succédé , qu'il avait conquis une gloire méritée, et que la destinée des deux amants, célébrée par lui, faisait les délices des cours princières et des châteaux. C'est donc clans l'œuvre même de Godefroi qu'il faut étudier l'homme et deviner les influences qui ont développé les germes de son rare talent.
Selon toutes les probabilités, l'enfance et la première jeunesse de Godefroi tombent, dans les dernières années du douzième siècle. A cette époque, l'Alsace était journellement traversée par les chevaliers et les bandes armées qui , du Nord , se rendaient en Italie , ou de l'Ouest vers l'Orient. Le grand mouvement des croisades commençait bien à s'amoindrir, mais il n'était pas encore arrêté. Les poétiques figures du vieux Frédéric - Barberousse et du jeune Richard Cœur-de-lion avaient dû frapper l'imagination de Godefroi; la cour des Hohenstauffen , si souvent fixée- à Haguenau, avait déroulé ses pompes devant les yeux éblouis du chantre novice, qui entrevit d'abord, à travers un voile, ce monde d'enchantements et d'amour, dont il allait devenir l'un des plus éloquents et des plus dangereux interprètes.
Watterich, appréciateur ingénieux et tout récent de Godefroi de Strasbourg1, suppose que ce poëte «à la fois si limpide, si élégant et si passionné, a fait une partie de son éducation littéraire à Paris. Je ne serais point éloigné d'admettre cette hypothèse, Walther von der Vogelweide et le
l. Gottfried i <>n Sli'asburg, cm Sœnger der Gottesminne, r<m D1 Wattlïch, Leipzig . 1858.
chroniqueur Otton de Freisingen ont bien suivi la même route. Ce serait donc à Paris qu'il aurait puisé , dans quelques manuscrits latins et français, la première idée de son vaste poëme. Les vers français, intercalés dans son œuvre, ne laissent subsister aucun doute sur la source primitive de Tristan und YseuiV
Avant Godefroi de Strasbourg, Eilhart d'Obergen avait déjà traité en vers allemands le sujet de Tristan, et puisé dans un manuscrit anglo- normand2. Mais, je le répète, les prédécesseurs de notre poëte indigène n'ont fourni qu'une matière indigeste, dont lui, le premier, a démêlé et mis en saillie les éléments psychologiques.
Plusieurs passages du Tristan de Godefroi laissent entrevoir les fréquentes tournées du poëte, qui a certainement visité le cours du Rhin depuis le lac de Constance jusqu'au pittoresque Siebengebirge , et qui s'est rencontré très-probablement à la cour de Thierry de Misnie avec Walther von der Vogelweide. Comme ce dernier, qui lui était congénial sous plus d'un rapport, il a sans aucun doute, suivant les mœurs du temps, promené sa lyre de château en château; bien accueilli pour ses vers, mais tenu à distance à raison de son origine bourgeoise, et faisant, dans cette position ambiguë, la dure épreuve de la vie des salons, tour à tour gracieuse ou blessante pour son amour-propre d'homme et
1. L'auteur du manuscrit français (die britannischen Bûcher), qui a servi de point de départ à Godefroi, avait probablement puisé dans Thomas de Bretagne, lion pas dans Thomas d'Ercyldoune, qui est postérieur. Voy. van der Hageu, Minnensinger, t. IV, p. 559 et suiv. — Francisque Michel a recueilli tout ce qui reste des poëmes primitifs (du douzième siècle) sur les amours de Tristan el d'Iseult. Les poëmes mit précédé la rédaction <>n prose commencée sous Henri II d'Angleterre, par Luce de Gast.
2. Le poëme d Eilharl ;i servi ;i fabriquer le roman populaire en proseï que ll.'ius Sachs .i dramatisé vers 1553
de poëte. Le secrel des douleurs personnelles de Godefroi, qui perce dans plus d'une strophe de sa vaste composition, se trouve probablement dans cette existence précaire, qui le rapprochait journellement des grands de ce monde, sans le mettre sur le pied (Tune égalité complète ni avec les distributeurs des grâces, ni avec les princesses ou les châtelaines. Quant à ces dernières, il devait en être aimé et redouté ; car, sous le voile de la fiction, il racontait leurs doux péchés, leurs amertumes cachées, leurs ruses, leur repentir et leurs rechutes.
Le poëme de Godefroi a été très-diversement jugé. Justifié, exalté par les uns1 comme le miroir de l'amour chevaleresque, et à titre d'analyse complète et délicate de la passion malheureuse, il a été sinon dénigré, du moins flétri ou blâmé par d'autres2, comme une œuvre éminemment immorale, dangereuse, comme le réceptacle de tous les sophismes de la passion illégitime.
Pour ma part, je dirai que le poëme de Tristan ne me parait ni une fleur pure et sans tache, ni un code de perdition. C'est tout simplement le tableau fidèle, quoique légèrement idéalisé, des mœurs des grands seigneurs et des cours au treizième siècle; à ce titre, il a une valeur à la fois historique et littéraire. Je ne mettrai point le Tristan de Godefroi, comme un livre moral, entre les mains des adolescents; je chercherai encore moins à justifier les données premières de ce poëme, où le charme d'une diction naïve el fleurie semble demander grâce pour quelques situations hasardées; mais j'affirme hardiment qu'il n'y ;i pas un seul roman moderne, à partir de Werther jusqu'aux œuvres contemporaines les plus admirées et les mieux accueillies,
i. Parvan der Hagen, par Wattricu el par Simrocti i, Par exempte, par Gervimis, dans son admirable Ristoin de la Ultc'ntui ' n:i um'ih il \lh mac
qui n'offre cent fois plus d'attraits et de dangers à de jeunes imaginations que l'œuvre du poëte des Hohenstauffen. Si, de plus, vous faites entrer en ligne de compte les difficultés philologiques qui entravent la lecture de ces poëmes allemands du douzième et du treizième siècle, et qui en rendent les abords pour le moins aussi difficiles que ceux des poètes grecs ou latins, ce serait, en vérité, une affectation puérile et ultrapuritaine d'insister sur les périls d'une étude réservée à quelques érudits et à quelques littérateurs intrépides. J
Voici l'analyse condensée de cette vaste composition*, dont les données premières remontent, d'après van der Hagen , jusqu'aux légendes poétiques de l'Iran ou de la Perse, et qui ont été reproduites, soit avant, soit après Godefroi, sous toutes les formes, et avec des variantes infinies, dans des poëmes anglais, français, espagnols, italiens, néerlandais, Scandinaves et slaves.3
Dans une espèce de préface , ou de préambule versifié , le poëte t'ait une profession de foi : «Je me suis proposé un «acte nouveau, pour la jouissance des nobles cœurs, pour «l'amour du monde. Mais ce monde, ce n'est pas celui des «plaisirs; c'est le monde qui donne asile à la douce peine, «au plaisir amer, au bonheur et aux anxiétés du cœur.» Puis, en véritable complaisant , il recommande aux âmes malades la lecture des récits passionnés: «Venez à moi, «vous qui sentez les blessures d'amour; j'ai pour vous un
1. Cette difficulté du texte a passé même dans l'excellente traduction île Charles Simrock; voy. son Tristan und Iso/te. Leipzig , 1855, 2 vol. m- r:.
2. Voir aussi la première édition complète (1rs Œuvres <l< Gode/roi de Strasbourg et de ses continuateurs } par van der Hagen. Breslau, 1823, 2 \nl. in-8° avec un glossaire, h avec les poëmes anglais et français sur le même sujet.
3. Le poëme de Godefroi contient 1 9,31 « vers ; celui d'Ulrich de Tiirhcim, 3,7?s, i'i celui de Henri de Fribcrg, 18,16 ' total : 30,172 vers
cconte, le coule d'un noble couple qui s'est livré tout en- «tier à l'amour pur.»
Nous verrons tout à l'heure ce qu'il entend par le pur amour. Voici, en attendant, comment il glorifie la passion terrestre: « L'amour est si riche en bonheur, ses souffrances «mêmes rendent si heureux, que, sans l'enseignement qui «en découle, personne n'a ni honneur ni vertu.
«....Et quoique Tristan et Iseult soient morts depuis long- « temps , leur doux nom vit toujours ; partout la poésie h fait connaître leur fidélité, leur constance, et elle trans- « forme ces données en pain nourricier des nobles cœurs.»
Vous le voyez, il n'y va point de main morte. Pour lui, la passion est transformée en vertu. C'est le mot d'ordre de l'époque.
Nous touchons maintenant à l'origine du héros; elle n'est pas moins curieuse que l'histoire même des gestes du chevalier et des douleurs de l'amant.
Rivalin, feudataire du duc Morgan en Parménie, avait toutes les qualités du noble, mais il n'avait ni mesure ni prudence; il vivait au jour le jour, brillant comme l'étoile du matin, et souriant à la terre, comme cet astre, convaincu que ses rayons ne pouvaient jamais pâlir. Il commence par faire la guerre à son suzerain, le réduit à peu près à néant, puis avec douze de ses fidèles, il va visiter Marke, le roi de Cornouailles et d'Angleterre. Il est admirablement accueilli au château de Tintaïeule. Nous assistons à des fêtes de cour, au mois de mai, sur des prairies émaillées de Heurs; cette saison, chère aux poètes de tous les pays el de toutes les époques, fournit à Godefroi l'occasion de déployer toute la richesse de son imagination. On croil lire en vers allemands d'une étonnanlr sonorité les premiers essais i\*' l'Arioste ou du Tasse, célébrant il dolce aprile, •< le doux avril ». Le rossignol, à la tête do chantres des bois, entonne devant les
chevaliers et les dames ses enivrantes mélodies; le soleil et l'ombre, le calme et la douce haleine des vents alternent dans les vers du poète, et le murmure des fontaines qui coulent sous le dôme des tilleuls marie sa douce voix à celle des oiseaux et des jeunes femmes.
De toutes les dames de la cour, Blanchefleur, la sœur du roi, est, de fait et de droit, la plus belle. Blanchefleur a remarqué Rivalin, qui attirait déjà tous les regards; d'après l'expression du poète, mainte noble femme vantait son attitude impériale: la louange de Rivalin était sur toutes les lèvres; on se la renvoyait, comme les raquettes renvoient le volant.
Godefroi donne une analyse ingénieuse de la passion qui s'empare des deux jeunes cœurs. Bientôt ce bonheur fugitif est troublé. Le royaume de Marke est envahi par un ennemi, et Rivalin revient blessé à mort. Cet incident tragique rapproche les deux amants. Blanchefleur, à l'aide d'une confidente, — elles sont de tous les temps, — s'introduit auprès du malade, «pose sa joue contre sa joue, & et le guérit par la force magique d'une affection mutuelle; «car il devait en « être ainsi,» dit le poète fataliste.
En attendant, le roi .Morgan d'Irlande a envahi la Parménie, terre de Rivalin; il faut bien que celui-ci aille au secours de ses vassaux. Blanchefleur quitte furtivement le royaume de son frère Marke , pour suivre son amant. A peine arrivé en Parménie, Rivalin, suivant le bon conseil de son ministre Rual-li -foi -tenant % épouse la belle Anglaise; il en était temps ; car dans la lutte avec Morgan, le seigneur de Parménie succombe, et, cette fois, pour ne pas se relever. Blanchefleur s'affaisse dans une douleur muette, donne le jour à « Tristan » el meurt.
Je vous prie de remarquer le nom de cet enfant, conçu dans les larmes et la douleur, et cause de la mort de sa
mère. 11 est élevé comme lils de Rual-li-foi-tenant et de sa femme Fleurette, pour sauver l'honneur posthume de Blanchefleur et pour échapper aux embûches de Morgan, resté maître du pays.
L'éducation de Tristan est sévère et sérieuse; on le bourre de science. — « Il entre dans le cercle fatal des soucis créés « par les hommes. Au moment où il commence à s'épanouir, 8 une gelée blanche tombe sur lui et flétrit la fleur de sa "jeunesse.» Une éducation chevaleresque fait toutefois de ce bel enfant un modèle de courtoisie.
Un incident funeste vient mettre à néant les bonnes intentions du loyal précepteur. Des marchands normands prennent terre en Parménie; on visite leurs vaisseaux. Tristan aperçoit un bel échiquier en ivoire, incrusté de pierres précieuses; il se met à jouer avec l'un des étrangers; il les captive tous par ses manières, son esprit, son savoir, ses connaissances polyglottes; mais la vue de cet enfant prodige fait naître dans leur âme adonnée au lucre une pensée d'enfer; ils lèvent subitement l'ancre et emmènent Tristan.
Pendant sept jours et sept nuits, le bâtiment normand ou uorwégien subit une grosse tempête; les marchands reconnaissent la main de Dieu, s'humilient et font vœu de rendre la liberté à leur prisonnier. Placé dans un canot, Tristan aborde dans une terre à lui inconnue; c'est Cornouailles, le royaume de son oncle Marke. Le jeune étranger rencontre deux pèlerins; avec une habileté digne d'Ulysse, il apprend, sans se découvrir lui-même, sur quel sol il marche, se fait bien venir à la cour du roi Marke, par ses talents en vénerie, son jeu sur la harpe et son parler courtois. Marke, chez qui la voix du sang commence à parler, •'■lève Tristan, le jeune inconnu, au rang île grand-veneur.
En attendant, llual-li-foi-tenant a parcouru !«• monde ;'< la recherche de son pupille, et il finit , comme île raison, par
le retrouver en Cornouailles. La scène de reconnaissance entre le jeune et beau courtisan et le vieillard affublé des haillons de la misère, est d'une simplicité et d'une grandeur homériques.
Maintenant le roi Marke sait qu'il a donné asile à son propre neveu, il l'adopte comme son fils et prend l'engagement de ne point se marier, pour pouvoir transmettre son royaume au rejeton de Rivalin et de Blanchefleur.
De brillantes fêtes signalent la première prise d'armes de Tristan (die Schwertleite). A cette occasion, le poëte passe en revue ses éloquents devanciers, qui ont décrit et célébré de semblables solennités. Il prodigue l'éloge à Henri de Veldeck, à Hartmann von Aue, à Walther von der Vogelweide, a Blicker de Steinach, au grand inconnu de Haguenau1; il attaque, sans le nommer, Wolfram d'Eschenbach , dont le génie religieux et le langage mystique devaient, à cette époque de son développement, être antipathiques à Godefroi, qui aimait le jour éclatant, la vie piïntanière, les passions mondaines et les vers faciles.
A peine armé chevalier, Tristan s'apprête à réclamer le duché de son père, que détient Morgan, le roi d'Irlande. Par des dispositions habilement prises, mais dont je vous épargne les détails , il arrive avec trente de ses affidés en face de l'usurpateur et redemande son fief. Une altercation violente s'engage entre les deux adversaires. C'est une scène éloquente et dramatique, digne d'un poëte classique ou de l'école de Corneille. Vous me permettrez de laisser parler eux-mêmes les deux princes.
«Sire , sachez que je suis venu pour réclamer mon fief; «qu'il vous plaise m'en donner l'investiture et ne pas me
1. Der von Haguenaue peut-être Bevthold de Seewen, peut-être Rein-
in;ir le Vieux.
«refuser ce que je dois posséder en toute justice; et, ainsi, irez courtoisement.»
— Morgan dit : «Sire, faites-moi connaître qui vous êtes «et quel est votre nom?» -- Tristan répliqua sans détour: «Sire, Parménie est le pays où je suis né; mon père s'ap- «pelait Rivalin et je m'appelle Tristan.» — «Sire, vou^ ve- « nez ici, dit Morgan, avec un récit tellement malencontreux '< que vous auriez mieux fait de le taire plutôt que de le produire céans. Je n'ai pas longtemps à réfléchir. Si vous «aviez sur moi quelque droit, je ne vous le refuserais point; « il ne vous en manquerait pas une parcelle. Si, pour le ré- « clamer, vous étiez un homme d'un honneur parfait, je se- « rais bien obligé de vous l'accorder; mais tous, nous savons « bien, et tous les pays sont remplis de cette aventure, nous « savons de quelle manière Blanchefleur a quitté sa maison «avec votre père, à quel honneur elle a été promue, et « comment ont pris fin ses amours.
— «Ses amours, Sire, comment l'entendez-vous?
- «Je ne le répéterai pas une seconde fois; mais ce que «j'en ai dit, reste dit.
— « Sire, reprit Tristan, si j'ai bien senti le dard de votre « langue, il vous est advis que je ne suis pas né en légitime « mariage, et que pour cela j'aurais perdu et fief et droit au « fief.
— «Oui, vraiment, oui, dit-il, bon varlet; c'est là mon « advis, et celui de maint galant homme.
— «Vous parlez donc méchamment, dil Tristan; je pen- « sais pourtant que c'était agir conformément au devoir età «l'honneur que de retenir sn langue el respecter les lois de «la courtoisie, les us et les coutumes, après avoir tant l'ait «que de porter dommage ;'i autrui. Si courtoisie el bon
usage étaient hébergés en vous, vous auriez retenu par «devers vous ces paroles qui réveillenl en moi un chagrin
«endormi el cicatrisé, et qui me rappellent une vieille dette. «C'est bien vous qui avez tué mon père; mais en ceci, vous «avez pensé ne pas mal agir. Vous dites que la mère qui «m'a porté dans son sein, portait un bâtard. De ceci, je « m'en plaindrai à Dieu qui est au ciel. Je connais maint «gentilhomme que je ne puis nommer ici qui a déjà joint «ses mains, en suppliant, devant moi. Ah! s'il avait reconnu » en moi le déshonneur dont vous parlez, pas un n'aurait «mis ses mains dans les miennes. Ceux-là savaient bien, « conformément à la vérité, que mon père Rivalin a toujours «tenu ma mère pour son épouse légitime; si je devais l'af- « limier et le prouver sur votre corps, en vérité, je le prou- « verais facilement.
— «Allez, dit Morgan, allez-vous-en, avec la haine de «Dieu! Vos preuves, que valent-elles? Vous n'êtes point fait «pour entrer en lutte avec un homme quelconque, admis «ù prouver ses droits en cour plénière.
«Nous allons voir, » dit Tristan et, tirant son épée, il l'attaque, lui pourfend de haut en bas crâne et cervelle jusqu'à sa langue maudite. Puis, d'un second coup, il lui enfonce le glaive au fond du cuiur. Et, en ceci, le fait, clair comme le jour, porta témoignage en faveur du proverbe: «La dette « est enterrée, mais n'entre point en pourriture.»
A la suite de cet acte de vengeance, légitime suivant les idées admises en droit féodal , Tristan est assiégé par les barons bretons, puis libéré par Rual-li-foi-tenant. De retour en Parménie, il donne son pays, à titre de fief, à son fidèle gouverneur et va rejoindre son oncle le roi Markc.
Maintenant nous allons nous trouver en face d'un tableau, image vivante de ce droit féodal , si complexe, que nos yeux habitués à la simplification administrative moderne ont |teine à s'y retrouver.
Lorsque Tristan aborde en Gornouailles , il trouve le pays
plongé dans la stupeur. Morolt leForl étail venu réclamer un tribut que Cornouailles el Angleterre devaient à Gourmoune l'Africain, roi d'Irlande, lequel tenait ce pays au nom des Romains. — Vous avez déjà là trois ou quatre échelons de la hiérarchie féodale. — - Veuillez aussi retenir en passant que Gourmoune, en arrivant en Irlande, avait épousé "Ysolte ou Iseult , la sœur de Morolt.
De cinq ans en cinq ans, le pays de Cornouailles était tenu de donner trente enfants nobles, pour être les serviteurs de Gourmoune, à moins qu'un champion ne vint, en combat singulier, racheter et annuler ce servage. Personne n'osait affronter Morolt. Vous devinez que Tristan relève les courages abattus et déclare, dans une allocution chaleureuse, sans bravade, qu'il lutterait avec le duc irlandais.
«Mes Sires, a dit Tristan en arrivant à Tintaïeule, qui «que vous soyez, qui êtes ici, tout prêts a voir tirer au « sort et a vendre vos nobles enfants, ne rougissez-vous «point de cette honte qui par vous arrive à tout le pays. • Vaillants comme vous l'êtes, et l'avez été en tout temps, «vous devriez mener à prospérité el honneur ce pays el i el «empire; el maintenant vous voulez, comme feraient des «lâches, mettre votre liberté aux pieds de vos ennemis et «leur payer un vil tribut! Et vos nobles enfants, qui devraient être votre joie, votre félicité, votre vie, vous les «avez donnés et les donnez en vil servage et orphelinage, « et ne pouvez cependant fournir la preuve que la néci ssité e vous v force; car ici il ne s'agil que (fun duel et d'un seul «homme.... Et dans tout le royaume vous ne pouvez trou- « ver personne qui veuille mettre sa vie en balance contre ce «seul homme! Le père ne doit-il pas donner sa vie pour «son enfant; car les deux ne font qu'une seule vie: c'est
ainsi que Dieu le veut! Celui qui songe ù livrer son enfant,
né libre, à un tyran, se joue île la volonté de Dieu. Cher-
«chez un champion, et priez [jour que le Saint-Espril lui «donne gloire et bonheur.»
Tous s'écrient : «Personne ne peut lutter avec Morolt!»
Alors Tristan s'offre lui-même et rappelle que Dieu et le bon droit sont pour lui.
« — Sire , s'écrie toute la chevalerie , que la sainte force «de Dieu qui a créé le monde vous rende la consolation, et «le conseil que vous nous donnez, et cette illusion d'une «bonne espérance que vous ranimez en nous!»
Le défi de Tristan a été accepté par Morolt, le combat singulier a lieu, à cheval, dans une île et non loin du rivage. Les deux champions s'y sont rendus, chacun dans une nacelle particulière. Morolt avait pris terre le premier et attaché sa barque, tandis que Tristan, arrivé après lui, abandonne son embarcation à la merci des Ilots. Morolt lui en demande la raison : -- «Voici pourquoi: il suffira d'un « seul bateau pour ramener en terre ferme le survivant; car « l'un de nous doit périr dans cet îlot. »
Morolt regarde son adversaire d'un air de compassion; il est affligé de devoir le tuer. Aucun chevalier jusqu'à ce jour ne l'a ému au même point que Tristan. Celui-ci est blessé en premier lieu; Morolt lui offre la vie. «Mon épée est em- «poisonnée, lui dit-il, ma sœur Iseult a seule le secret du «contre-poison; viens, rends-toi; elle te guérira.
« — Dieu et le bon droit, où sont-ils maintenant? s'écrie « le poète, où sont ces compagnons de Tristan?.... Il serait «temps qu'ils se montrassent!» Après cette feinte oratoire, le poète reprend la description du combat. La victoire finale reste à Tristan; mais un fragment imperceptible de son glaive est demeuré clans le crâne pourfendu de Morolt, dont le cadavre haché est ramené par les siens en Irlande. Iseult découvre celte parcelle d'acier, et la conserve dans un écrin.
La douleur, en friande, est immense. Gourmoune, le seigneur suzerain de Moroll, émet uii ordre cruel: «Tout Breton ou Anglais qui abordera désormais en Irlande, sera mis à mort, impitoyablement. » •
En Cornouailles, la douleur du parti victorieux n'esl pas moins grande que celle des Irlandais (Gaëls ou Kymris) vaincus. La blessure envenimée de Tristan met ses jour- en péril; il s'affaisse; il est envahi par un mal pénible ;'i endurer, qui met au défi même l'affection dévouée des siens. Sachant qu'Iseult peut seule le guérir, il se confie à son oncle Marke, et part, en faisant répandre le bruit qu'il se rend à Salerne1, la ville des savants docteurs. Il n'emporte que sa harpe.
Aux approches de Déveline (Dublin), il congédie les matelots de Cornouailles et son fidèle Gourvenal (fidus Achates); seul dans un canot, il joue de la harpe et chante une complainte qui attire irrésistiblement les gardiens du port. A eux, il leur dit avoir été ballotté depuis quarante jours en pleine mer, abandonné par des pirates qui avaient [iris le bâtiment sur lequel il faisait le commerce avec un sien compagnon. Emus de pitié, les Irlandais ie transportent ;'i terre, chez un docteur qui ne parvient pas à le guérir. Un moine le visite; ce moine a été le précepteur de la jeune Iseult, fille dTseult, reine ou princesse d'Irlande. D parle, dans le palais, de ce malheureux chantre qui ne peut guérir, mais qui conserve, la veille de sa mort, un esprit calme et serein. La reine-mère fait porter Tristan dans sa demeure royale; bientôt elle a reconnu les effets du poison, elle promet à Tristan de le guérir, mais demande à entendre, à litre de récompense, le cïianl qui a séduit le.- gardiens du port. Alors Tristan se met à jouer de la harpe si merveilleu-
i. Salerne joue un grand rôle dans ces poëmes .lu moyen âge retrouverons cette ville el son beau golfe dans le conte 'In PauvreHenri.
semenl qu'il gagne le cœur de la reine el de sa lille, et qu'il guérit dans vingt jours, grâce au contre-poison de la reine. Pour la payer de ses soins, il se fait le précepteur de la jeune Iseult, qui déjà parlait plusieurs langues et jouait de la lyre. — Et, maintenant, je vous prie de remarquer la spirituelle, que dis-je, la sanglante ironie du poëtc. Savezvous ce que Tristan va enseigner à la belle Iseult?.... «La «morale, cette nourrice des cœurs nobles, qui puisent la • vie dans ses doctrines... Pur était le cœur d'Iseult, haut «placé son courage; son savoir de plus en plus étendu, «grâce ;'» l'enseignement de Tristan.» Désormais toute la cour est placée sous un vrai charme, lorsque Iseult se fait entendre. — «A qui la comparerai-je, si ce n'est à l'une de «ces sirènes qui attirent avec un aimant caché les carènes «des vaisseaux? Au surplus, les pensées das hommes sont e en tout temps pareilles à des vaisseaux sans ancre, bal- " lottes par les flots.
" .... La jeune et douce princesse attirait les pensées et les «cœurs, comme l'aimant attire la barque sur recueil.»
Les chants d'Iseult pénétraient dans les cœurs, ouvertement par l'oreille, et en secret par la porte des yeux. Tristan, guéri, embellit de jour en jour; mais il craint d'être reconnu par l'un ou l'autre des guerriers de Moroll; il demande congé à la reine, qui refuse de le laisser partir avant l'année révolue. Tristan insiste; il se dit marié; il est rappelé dans ses foyers par l'irrésistible amour qu'il porte à son épouse, qui pourrait le croire mort et convoler à de secondes noces. Lui, il en mourrait. Alors les deux Iseult le congédient.
Tristan, de retour en Coraoûailles, raconte imprudemment toutes ses aventures ;'i Marke; il lait un tableau séduisant des charmes de la jeune Iseult. « Iseult est pure tomme «l'or d'Arabie; non, jamais 1p soleil de la beauté ne s'est à
«tel point levé sur la Grèce et sur Mycènes! Celui qui re- « garde Iseult en face sent épurés son cœur et son courage; «car le feu épure l'or. La vie n'acquiert de prix que pour a celui qui a vu Iseult; sa beauté embellit de son reflet les «dames placées à ses côtés; de ses vertus elle couronne le « nom de toutes les femme
Vous le voyez, Tristan est frappé au cœur; mais il l'ignore ou veut l'ignorer lui-même. Et à ces premiers symptômes d'un mal caché vient se joindre la sourde persécution des courtisans, qui portent envie à sa faveur croissante. Ou insinue au roi Marke que les succès de Tristan sont dus à la magie, qu'il serait urgent que le roi se mariât pour avoir un héritier direct. Tristan lui-même s'applique généreusement à vaincre les scrupules de son oncle; il ne veut pas subir plus longtemps la malveillance et la haine des grands; il préfère rester «sans terre.» Marke cède à une double impulsion; il convoque le conseil des grands barons, qui caressent ses désirs secrets et votent pour une alliance matrimoniale avec la belle Iseult; par ce mariage serait mise à néant la discorde entre l'Angleterre et l'Irlande.
Tristan accepte témérairement le rôle d'ambassadeur matrimonial auprès d'Iseult. Vous vous rappelez l'interdiction qui écarte tout Anglais des ports de l'Irlande. Lorsque Trisfan s'approche avec son vaisseau du rivage irlandais, il s'en tient assez écarté pour que les flèches ne puissent l'atteindre. Le commandant de Wisefort descend sur la plage, et questionne Tristan sur sa provenance. Celui-ci a recours à une ruse analogue à celle qui l'a servi et sauvé une première fois; il prend terre, sans être reconnu, el va combattre un monstrueux dragon, qui dévastait en ce momenl une partie de l'Irlande. La main d'Iseult avait été promise par le roi à qui délivrerait de ce monstre le pays terrifié. Tristan sorl victorieux de la lutte, <'t , comme preuve à l'appui, il coupe la
langue envenimée du dragon, qui l'infecte de ses exhalaisons malsaines. Pour calmer l'ardeur fiévreuse qui le dévore instantanément et le pousse presque à la folie, il s'enfonce dans un lac ou étang et perd connaissance.
Sur ces entrefaites, le grand-écuyer tranchant (Truchsess), l'un des prétendants à la main d'Iseult, avait épié les allures de Tristan, s'était glissé à sa suite auprès du dragon et avait coupé la tète du monstre. Une scène véritablement i omique met en relief la frayeur de ce faux brave, placé en face de la bète abattue. I! appelle des amis en témoignage de ses hauts faits et court demander la main d'Iseult.
La reine, un peu magicienne et devineresse, rassure sa fille qui n'est point d'humeur à épouser l'abominable Truchsess. Mère et fille et Brancaine, la nièce de la reine, vont avec un page, à la recherche du dragon; elles découvrent Tristan toujours privé de connaissance, sur les bords de l'étang. La reine ranime le jeune héros par une sage et effica< e médicamentation. L'étonnement de Tristan, lorsqu'il se voit entouré de trois femmes adorables, est extrême. « Ali ! «bon Dieu, s'écrie-t-il, tu as pensé à moi; trois lumières <t brillent à l'entour de moi, les plus belles qui se puissent « voir sur terre..., la félicité des yeux! la consolation et le « conseil de plus d'un cœur! Iseult le soleil éclatant, Iseult " l'aurore, et Brangaine, la douce lune à son apogée.» Vous conviendrez que l'on ne saurait être plus courtoisement poète. Les dames aussi ont reconnu Tristan, ou plutôt Tantris, car c'est ainsi qu'il lui avait plu se nommer lors de son premier séjour au palais de Déveline.
Le roi d'Irlande, fort empêché, a recours aux bons conseils de son épouse, qui lui promet de dévoiler l'imposture.
Dans une scène toute féodale, devant le roi, le Truchsess continue;! maintenir hardiment lu véracité de son dire; il oppose aux dénégations de la reine, t\rt raisons emprun-
lées à sa susceptibilité cachée. — «Les femmes, s'écrie-t-il, '< aiment et recherchent ceux qui les haïssent.... fol est cc- «lui qui sans caution vient porter son corps au marché pour « l'amour d'une femme!» Vous avez entendu un devancier de François 1er, seulement moins chevaleresque et moins heureux que le roi brillant. La reine d'Irlande retorque toutes les paroles du Truchscss; elle lui démontre que lui aussi n'a rien d'un caractère viril; que lui, comme une femme, recherche aussi qui le déteste.
Le roi décide qu'un combat, en champ clos, aurait lieu j Irois jours de date; la reine fera descendre dans la lice le véritable vainqueur du dragon.
En attendant cette épreuve décisive, la jeune Iseult commence à laisser errer avec bonheur ses regards sur Tristan ; elle trouve qu'il serait fait pour commander aux autres, pour diriger un royaume, au lieu de faire le négoce de pays à pays. Et son cœur parle plus haut encore; elle visite, avec un irrésistible attrait, la chambre où l'on prépare l'armure et les armes de Tristan. Elle y découvre la brèche presque imperceptible du glaive qui a abattu son oncle Morolt; l'éclat d'acier, conservé dans un écrin, s'y adapte. Plus de doute, Tristan est le meurtrier de son oncle.
Alors , avec la mobilité d'une jeune fille ardente , elle passe ou croit passer de l'amour à la haine; elle se précipite, poussée par les furies de la vengeance, vers le cabinet de Tristan.
Pour la situation, nous sommes en face d'une scène analogue à celle de Charlotte Gorday cl de Marat, avec cette énorme différence qu'à la place -du monstre révolutionnaire se trouve l'Antinous du moyen âge, et qu'au moment de frapper, Iseult est arrêtée par sa mère, qui lui rappelle que le coupable est sous la sauvegarde i\t^ lois de l'hospitalité.
Le cœur d'Iseull est ballotté cuire la colère el les plus
doux penchants de la jeune femme. Elle finit par jeter loin d'elle l'épée, lorsque sa mère lui rappelle que le Truchsess ne peut être abattu que par le jeune héros, vainqueur de Morolt. — Vous devinez les détails que j'ose à peine indiquer; il faut pour en trouver d'aussi naïfs remonter au chant de l'Odyssée, lorsque Ulysse, en Sicile ou Trinacrie, rencontre la jeune et belle Nausicaa.
Tristan, pardonné et habillé, rempli! fidèlement auprès de Gourmoune et des princesses le message dont il est chargé par le roi Marke, et obtient, pour son oncle vieillissant, la main de la jeune Iseult.
J'ai sauté à pieds joints sur les scènes un peu burlesques de la confusion du Truchsess, qui est conspué par l'assemblée au moment d'entrer en lice.
Avant que Tristan ne s'embarque avec la fiancée de son oncle, la reine-mère, devinant, sans trop de peine, la passion talnle qui va s'emparer de ces deux jeunes cœurs, donne à sa nièce Brangaine un philtre qu'elle devra verser à Marke et à Iseult le jour ou le soir des noces.
Pendant une longue et pénible traversée, Tristan prodigue ses consolations respectueuses à Iseult. Pour donner quelque repos aux dames et à l'équipage, il fait relâcher le bâtiment dans une anse solitaire. On s'est dispersé sur la plage. Tristan et Iseult, demeurés sur le vaisseau, demandent à boire, et, en l'absence de Brangaine, l'une des filles d'honneur, par une méprise irrémédiable, donne aux deux amants le philtre destiné à Marke. Brangaine entre, aperçoit la fiole vidée, pâlit comme une morte, et jette à la mer le vase de malédiction.
Ainsi, sur une pente douce et par des gradations insensibles dont je n'ai pu ([n'indiquer les linéaments les plus indispensables, U- poëte a amené les deux amants jusque sur les bords de l'abîme; |»ni>, cruel el implacable interprète
ou narrateur de l'amour illégitime, il les précipite au fond,
j'allais dire d'un gouffre, mais non, c'est au fond d'une vallée convoite de Heurs, où les tourments alternent avec les jouissances.
Au treizième siècle on croyait aux philtres; cependant j'ai tout lieu de soupçonner la bonne foi du poëte; évidemment la potion magique n'esl pour lui qu'un subterfuge, soit pour amoindrir ou effacer aux yeux des lecteurs la culpabilité de Tristan et d'Iscult, soit pour symboliser l'irrésistible influence d'une affection passionnée, fille de la pitié el de l'admiration.
Que dirai-je de la description admirable, de l'analyse psychologique de cette passion naissante, pudique d'abord, puis impatiente de tout frein, de toute contrainte. «Dame « Vénus, la conciliatrice, avait si bien purifié de toute haine «les sens des deux amants, que l'un était devant l'autre, s'y
reflétant tout entier comme dans une glace. Tous deux «n'avaient qu'un seul cœur; le chagrin d'Iseull causait à " Tristan la douleur la plus vive: la douleur d'Iseull navrait «Tristan; ils étaient unis tous les deux dans le bonheur «comme dans la souffrance, et cependant tous les deux se « le cachaient. » Vous entrevoyez la lutte de Tristan entre l'honneur et l'amour, la lutte d'Iseull entre l'amour et la pudeur, et sans que je le dise, vous devinez aussi quelle est la fin de ce combat. — «Tout ce que je vois, dit Tristan, «me trouble et me peine; rien dans le inonde ne m'< si cher « comme vous.» — Et Iseull répond : » Sire, il en esl ainsi •i de vous à moi.»
Le système philosophique développé à cette occasion par le poëte Godefroi esl curieux au dernier point. Je ne cacherai nullement que quelques-uns de ses raisonnements nous sembleraient entachés d'afféterie, el que les sorties de Godefroi contre le matérialisme ne semblent pas toujours
dictées par les intentions les plus droites. — «Nous avons «enchâssé une pierre fausse, dit-il quelque part, dans l'or «pur de notre bague, et nous nous trompons ainsi nous- « mêmes. » — Je soupçonne fort que la partie morale du poème n'a été qu'une espèce de passe-port, ou de pavillon neutre, couvrant une marchandise suspecte. — Peut-être aussi — et la charité devrait me pousser dans cette voie — peut-être aussi Godefroi sentait-il , très-jeune déjà , tout le néant des joies terrestres, et goûtait -il une amère volupté à montrer sur le premier plan même du tableau destiné à la glorification de l'amour, le serpent caché sous l'herbe fleurie.
Ainsi, à la peinture même du bonheur des deux jeunes amants , il mêle l'avant-goût des soucis qui s'emparent d'eux, lorsqu'ils vont prendre terre en Corn ouailles.
Je renonce à vous dire les moyens employés pour tromper Marke. La fidèle Brangaine se fait la complice des deux amants et se sacrifie pour sauver l'honneur d'Iseult.
Ici vient se placer une scène, qui de prime abord ne semble que romanesque et arbitrairement inventée , mais qui est, de fait, le produit d'une profonde observation du cœur humain.
Dans son poème, Godefroi s'applique partout à présente] la jeune Iseult comme un modèle de grâces, de pureté, de fidélité, de vertu; caries articles du code de la chevalerie ont cela de particulier qu'ils assimilent l'amour à la piété; et qu'un homme, épris d'amour, est par cela même vertueux, à peu près comme chez les anciens, l'idée de la vertu el de l;i valeur était rendue par un seul et même terme. Mais en dépit de cette interprétation pour ainsi dire obligée du code de la passion, Godefroi n'est pas dupe de son dire : il
sail parfaitemenl où peul c luire l'amour illégal, et il ne
se l'ail poinl faute de le proclamer par les incidents mêmes
de son drame. Ainsi, celte belle el affectueuse ïseult, ce! être idéal, ce modèle delà fidélité, non pas conjugale, mais de la constance en amitié et en amour, cette angélique Iseull se laisse aller à un soupçon qui est un véritable crime de lèse-amitié, el qui m'oblige de souffler sur l'auréole dont le poète ;i décoré cette tête d'ailleurs si charmante.
[seuil craint d'être trahie par son amie d'enfance, par sa cousine Brangaine; elle ne veut plus avoir de complice et de confidente , el — horrenda refero — elle donne mission à deux écuyers d'emmener la malheureuse femme au fond d'une forêt, où elle devra être mise à mort. — En face de tant de beauté, de jeunesse, de pureté, une irrésistible pitié s'empare des meurtriers; au lieu (l'exécuter textuellement les ordres de la femme de Marke, ils attachent Brangaine au haut d'un arbre — ressource mise en pratique depuis des temps ànmémoriaux, depuis les temps mythologiques de la Grèce, par les assassins repentants. La reine esl trompée par un faux rapport. Irritée, affligée d'avoir été trop bien servie, Iseult veut à son tour éconduire les meurtriers, oe pas délivrer la récompense promise aux écuyers, qui finissent-par lui découvrir toute la vérité. Bran-aine esl et demeure sauvée, el ce qui est plus merveilleux encore, elle se réconcilie avec la reine
Vous ferez la pari des circonstances roman isques ou impossibles de ce récit; mais en quoi le poète a frappé juste,
c'est en ce qu'il qous montre l'éj se infidèle rompre do
même coup les liens d'honneur, d'affection et de gratitude qui eussent dû la rattacher d'une manière indissoluble à une amie dévouée jusqu'à la mort. — Quelle esl la morale à tirer de cel incident? — Quelle a dû être la pensée intime du poët< ? Évidemment relie de fournir une preuve à l'appui d'une loi éternelle. Le pied, placé en dehors de la voie régulière, glisse dans le sang el dans la boue Les puis-
sances infernales, qui, d'après l'expression d'un grand poëtc moderne, guettent dans l'obscurité toutes nos démarches1, franchissant, dès qu'elles en trouvent l'occasion, l'imperceptible barrière qui les sépare de nous et entraînent avec elles les hommes fourvoyés.
Je ne pourrais, sans étendre à l'infini cette analyse, mettre à découvert ou suivre toutes les ruses employées par les amants pour tromperie vieux roi. Boccace, La Fontaine, Arioste et Wieland ont emprunté à cet arsenal bien fourni quelques-uns de leurs engins; passés maîtres en fait de récits erotiques, ils ont rajeuni, au grand détriment des bonnes mœurs et des bons sentiments, les intrigues, fruits de la vie oisive des cours et des richesses ; mais avec une habileté consommée, ils ont abrité leurs plagiais sous le voile d'une diction gracieuse et de bon goût; ils sont presque parvenus à faire amnistier le vice, tant le fard qui sert à le recouvrir ressemble aux couleurs naturelles empruntées aux fleurs printanières des champs et des prairies.
C'est à dessein que j'établis ce parallèle entre le poète du siècle des Hohenstauffen et les conteurs des temps plus" récents. Quelques-uns d'entre vous ont goûté de ce fruit défendu , et ont dès lors, sans en prendre une connaissance directe, une idée assez nette des incidents qui diversifient la trame du poëme de Tristan. Une seule différence fondamentale subsiste entre l'inventeur du treizième siècle et ses successeurs: Godefroi emploie des moyens que les poètes modernes dédaigneraient comme peu vraisemblables, ou qu'ils mettent en œuvre, ironiquement, pour sauver ainsi leur réputation d'hommes instruits et sans préjugés.
L'un des épisodes les plus dramatiques et les plus ingénieux du poëme de Godefroi est celui du Concile convoqué