III
Il nous fallait, à nous pauvres mortels, une dernière victoire.
Jésus parut dans un monde en proie à la mort. Pour chaque enfant d'Adam, pour chacun de nous, il vient, il vient ce moment où une puissance ennemie, inexorable, armée d'une de ces mille maladies qui peuvent nous atteindre, brise
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avec souffrance tous les liens de nos affections, nous brise nous-mêmes, et tout ce qui reste -de nous sur la terre c'est un peu de poussière au fond d'un tombeau . Là vont s'engloutir, une à une, toutes les générations d'hommes qui se succèdent sur la scène mobile de ce monde. — C'est au sein de notre humanité ainsi faite que parut Jésus, «t il dit : « Je suis la vie.» — Il le dit au bord d'un tombeau; il le dit à une pauvre femme, au cœur brisé de douleur par la mort d'un frère tendrement aimé ; il le dit, et quelques jours après luimême succombe, comme tout enfant d'Adam , sous les coups du même ennemi; il meurt! — contradiction I ô déception I 6 tristesse I La mort a triomphé de la vie I N'est-il pas vrai que si Christ n'est pas ressuscité, il ne reste plus que cette dernière, cette désespérante conclusion de saint Paul : « Ceux donc qui se sont endormis en Christ (en mettant en lui toute leur espérance) sont perdus . »
Mes frères, avons-nous regardé ["en face cette réalité, cette dernière et inévitable scène de notre vie terrestre, que chaque jour rapproche de nous et qui peut-être, pour plusieurs d'entre nous, est à la porte : la mort? — Quels que soient vos principes, vos opinions ou vos doutes, voici un fait que vous êtes tous forcés de croire : il faut mourir I Et n'est-ce pas là le dernier fond de notre ruine? Puisque le salaire du péché, c'est la
mort ; la mort atteint tout l'homme, l'âme oomme le corps. C'est là la mort seconde, la mort éternelle. Être perdu f dit l'apôtre de Jésus-Christ; est-ce le néant, le néant qui nous inspire une instinctive horreur?
Mais non, direz-vous ; la voix universelle du genre hxmiain prononce le mot d'immortalité, et cette immortalité, à laquelle elle aspire, ne saurait être une déception I — Ah ! de froides et incertaines spéculations sur l'immortalité, un vague * peut-être, est-ce là tout ce que vous avez à offrir à ce mourant aux prises avec le dernier ennemi, au sein des angoisses du corps et de l'âme î Y ^t-il là pour lui une puissance de consolation et d'espérance qui suffise pour anéantir cette conclusion de saint Paul : être perdu? — Jamais, jamais, car une immortalité sans Sauveur, sans pardon, sans justice, sans Dieu, qu'est-oe? — Si j'emporte dans cette immortalité mon péché, c'est la malédiction et l'amertume, c'est la souffrance et le malheur. Mieux vaudrait le néant, malgré l'horreur qu'il m'inspire.
Serait-il bien possible, ô disciples de Jésus! serait-il possible qu'ici, du moins, en présence de ces ravages de la mort, que nul de vous ne saurait révoquer en doute, vous ne vous sentissiez pas pressés de vous écrier, avec une ardente reconnaissance : « Grâces à Dieu, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ, »
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Christ est ressuscité. Du haut de sa gloire éternelle, il nous annonce lui-même son triomphe qu'il nous appelle à partager : « J'ai été mort, et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. » — « Il a brisé les liens de la mort, » selon l'énergique expression d'un de ses apôtres. Il a virtuellement défait, détruit ce dernier ennemi. C'est avec notre humanité tout entière, embrassée dans son immense charité, qu'il était mort sur la croix; c'est avec notre humanité, dont il est le chef, les prémices, qu'il ressort du tombeau. Et sa première parole, sur le bord de ce tombeau vide, c'est ce message par lequel il rend tous ses rachetés participants de sa victoire : « Va dire à mes frères que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Qu'avonsnous encore à faire des spéculations sur l'immortalité, sur la vie à venir, sur le ciel? Lui a mis en évidence la vie et l'immortalité; que dis-je? lui est la vie, lui est le ciel qu'il remplit de sa présence. Son Père est notre Père, son Dieu est notre Dieu: c'est la plénitude de la vie éternelle.
Quand est-ce qu'il nous fait éprouver la puissance de cette résurrection? Sera-ce dans un lointain avenir, au dernier jour? — Non, ici-bas, maintenant. Toute âme d'homme, qui lui est unie par une foi vivante, ressuscite avec lui. La même puissance de résurrection et de vie par laquelle il est sorti du tombeau la relève d'entre les morts,
et la vie de Christ en elle est impérissable. C'est là une réalité actuelle, c'est en écrivant à des chrétiens vivant sur la terre, que saint Paul exprimait en ces termes ce fait de leur expérience : « Dieu qui est riche en miséricorde, parla grande charité dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts en nos fautes, nous a vivifiés avec Christ, nous a ressuscites avec lui, nous a fait asseoir avec lui dans les lieux célestes. » C'est encore à des chrétiens vivant sur la terre qu'il pouvait tenir ce langage : « Si donc vous êtes ressuscites avec Christ, cherchez les choses qui sont en haut où Christ est assis à la droite de Dieu. Votre vie est cachée avec Christ en Dieu : quand Christ qui est votre vie apparaîtra, vous paraîtrez aussi avec lui en gloire.» « Etre régénéré par la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts, » telle est, selon un autre apôtre, l'expérience personnelle qui donne aux rachetés de Jésus-Christ la ferme assurance de posséder « l'héritage incorruptible.» — Vous-mêmes qui m'écoutez, si vous n'êtes pas étrangers à cette expérience, si, par une communion vivante aves Jésus, vous avez appris à connaître ce que saint Paul appelle « la puissance de sa résurrection, » si, en quelgue mesure, vous pouvez dire avec vérité : « Christ est ma vie, » vous-mêmes, vous êtes les témoins vivants de sa résurrection; vous pouvez entonner le chant de la victoire : « Grâces à Dieu I »
Mais enfin , direz-vous, il meurt pourtant ce racheté de Jésus-Christ. Ce père vénéré, cette tendre mère , cet enfant que j'ai cédé au tombeau... oh I nous connaissons tous ces déchirantes séparations. Sont-elles définitives? — Ces yeux que j'ai vus se fermer à la lumière, après en avoir reçu un dernier adieu, cette main qui a une dernière fois pressé la mienne, cet être, tel que je l'ai connu, tel que je l'ai aimé, le reverrai-je?me sera-t-il rendu, identique à lui-même, dans la perfection? ou bien la mort gardera-t-elle ce trophée de sa victoire? Dois-je alors, ne conservant de souvenir et d'espérance que pour son esprit que je suppose immortel, dois-je me réfugier avec mes affections dans je ne sais quelle insaisissable spiritualité qui ne me garantit ni la personnalité , ni la reconnaissance , ni la possession de celui que j'ai aimé?
Non, non. La victoire de Jésus-Christ, telle que saint Paul nous la décrit dans cette page de ses Épîtres, telle qu'il la chante dans les paroles que nous méditons, cette victoire sur la mort est complète. Ce même Jésus mort et ressuscité que nous reconnaîtrons, que nous posséderons, n'est-il pas le garant que nous reconnaîtrons et posséderons près de lui ceux qu'il a rachetés? Comment donc serait exaucée sa dernière prière : « Père, mon désir touchant ceux que tu m'as donnés est que, là où je suis, ils y soient aussi avec moi. » —
lis LE MIRACLE DANS LA VIE D0 SAUVEUR
Tout ce qui a eu lieu dans le Chefse passera dans ses membres. C'est notre être entier indivisible, « l'esprit, l'àme et le corps, » qui sera rendu à sa destination, à la gloire. Résurrection! Tel est l'impérieux besoin de notre nature et aussi le dernier cri de notre espérance.
Faudrait-il, pour répondre ici aux objections du doute, en appeler à la toute-puissance de Dieu et demander, si Celui qui a crée l'homme de la poudre de la terre, ne pourrait pas le ressusciter? Ou bien faudrait-il en appeler aux innombrables et lumineuses déclarations de la Parole de Dieu, écouter Jésus dire et redire, de quiconque a, dès ici-bas , la vie éternelle en lui : « Je le ressusciterai au dernier jour; » ou saint Paul répéter après lui : « Il transformera le corps de notre humiliation pour le rendre conforme au corps de sa gloire, selon l'énergie de son pouvoir pour se soumettre toutes choses ?» — Non ! ma résurrection finale ne sera que le dernier triomphe de ma résurrection spirituelle, que le dernier épanouissement de la vie de Jésus-Christ en moi. Il est, lui, ma résurrection, parce qu'il est ma vie; n est ma résurrection parce que je dois lui être rendu semblable jusqu'à la perfection. L'Église vivante est le corps de Christ, dont il est le chef, la tête, éternellement inséparable de ses membres. « Christ ressuscité des morts, dit saint Paul, est devenu les prémices de ceux qui dorment, »
LA RÉSUAHEGTION DE JÉSirS.GHRlST i 9
— les prémices nécessairement suivies de la moisson tout entière. — « Dieu qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi par sa puissance.» « Si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Christ d'entre les morts , vivifiera aussi vos corps mortek par son Esprit qui habite en vous. » Résurrection de Christ et résurrection du chrétien, c'est là virtuellement une seule et même action divine. Ainsi Marie , saint Jean, Thomas ont vu de leurs yeux leur propre résurrection, en voyant Jésus ressuscité. C'est après avoir contemplé des yeux de la foi ce corps terrestre, devenu céleste, ce corps semé en corruption, ressuscité incorruptible, ce corps semé en déshonneur ressuscité en gloire, que saint Paul entonne son chant de triomphe : « Grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ*.»
* Cette identité de la résurrection du Christ et de la résurrection de ses rachetés est reconnue par toutes les écoles. Qui nie l'une» nie aussi l'autre; et ceux qui croient l'une, croient aussi l'autre. Le même faux spiritualisme, auquel répugne 1%^ doctrine de la résurrection des morts, est aussi la raison pour laquelle des hommes qui ne sont ni panthéistes, ni matérialistes, nient la résurrection corporelle de Jésus-Christ. Tel est le D' SchenkeL dans son lirre sur le Carao' ière de Jétw, autour duquel il s'est fait tant de bruit en Allemagne. Plusieurs, qui n'ont pas pris connaissance de ce livre, s'imaginent que l'auteur nie la résurrection de Jésus-Christ dans ce sens absolu qu'avec sa mort le Sauveur aurait cessé d'exister. Il n'en est rien. Pour le D* Schenkel, Jésus-Christ est vivant dans la gloire étemelle, d'où il règne sur son ÉgUse par son Esprit, et où il est l'objet de la
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Bien-aimés frères I vous surtout qui connaissez par expérience les déchirantes séparations opérées par la mort, vous qui, à la pensée de ce que vous avez le plus aimé sur la terre, ne vivez plus que de souvenirs et d'espérances, — vous que ces espérances et ces souvenirs amènent fréquemment sur un tombeau pour y pleurer, — laissez-moi vous redire avec saint Paul, annonçant
foi et de l'adoration de ceux qui croient en lui. Mais Jésus, mort sur la croix, n'est point ressuscité physiquement. Il est vivant spirituellement, comme vivent dans le monde invisible les hommes, nos frères, qui nous ont devancés.
C'est beaucoup, mais ce n'est point assez, ni selon les enseignements de l'Écriture que nous venons de rappeler, ni pour la réparation des ravages du péché dans notre pauvre humanité. Indépendamment des impossibilités hisloriques, auxquelles vient se heurter une telle théorie, elle nous laisse en présence d'une rédemption inachevée qui n'est plus une rédemption. Toutes les précieuses conséquences de la résurrection de Jésus-Christ que nous venons de développer sont anéanties. Kn particulier, il n'y a plus de victoire de la vie sur la mort, pas plus pour le Chef que pour ses membres. L'homme, dont la personnalité ne se conçoit que dans l'intégrité de tout son être, l'homme, même étant admise l'immortalité de son esprit, l'homme reste mutilé, incomplet, incapable de la perfection à laquelle il est destiné. Dieu est plus grand, plus riche, plus puissant que ne le supposent de telles conceptions. Quand il fait une œuvre, il la rend parfaite : C'est • tout ce qui est en nous, l'esprit, l'àme et le corps qu'il veut sanctifier entièrement et garder irrépréhensible pour l'apparition de notre Seigneur Jésus-Christ. » (1, Thegs., v, 23.) Oui, qu'à l'esprit immortel s'unisse, dans une indivisible et vivante personnalité, l'âme, siège des affections, et le corps glorifié, organe céleste de l'un et de l'autre^ et je conçois la perfection de la vie, de l'amour, du bonheur dans la communion avec Dieu. Ceux qui croient les déclarations les plus claires de Jésus-Christ et de ses apôtres sur leur avenir, ceux surtout qui éprouvent dès ici-bas la « puissance de sa résurrection, » {Phil., m, 3.) ne se laisseront pas enlever, par un spiritualisme sans vérité, cette couronne glorieuse de leur rédemption, cette consolation suprême de leurs espérances.
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à ses' frères la résurrection du dernier jour : « Consolez-vous l'un l'autre par ces paroles I » Oui, c'est là la consolation! — Serrez-la dans votre âme comme un trésor, elle en adoucira la plaie, elle en comblera le vide douloureux, elle peuplera votre solitude jusqu'au jour glorieux où tout sera réparé, où ceux qui vous ont été redemandés vous seront rendus dans la perfection, où Dieu lui-même « les ramènera par Jé^us, avec Jésus, en sa présence. » Alors vous comprendrez dans sa plénitude ce chant de victoire que nous méditons, alors vous l'entonnerez avec une joie ineffable, une joie sainte, une joie éternelle. Maintenant , vous semez avec larmes dans ce champ de la mort; alors vous moissonnerez avec chant de triomphe ! « Consolez-vous l'un l'autre par ces paroles I )>
Je voudrais m'arrêter ici sous l'impression de cette grande vérité qui élève notre âme audessus de la vie et de la mort, et de toutes nos douleurs. Mais il est deux pensées encore qui se pressent dans mon âme et que je veux déposer dans la vôtre. L'une est une question, l'autre une confession. La Parole de Dieu vient de nous montrer, dans la résurrection de Jésus-Christ, une victoire qui peut être la nôtre : victoire de la vérité, de la justice, de la vie. Maintenant, voici la question d'où tout dépend pour nous : sommesnous à Ghçist? Vivons-nous en lui ? Sommes-nous
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ressuscites par lui? — Si la sincérité vous obligeait à répondre : non ; si vous étiez encore sans communion vivante avec lui, s'il n'est point devenu dans votre expérience intime la vérité, la justice, la vie de votre âme, — le terme fatal de notre existence terrestre n'en est pas moins devant vous, près de nous. Quoi donc? — Il n'y aurait pour vous, à ce moment suprême, que ténèbres, que pédié et que mort I Quelle est donc votre attente? — Oh ! veuillez dès cet instant y réfléchir ! Il en vaut la peine.
Quant à notre confession, la voici : Il y a dans notre vie des moments où la lutte terrible au travers de laquelle nous avons vu le Sauveur parvenir à la victoire recommence pour nous. Lutte entre la vérité divine que nous avons reconnue,* dont nous avons vécu , et les erreurs qui nous entourent, les négations qui se produisent avec audace, le mensonge déversé à pleins bords sur tous les objets de notre foi et de notre vénération. Lutte entre la justice, dont nous avons vu apparaître en Jésus l'idéal divin au sein de notre humanité, — et l'iniquité, qui toujours semble prévaloir dans le monde , le péché qui nous assaille, trouble notre conscience, envahit le peuple de Dieu jusqu'à faire douter de la sainteté de son témoignage. — Lutte entre la vie divine, qui a été manifestée dans le Sauveur et dans son œuvre, et cette mort universelle qui semble régner en
souveraine sur le monde moral, paralyser toutes les forces vivantes de notre âme, atteindre de son souiHe délétère TÉglise de Dieu, et triompher enfin dans son œuvre de destruction, qui, chaque jour fait couler tant de larmes et remplit des milliers de tombeaux.
Le combat se prolonge, devient toujours plus ardent ; il nous force à creuser plus profondément dans le sol ébranlé pour y retrouver le fondement de nos espérances... Quel est l'homme réfléchi de notre génération qui, au fort de la mêlée, n'ait traversé une de ces heures, où, sentant sa foi obscurcie par la lutte, atteinte par le doute, ne se soit demandé avec angoisse : Où est la vérité? Suis-je revêtu de justice? Est-ce que je possède la vie?Puis-je entonner mon chant de victoire, ou est-ce la défaite que j'ai à redouter?
Heureux, mes frères, si cette douloureuse épreuve vous a été épargnée I — Mais vous qui la connaissez, qui peut-être la traversez encore, je ne vous dirai que cette parole : Il vous reste 'une ressource certaine, un nom qui ne vous trompera jamais, un être qui suffit à tout : Jésus- Christ. — Jésus-Christ? — Oh I non pas celui que se crée l'imagination des hommes I Mais Jésus- Christ, le Fils du Dieu vivant et notre frère; Jésus-Christ, le saint et le juste, qui mourut pour nous dgins la lutte et triompha en succombant ; Jésus-Christ ressuscité, glorifié, vivant aux siècles
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des siècles ; Jésus-Christ qui nous a dit : « Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du inonde, » et qui, dès lors, a prouvé en des millions de ses rachetés la vérité de cette promesse. Oui, ce Jésus-Christ, lui, lui seul, voilà votre ressource I
Oublions tout le reste ; au jour du combat jetons-nous dans ses bras avec confiance. Donnonsnous à lui sans réserve, pour la vie, pour la mort, pour l'éternité. Et son immense amour viendra embraser notre cœur; sa divine lumière dissipera tous les doutes de notre intelligence ; sa justice, sa sainteté, deviendront la richesse morale de notre conscience ; il sera en nous dès maintenant la résurrection et la vie. Oui, ô Jésus I tu es à moi, je suis à toi; en te possédant, je possède la victoire. Grâces à Dieul
« Si quelq^i'un est en Christ, ii est une nouvelle orôatiott. Les choses vieilles sont passées; toutes choses sont faites nouvelles. »
n, Cor., v, 17.
En étudiant ensemble, dans une série de prédications que nous terminons aujourd'hui, l'important sujet des miracles du Sauveur, nous nous sommes toujours plus rapprochés de nous-mêmes; — je veux dire que nous les avons toujours plus envisagés dans leur rapport avec notre vie religieuse et morale. Ainsi, dans notre dernière méditation, par exemple, nous considérions le grand miracle de la résurrection de Jésus-Christ en celles de ses conséquences qui peuvent entrer directement dans l'expérience actuelle de notre âme. Cette expérience, l'Écriture la nomme positivement une résurrection d'entre les morts. Or, une résurrection, pour être spirituelle, mo-
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raie, serait-elle moins un miracle que le retour d'un mort à la vie? ou bien, la guérison d'une maladie de Tâme, maladie invétérée, mortelle, incurable en elle-même, serait-elle moins un miracle que le rétablissement de la vue chez un. aveugle ou de la santé dans un lépreux? — Il y a donc des miracles spirituels; Jésus en a opéré durant sa vie terrestre auxquels il attachait plus d'importance qu'aux actes les plus éclatants de sa puissance sur les malades ou sur les morts ; ses disciples après lui en ont opéré plus encore, Christ réalisant en eux cette promesse étrange : « Vous ferez des œuvres plus grandes que cellesci; » Dieu en opère chaque jour encore dans les âmes par sa Parole et par son Esprit. Et si nous avons pu définir le miracle : « une intervention de Dieu dans notre humanité, » — ou encore :
« l'action d'un ordre supérieur qui est aussi une nature, » — ne retrouvons-nous pas pleinement la notion du miracle dans ces œuvres spirituelles de Dieu dont nous venons vous entretenir aujourd'hui? Vous Tavez entendu : saint Paul, dans notre texte, n'hésite pas à les appeler ime création, c'esl^à-dire un acte qui appartient exclusivement à la puissance de Dieu. « Si quelqu'un est en Christ il est une nouvelle création,» d'autres traduisent : « nouvelle créature; » le terme original a ce double sens; l'idée reste la même. Entrons dans cette grande pensée, en éle-
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vantiiotre âme à Celui qui seul peut créer, et en nous souvenant qu'il s'agit ici pour nous d'éprouver ^êtte création nouvelle afin d'avoir la vie ou de rester dans la mort.
« Être en Christ. » Pénétrons d'abord dans le sens de cette expression ; c'est là tjue nous verrons jaillir la source de la création nouvelle qui doit nous occuper. Être en Christ : Que signifie ce mot? Remarquons d'abord qu'il n'aurait aucun sens, si Christ lui-môme n'était qu'une créature, la plus excellente des créatures ; qu'un homme, le plus excellent des hommes. Mais il en a un très-profond, dès que nous voyons en Jésus- Christ le Fils du Dieu vivant, venu, non-seulement pour nous révéler Dieu, pour nous enseigner une doctrine nouvelle de religion ou de morale, mais pour prendre place et vie au sein de notre humanité morte dans le péché, pour y déposer le principe impérissable d'une vie divine, pour recommencer une humanité nouvelle dont il est le Chef, pour y accomplir en un mot, dans toute la plénitude du terme, une nouvelle création.
A plus forte raison aujourd'hui, dix-neuf siècles après le commencement dé son œuvre,
1S8 LE IflRAGLE DANS LA VIE DU SAUVEUR
cette expression : « Être en Christ, » n'auraitelle aucun sens, si Christ n'était pas ressuscité et rentré dans sa gloire divine, où toute puissance lui a été donnée au ciel et sur la terre. Mais elle en a un très-réel, si, pour nous. Christ est vivant, partout présent par son Esprit, en sorte que ceux à qui il a promis « d'être avec eux tous les jours jusqu'à la fin du monde, » puissent être en lui , comme nous sommes dans cette atmosphère que nous respirons, et qu'il soit lui-même le centre, le principe, l'âme de notre vie spirituelle.
Mais c'est dire déjà que, de notre part, le sens profond de ce mot : « être en Christ » ne peut être réalisé par rien d'extérieur. Avoir été baptisé en son nom, être membre d'une fraction de son Église, faire profession de lui appartenir, participer à la Cène qu'il a établie, ce n'est point là encore être en Christ. Admettre la vérité historique de sa vie, de son enseignement, de ses miracles, de sa résurrection, de son retour dans la gloire, n'est pas davantage le signe certain qu'une âme est en lui. Bien plus : faire reposer des espérances de salut sur lui, même sur sa mort et sur sa résurrection, s'attendre à ce qu'il nous sauve ainsi par procuration, tandis que nous lui resterions moralement étrangers, ce n'est point être en lui, c'est bien plutôt se bercer d'une vaine illusion .
Nous voici donc encore en présence de notre
question : que veut dire saint Paul par cette expression étrange ?
Pour prendre les choses dans la pratique, selon r Écriture et l'expérience chrétienne, nous dirons : Nul homme n'est en Christ, s'il n'a été poussé, jeté dans ses bras parla puissance terrible d'une conscience angoissée sous le sentiment de son péché ; nul, sans avoir été attiré vers lui par cette confiance absolue du cœur que la Bible appelle la foi ; nul sans avoir trouvé personnellement en lui le Dieu des miséricordes, le Sauveur, et dans sa croix l'immense sacrifice du dévouement et de l'aïnour, source intarrissable de pardon, de paix et de réconciliation avec Dieu. Disons plus : il faut se garder d'en rester là. Celui-là seul est en Christ qui, par une communion vivante et permanente de l'âme avec lui, le suit dans cette voie d'humiliations où. nous le voyons marcher, le suit par le renoncement jusqu'à la croix, meurt avec lui, ressuscite avec lui, vit de sa vie, lui reste organiqiipment uni comme le sarment l'est au cep, d'où il tire la sève, la vie et la fertilité ; pense, aime, sent, agit, souffre, jouit en lui; voit de là toutes choses comme lui : Dieu, l'homme, le monde, la vie, ses biens, ses maux, la mort, l'éternité. C'est là, indiqué d'une manière très-incomplète, être en Christ.
iiO LE BIIRACLE BAm LA VIE PU SAUVEUR
C'est là aussi que s'ouvire pour une âme la source d'une transformation religieuse et morale que "> tint Paul appelle avec pleine raison «une créa i ion nouvelle . » ^
Il y a, en effet, entre rhômme naturel et celui qui est en Christ une différence non de degré mais de nature. Nous l'avons dit : l'homme pécheur, rentré avec le Sauveur dans une communion vivante, puise, respire en lui une vie spirituelle et morale qui transforme progressivement toutes les facultés de son âme et font de lui un homme nouveau. Vous qui n'êtes point étrangers à ces expériences de la vie chrétienne, veuillez descendre un moment en vous-mêmes, rappeler vos souvenirs et vous confirmerez de votre témoignage le sens de cette création que je veux essayer d'esquisser. Cette conscience que je supposais tout à rheure, angoissée sous le sentiment de son péché et se jetant dans les bras du Sauveur, — il fut un temps où elle ne souffrait nullement de son état moral, à peine des transgressions les plus manifestes de la sainte volonté de Dieu; un temps où les passions imposaieat «îlence à sa voix lorsque quelque chute profonde aurait pu la troubler dans son indifférence,
LES MIfiA(X£S SPIRITUELS 131
Tefifrayer dans son endurcissement. Qui est<5e qui a réveillé en elle ce sentiment délicat et douloureux du mal, ce besoin du pardon, cette soif de la sainteté? — Dieu, le Dieu saint et juste. Tenant en contact avec elle par sa Parole et par son Esprit; Dieu, lui apparaissant en Jésus, la ramenant à une communion vivante avec Jésus, dont la sainte vie la pénètre, non moins que ses tendres compassions. — Ce^îoeur jadis tout entier à ses convoitises, à ses jouissances, à ses ambitions, ce cœur, à qui on eût arraché la vie plutôt qu'une seule de ses idoles, — qui lui a inspiré des affections spirituelles, de saints désirs, des joies pures, des espérances ou des craintes qui n'ont plus pour objets ni son égoïsme, ni les choses de la terre î Qui lui a appris à haïr ce qu'il aimait, à aimer ce qu'il haïssait? — Dieu, en lui présentant €n Jésus un amour plus fort, plus grand, plus noble que toutes ses aifections terrestres, un amour qui Ta pénétré, embrasé, vaincu, transformé. Nul ne peut être en Christ sans que s'-accomplisFC graduellement en lui cette promesse divine : « Je vous donnerai un cœur nouveau et un esprit nouveau. » — Cette intelligence, naguère fermée à la vérité divine de l'Évangile parce que, posant à la base de sa pensée des principes faux, elle ne pouvait en déduire logiquement que des négations, — qui lui a rendu évident par l'expérience, rationnel par les
besoins de la conscience et du cœur, ce qui lui semblait incompréhensible ou absurde? Laissons répondre saint Paul, qui en appelle ici au jour de la première création où Dieu dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. )> — « Dieu, écrit l'Apôtre, Dieu qui a dit que la lumière resplendit du sein des ténèbres, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs pour y produire la connaissance lumineuse de la glqire de Dieu en la face de Jésus-Christ.» — « Ces choses, dit-il encore, que Tœil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, qui ne sont point montées au cœur d'un homme, que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment. Dieu nous les a révélées par son Esprit, car l'Esprit sonde toutes choses, même les profondeurs de Dieu. » — Cette volonté enfin, autrefois en révolte contre toutes les contrariétés de la vie, aussi bien que contre la loi sainte de Dieu, — qui l'a fléchie sans contrainte, soumise parla liberté?
— Qui en a fait le gouvernail d'une vie nouvelle ?
— Qui lui a fait retrouver avec bonheur l'harmonie entre sa volonté et celle de Dieu? — Qui, en un mot, a créé ce rapport tout nouveau de reconnaissance, de confiance, d'amour avec Dieu? — Pourquoi cet homme, jadis froidement indifférent ou rebelle à son Créateur l'appelle-t-il avec effusion son Père? — Cette nouvelle vie religieuse est-elle une œuvre himiaine? — Non, c'est la preuve expérimentale de la grande vérité qui
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nous occupe : « Si quelqu'un est en Christ, c'est une nouvelle création; les choses vieilles sont passées., toutes choses sont faites nouvelles.»
C'est tellement une création, que TÉcriture, dans son langage profond et vrai, nous la peint sous diverses images, toutes empruntées à la création visible, qui est exclusivement l'œuvre de Dieu. C'est être « né de nouveau, né de l'Esprit, né de Dieu, » tellement qu'il y a entre ces deux vies du même homme la même distance qu'entre être ou ne pas être ; car « ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'esprit est esprit. » — C'est encore être « dépouillé du vieil homme et revêtu de l'homme nouveau; » — « créé selon Dieu, » être « une même plante avec Christ, » être « tranformé par le renouvellement de l'entendement, » être « passé de la mort à la vie, » être « créé en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres.» C'est, en un mot, une nouvelle création. Ce langage de l'Écriture est en pleine harmonie avec l'expérience, qui jamais n'attribuera à une cause terrestre une vie religieuse qui prouve son origine divine par cela seul qu'elle nous remet en communion avec Dieu.
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Une transformation morale, ai-je dit encore.
Sans doute,, elle est tout entière renfermée dans la création d'une vie religieuse, comme les fruits dans la sève de l'arbre qui les produit. Mais ici, le renouvellement qui s'opère dans les habitudes de ceux qui sont véritablement en Christ, vous paraîtra plus évident parce qu'il se manifeste au dehors, dans leur vie, dans leurs œuvres, dans tous leurs rapports avec les hommes.
J'ai appelé tout à l'heure le mal moral des maladies de l'âme qui. doivent être guéries ; ce sont les penchants corrompus, les mauvaises passions, les vices même. Or, je dis que la guérison de ces maladies morales est aussi impossible à l'homme que celles qu'opérait le Sauveur sur les malades qui venaient à lui durant sa vie. Vous le savez bien, vous, qui, depuis des années, travaillez sérieusement à déraciner de votre cœur telle convoitise que vous condamnez, à vous corriger de tel défaut de caractère dont vous souffrez, et qui n'y êtes jamais parvenu. J'en appelle à votre témoignage, avez-vous jamais vu, par les seules forces humaines, l'égoïsme changé en dévouement, l'orgueil en humilité, l'avarice en générosité, des habitudes voluptueuses en une vie sobre
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et sainte, là haine en amour? — Je le sais, un de ces vices peut se substituer à un autre, selon l'âge ou les circonstances ; mais ce n'est là que changer de maître ; la servitude persiste, la maladie reste. Il faut pourtant obtenir la guérison, il le faut, à moins que l'âme entachée d'une de ces souillures reste à jamais exclue de la communion du Dieu saint ; il le faut, à moins que vous ne vouliez la déclarer à jamais perdue.
Jésus-Christ peut opérer ce miracle, il le peut seul, mais il le peut pour tous ceux qui sont véritablement en lui. Quand il parut au sein de ce vaste hôpital moral de notre humanité plongée dans le mal, il dit hardiment : « Ceux qui sont en santé n'ont pas besoin de médecin, mais les malades; je suis venu appeler à la repentance, non des Justes, mais des pécheurs. » Se serait-il trompé et nous avec lui ? — Non, parce qu'il apportait à tous ces malades des forces nouvelles, le remède, la santé, la vie. — « Appeler à la repentance, y> dit-il, voilà le premier mot de son secret. Ahf il savait bien et nous savons aussi, que toutes les plus éloquentes prédications de morale sur la laideur du péché, sur la beauté de la vertu, seraient restées stériles. Mais que la même parole toute-puissante, par laquelle Jésus guérissait les malades, pénètre dans une âme, comme un trait de vérité, comme un rayon de la sainteté de Dieu ; que cette âme commence dès
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lors à ne plus trouver qu'amertume et que dégoût dans ce péché qui lui promettait la jouissance et le bonheur, — elle le hait et elle s'en détache. Que Christ vivant en elle l'attire avec puissance, par des affections nouvelles, vers une vie sainte pour laquelle elle se sent faite : elle consentira avec bonheur à ce magnifique échange. C'est l'homme qui, ayant trouvé une perle de grand prix, un trésor caché dans un champ, vend avec joie tout ce qu'il possède afin de pouvoir l'acheter. Oui, on a vu l'homme égoïste (et qui de nous ne l'est pas à des degrés divers ?) celui qui rapportait tout à lui-même, qui se constituait le centre de son existence , céder avec joie aux attraits victorieux d'un amour nouveau, d'un amour assez fort pour déplacer ce centre, le transférer hors de lui et lui faire savourer le bonheur du dévouement. — Oui, on a vu l'homme superbe, humilié devant Dieu, se frapper la poitrine comme un pauvre pécheur condamné, répudier son orgueil pour consentir à être sauvé par grâce, et devenir humble avec Celui qui était doux et humble de cœur. — Oui, on a vu l'avare lui-même se détacher des biens dont il était possédé et apprendre à donner parce que, mis en possession de biens infiniment meilleurs, il s'était donné lui-même, comme le disait saint Paul de ces chrétiens de Macédoine, qui avaient su trouver des richesses au sein même de leur
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pauvreté. — Combien d'autres, subjugués par la puissance et la beauté d'une vie pure et sainte, ont renoncé avec bonheur aux voluptés de ce inonde I Le nom d'un Augustin n'est pas le seul exemple éclatant dont on pût invoquer le témoignage. Combien d'autres encore ont senti les tourments de la haine s'apaiser dans leur cœur, tout pénétré des douceurs de la charité ! Jésus priant pour ses bourreaux nous apparaît parfois comme un idéal inaccessible à notre faiblesse : c'est une erreur. Écoutez le premier des martyrs, succombant ^ous les coups d'ennemis en furie et mourant avec cette prière dans le cœur et sur les lèvres : « Seigneur, ne leur impute point ce péché I » — Il aime comme Jésus a aimé, parce qu'il est en Christ et Christ en lui avec cet amour assez puissant pour bannir de son cœur jusqu'à la possibilité de la haine. — Je le demande à quiconque connaît son propre cœur : toutes ces transformations morales peuvent-elles être l'œuvre de l'homme? — Non, elles sont l'œuvre de Dieu, de véritables miracles spirituels, une création nouvelle.
11 est un dernier aspect sous lequel cette vérité paraîtra évidente à quiconque la considère avec
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une sérieuse attention. Je veux parler de cette même puissance divine se manifestant dans la vie religieuse et morale du chrétien, au sein des maux qui sont ici-bas notre inévitable partag-e. Convenons-en. Tant que la lumière de l'Évangile n'a pas resplendi dans les ténèbres de notre vie, la souffrance est un mystère dont l'angoisse s'ajoute à toutes nos douleurs. Elle nous paraît inconciliable avec la puissance ou la bonté de Dieu; nous sommes tentés d'y voir une injustice qui provoque bien souvent l'amertume, le murmure, la révolte. Eh bieni avez-vous jamais vu ces tristes effets de la souffrance en un homme qui, étant en Christ, eût éprouvé dans sa vie religieuse et morale la création nouvelle que nous venons de considérer? — Comme tentation momentanée, peut-être ; hélas I de quelles défaillances n'est pas capable ce pauvre cœur de l'homme dans le premier trouble d'une poignante affliction I Mais persister dans cet état de défiance, de révolte contre Dieu, jamais, non, jamais I — En Christ, dans sa Parole et dans son œuvre lui a été expliquée l'énigme du mal dans le monde ; que dis-je? Il sait qu'il en porte en luimême l'origine, qui n'est pas autre chose que le péché. La souffrance, tous les flots de l'adversité qui jaillissent de cette source amère, loin de l'étonner, de l'irriter, ne peut qu'achever son humiliation devant Dieu, qu'assurer ainsi son entière
Soumission. Il trouve juste et raisonnable ôet appel d'un prophète à sa conscience : « Pourquoi rhomme murmure-t-il contre la vie? Que chacun murmure contre son péché, » — Il y a plus. Si r origine du mal lui inspire déjà une humble résignation, il a découvert en Christ et dans ce que saint Paul appelle d'un mot profond « la communion de ses souffrances, » un autre mystère, aussi consolant que le premier était plein d'angoisse ; c'est" que, dans la main de Dieu, qui n'est plus pour lui un hasard aveugle, ni un tyran cruelj ni un juge inexorable, mais un Père pleiuv d'amour, le mal, le mal lui-même devient le moyen d'un souverain bien. Lui apprendre le renoncement, le détachement graduel de ces choses visibles qui ne sont que pour un temps, élever plus entièrement ses affections vers les choses invisibles qui sont éternelles, en un mot, le faire avancer plus rapidement que par aucun autre moyen vers le but suprême de son être, la sainteté, — tel est, à ses yeux, le but de la souffrance. Et ce but excellent, conforme d'ailleurs à toutes les aspirations les plus intimes de son âme, ne lui a pas seulement été révélé par la Parole de Dieu et dans le mystère des souffrances de Christ, mais dans sa propre expérience. Ohl comme la douleur a changé d'aspect! Comment ne l' accepterait-il pas avec amour de la main de son Père qui la lui dispense
par amour, quand, avec un homme qui souflTrit dans sa vie plus qu'aucun de nous, il peut redire ces paroles sublimes qui ne sont plus, à ses yeux, un obscur paradoxe, mais une précieuse réalité : « Notre légère affliction du temps présent produit pour nous un poids éternel d'une gloire souverainement excellente. » Je sais maintenant d'où elle vient, cette ineffable consolation que j'ai eu souvent le bonheur d'observer près d'un lit de maladie, en cet être souffrant à qui Dieu a tout ôté pour ce monde, mais à qui il a tout don^é pour l'éternité. Je sais quelle est la source de cette inaltérable paix qui respire sur tous les traits de son visage, qui persiste au fond de la douleur, qui s'élève même parfois jusqu'à la joie. Oui, je le sais, ce bonheur intime, là où tout au dehors annonce l'adversité, n'est ni de l'homme, ni de la terre ; c'est un miracle spirituel, c'est une création nouvelle.
Allons plus loin encore. Pénétrons jusque dans ce dernier mal qui résume tous nos maux, la mort. Qu'est-ce qui soutiendrait l'homme, abandonné à ses propres forces dans ce moment suprême où toutes les forces l'abandonnent , où ce monde qui renfermait tout ce qu'il aime, toutes ses espérances, toutes ses joies, disparaît pour lui au sein de ces douleurs qui le brisent? La mort... c'est la mort I Et je ne parle pas des angoisses qui
peuvent s'emparer de l'âme du mourant à la seule pensée de cet avenir éternel dont il va connaître les réalités.
Point d'illusions I Ce lit de mort d'un disciple de Jésus est bien aussi sa dernière et terrible épreuve. Mais d'où vient (je l'ai vu souvent avec bonheur, mes frères), qu'elle s'accomplit sans déchirements, et qu'ici, au sein même de la mort, tout respire la vie? — Ah I c'est que depuis longtemps cette heure du départ était préparée par ce détachement graduel des choses visibles que nous rappelions tout à l'heure ; c'est que depuis longtemps ce mourant mourait chaque j our et cela sans tristesse, parce qu'il éprouvait en lui-même que « si l'homme extérieur dépérit, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. « — Et si maintenant disparaît à ses yeux le monde visible, ce monde n'emporte ni son trésor, ni sa vie, ni son amour, ni ses espérances, qui dès longtemps étaient ailleurs. Parce que « Christ est sa vie, la noLortluiest un gain. » Quand, dans les variations d'une longue maladie, il flottait incertain entre la vie et la mort, il est possible qu'il répétât à ceux qu'il aime et dont l'affection et les prières voudraient le retenir auprès d'eux : « Je suis pressé des deux côtés ; » mais sa pensée intime devient de plus en plus celle-ci : « Mon désir est de m'en aller et d'être avec Christ, car c'est beaucoup meilleur. » — Meilleur? —^ Oui,
car c'est le repos, la plénitude de la vie, de Tamour, de la sainteté. Ce moment approche, ce vœu va être accompli. Une dernière fois ce racheté du Sauveur l'exprime de sa voix mourante, un dernier soupir exhale son âme dans le sein de son Sauveur : « Oui, viens, Seigneur Jésus 1- » — Et le Seigneur Jésus est venu !
Cette vie , triomphant au sein de la mort , qu'est-ce sinon une intervention immédiate de Dieu, un miracle spirituel, une création nouvelle ?
Non, cette création que nous avons essayé de décrire, bien qu'elle s'accomplisse dans le moral, bien qu'elle soit lente et progressive, comme toute œuvre de Dieu, bien que ses développements aient lieu au sein de nos faiblesses, de nos luttes, de nos défaites, de nos souffrances, n'en est pas moins l'œuvre de Dieu. Dans le petit enfant se trouve déjà l'homme fait ; dans le gland, qui commence à peine à germer, le chêne majestueux qui bravera les tempêtes. Que nul ne s'abatte en perdant courage, dès qu'il a reconnu qu'il est en Christ et qu'il porte en lui les premières réalités de cette création. Ces réalités suffisent pour élever sa foi au-dessus de ce monde matériel auquel l'incrédulité emprunte des arguments pour la combattre. Objet luimême du plus grand miracle, tous les miracles de la vie du Sauveur ne sauraient plus lui inspirer le moindre doute. N'a-t-il pas éprouvé en lui-
LES MIRACLES SPIRITUELS * i&3
même ces puissances du siècle à yenir dont le rayonnement guérissait les malades, ressuscitait les morts? Le miracle, il en vit chaque jour, il est sa vie jusque sur son lit de mort. Que dis-je? Être mis en possession de la vie éternelle dans le sein de son Dieu Sauveur, sera pour lui le miracle éternel.
Mais si cette création est Tœuvre de Dieu, ne Toublionspas, elle est aussi l'œuvre de Thomme. C'est en nous qu'elle s'accomplit ; ce sont toutes les facultés de notre âme qu'elle doit transformer; mais il n'est aucune' de ces facultés qui ne puisse y coopérer ou y résister. Être en Christ, voilà la grêice qui vous est offerte à tous; je ne suis ici que pour vous l'annoncer au nom de Dieu et de ses éternelles miséricordes. Maintenant, vouloir ou ne pas vouloir : telle est la tragique alternative qui vous est laissée. A vous la redoutable respoiî-sabilité I Bientôt les secrets des cœurs seront révélés : Oh I Dieu veuille que ce grand jour manifeste en nous tous cette création qui ira se confondre dans une éternelle harmonie avec la création des nouveaux cieux et de la nouvelle terre I Alors les paroles de saint Paul deviendront pour nous dans leur plénitude le chant de la délivrance : « Gràçe à Dieu qui nous a doafié la victoire par notre Seigneur Jésus- Christ I Les choses vieilles sont passées, toutes chpses sont faites nouyellei^. y^
Il est, parmi les théologiens actuels de l'Allemagne, un savant qui, de Taveu de tous les juges oompétents, y tient le' premier rang comme penseur. L'auteur du livre célèbre de YÉtique théolo- (fiquey si éloigné, d'ailleurs, de l'orthodoxie ecclésiastique, mais si ferme sur le terrain de la révélation positive, le docteur Rothe, professeur à l'Université de Heidelberg, a publié en 1863 un ouvrage, reproduction d'articles d'abord insérés dans Sludien tmd Kritikerij et dans lequel sous ce titre : Zur Dogmatik, il traite des principales questions qui servent d'introduction à cette grande science : Notion de la dogmatique. Révélation, sainte Écriture. Ce travail est universellement considéré comme l'un des plus importants qui aient été publiés sur ces sujets. En exposant sa théorie de la Révélation, l'auteur rencontrait sur son chemin la question du miracle qu'il d traitée en maître. On trouvera naturel mon désir d'appuyer d'un tel témoignage scientifique ce qui a
été dit dans les pages qui précèdent au point de vue de l'instruction et de l'édification de l'Église.
Pour le docteur Rothe, la révélation est si absolument surnaturelle, qu'elle est inséparable du miracle. Ou plutôt, la révélation, qui n'est pas autre chose que Dieu, se manifestant lui-même à l'homme d'une manière évidente, Dieu prenant place dans l'histoire de notre humanité, une telle révélation, c'est le miracle. C'est pourquoi l'auteur, en critiquant les vues de l'ancienne dogmatique, qui fait du miracle et de la prophétie les critères de la révélation, et celles de Schleiermacher prétendant que la révélation pourrait être complète sans ces actes divins qui la constituent, s'exprime ainsi :
« Pour moi, dans ce dernier cas, je me trouverais en présence d'une énigme, en présence d'une contradictio in adjecto, en présence d'une révélation manquant d'un caractère, je ne dirai pas auquel je puisse la reconnaUre, ma.is par lequel elle est. Le miracle et la prophétie ne sont pas, à mes yeux, des critères, ajoutés à la révélation existant sans eux, et qui ne seraient donnés que pour la rendre crédible, mais ils sont les éléments constitutifs de la révélation elle-même. Je regarde donc comme une erreur l'idée de l'ancienne dogmatique qui fait du miracle une action divine par laquelle Dieu veut accréditer ses serviteurs auprès de ceux pour qui ils sont chargés d'un message. Non, ce n'est pas
pour ce but que Dieu fait des miracles, mais potrr se manifester lui-même d'une manière évidente à rhomme dont la vue est obscurcie par le péché. Là où sont le miracle et la prophétie, là est la manifestation évidente de Dieu, et Dieu ne peut pas se révéler d'une autre manière. Il est donc inexact de dire que la révélation est accompagnée de ^racles et de prophéties, car. elle consiste plutôt en cela. Si j'en retranche les faits surnaturels (mirades) et la connaissance surnfl^î*re/fe (prophétie), — et je prends ce mot dans son sens le plus absolu, — je ne vois point ce qui y reste encore de surnaturel; or, il est ici question d'une révélation surnaturelle. » •
Après avoir ainsi exprimé ses vues sur la nature et le but du miracle dans la révélation, Rothe se trouve en présence de la grande objection, constamment opposée à cette action divine, objection tirée des lois immuables qui régissent l'univers, lesquelles, selon l'opinion des adversaires, rendent impossible l'idée même du miracle. Écoutons Rothe :
« Ici je dois m' attendre à cette question :
Comment s'aplanissent à vos yeux les diflBcultés dont est entourée la notion du miracle? Et en présence de cette question, j'éprouve réellement quelque embarras. Je suis embarrassé, non de résoudre ces prétendues difficultés, mais de les concevoir. Oui, je veux confesser ici, simplement
^ honnêtement, que je n'ai jamais pu, jusqu'à cette heure, m'expliquer ce qu'ily a dans la nature du 'miracle qui dût offusquer ma pensée. Gela vient peut-être de ce que je suis par nature foncièrement théiste et de ce que je n'ai jamais éprouvé la moindre inclination ni la moindre tentation panthéistique. Peut-être cela vient-il aussi en partie de ce que j'ai adopté le principe de séparer absolument deux questions trop souvent confondues. La question abstraite de savoir si le miracle est j)ossible en soi, et la question concrète si un miracle qui nous est raconté dans un cas donné (par exemple dans la Bible) est un fait réel. Ces deux questions appartiennent à des sphères tout à fait différentes : l'une est philosophique, l'autre historique; les confondre, c'est évidemment les obscurcir, et c'est ce qui n'arrive que trop souvent. Il me semble que plusieurs trouveraient en eux-mêmes le courage d' affirmer la première question, s'ils ne pensaient immédiatement à tels miracles concrets racontés dans la Bible, et s'ils ne craignaient, par cette affirmation, de se lier les mains pour la critique historique à laquelle ils sentent le devoir de les soumettre. Pour moi, je me garderais bien de le faire, et je ne vois pas même comment je serais exposé à ce danger. Si je tiens les miracles pour possibles et même pour indispensables,' il ne s'en suit nullement que je puisse admettre
sans examen toute donnée qui s'offre à moi comme un miracle, par cela seul qu'elle est rapportée dans rÉcriture. Je procéderai plutôt à Tégard de cette donnée comme pour toute autre qui parvient à ma connaissance par la voie de l'histoire, c'està-dire que j'examinerai consciencieusement par tous les moyens critiques qui sont à ma disposition, la vérité historique du récit en question, et le résultat seul de cette critique décidera pour moi si je dois, dans le cas présent, statuer la réalité d'un miracle. »
Après avoir ainsi nettement distingué deux questions, dont la confusion est déplorable dans le sujet qui nous occupe, et marqué à son point de vue la place d'une légitime critique historique, le savant professeur revient à l'objection tirée des difficultés du miracle au point de vue philosophique. Et c'est spécialement sur les observations qui vont suivre que nous voudrions appeler la sérieuse attention de ceux qui sont encore dans le doute.
« Personne ne peut s'étonner que le panthéisme et le déterminisme déclarent absurde l'idée du miracle ; ils tirent simplement par là la conséquence de leur principe. Quand Spinoza nie le miracle, cela découle si nécessairement de son idée de Dieu et du monde, que l'on a lieu d'être surpris de le voir accumuler tant de preuves de sa négation. On comprend aussi parfaitement que
Schleiermacher ne veuille point entendre parler de miracles proprement dits. Sa tendance au panthéisme et plus encore son déterminisme dans sa conception de la conservation et du gouvernement du monde, le conduisent nécessairement à ce résultat. Il n'est que logique en disant que « tout objet sur lequel s'opère un miracle étant » lié à tout l'ensemble des causes finies,» tout miracle «apporterait une perturbation dans le » cours de la nature. . . *. »
« Certainement, si le cours de l'univers est un problème d'arithmétique dont les facteurs, y compris les «causes libres 2,» constituent des quantités immuables en elles-mêmes ; ou si le gouvernement divin du monde est le déroulement d'un mécanisme à musique dont la mélodie est fixée de toute éternité, au moyen d'un cylindre garni de pointes rendues immobiles par le marteau de Touvrier, — non, alors il n'y a, dans un tel monde, aucune place pour le miracle. Le miracle, en effet, suppose une indépendance réelle bien que relative de l'univers à l'égard de Dieu, une distinction réelle entre la causalité divine et la création, et, par suite, un espace où se meut la liberté, — la liberté de Dieu aussi bien que celle des créatures morales. Mais cette pré-
1 Der ehrisiliche Glauhe, L S. S60.
' Der ehristliehe Glaube, î, S. 257.
supposition, je la demande pour de tout autrea raisons encore que la question du miracle ; elle s'impose non moins impérieusement dans rintérêt de la notion de Dieu, ainsi que je crois l'avoir démontré ailleurs *. Or, ces principes admis (et ils sont, selon ma conviction, les conséquences nécessaires de la foi à un Dieu personnel, au Dieu vivant), je^répète que je suis incapable de m' expliquer les difficultés que l'on veut voir dans la pensée du miracle. Tout aussi peu puis-je comprendre l'argumentation à laquelle on a si souvent recours de nos jours et qui consiste à invoquer contre le miracle la connaissance plus exacte que nous avons aujourd'hui des lois de la nature. J'ai toujours pensé que c'est précisément de cette connaissance qu'une lumière nouvelle rayonne sur la notion du miracle. Car, la loi de la nature et le miracle sont des idées corrélatives et là où la coimaissance de ces lois n'existe pas, là il n'y a point encore pour l'homme de miracle, — par la simple raison que tout pour lui est miracle. Même des penseurs théistes continuent à nous parler hautement de violation et d'interruption des lois reconnues de la nature par le miracle, et ils prétendent que le miracle, comme interruption de ces lois, rend impossible toute démonstration
' Theologisehe Ethik, I, S. 110-125.
scientifique de sa réalité, puisque cejte démonstration elle-même devrait reposer sur la validité reconnue des lois qu'il interrompt. Je l'avoue sans honte, je n'ai jamais pu saisir ce raisonnement. Quand Strauss * prétend qu'aucune action ne peut être exercée sur les lois de la nature que par une force qui se trouve dans l'ensemble de Tunivers, je le comprends parfaitement; car ce théologien ne connaît aucune autre causalité que celle de la nature, qu'on entende ce mot comme natura naturans ou comme natura nattirata. Pour lui, toute causalité est immanente à la nature, et cette grande cause que nous appelons dieu n'existe pas pour lai. Mais quand un théiste se plaint que la loi soit violée lorsque Dieu produit dans la nature par la seule force de sa causalité absolue un élément nouveau, mais parfaitement homogène à cette nature, je ne puis, en aucune manière, trouver la raison de cette plainte J Ue/fet de l'action miraculeuse de Dieu est luimême nature, entre immédiatement en elle, en devient une partie intégrante, et se range sous sa loi. Il ne prend donc pas en elle une position qui lui soit étrangère ou contraire. Si, dans ce monde terrestre, il y a un être humain qui doive son origine uniquement à la causalité absolue de ï)ieu, mais qui, du reste, vive d'une vie véri-
* ChrMiehe Glauheutlehre, I, S. 244.
i5l LE MIRACLE DANS LA VIE DU SAUVEUR
tablement humaine , comme tous les autres hommes ; s'il y a dans notre humanité quelques hommes qui ont été arrachés à la puissance de la mort, non par l'art du médecin, mais par la causalité absolue de Dieu; si, parmi les pains dont l'homme se nourrit, il en est quelques-uns qui n'aient point été préparés du produit du blé par la main du meunier et du boulanger, mais par la causalité absolue de Dieu ; si, parmi le vin dont les hommes se restaurent, il en est ime certaine quantité qui n'ait point coulé du raisin sous le pressoir, mais qui soit produit avec de l'eau par la causalité absolue de Dieu, — comment, dans ces suppositions et dans telles autres que nous pourrions admettre, le cours de l'univers, réglé par les lois de la nature, souiBfrir ait-il une perturbation? — Et ces lois elles-mêmes, comment serait-il possible qu'elles fussent violées par ces faits surnaturels qui s'offrent expressément à notre expérience comme n'ayant pas été causés par le cours ordinaire de la nature?... Ce mot : « Lois de la nature » qu'on nous présente sans cesse comme une tête de Méduse, je ne le crains pas du tout, j'ose le regarder en face sans me laisser prendre à la superstition que le préjugé y attache en se donnant des airs d'importance.
J'honore sincèrement les lois de la nature, et je me réjouis de chaque progrès accompli dans la connaissance que nous en avons. Dieu est celui
qui leur a soumis la création, mais lui-même, sa liberté, sa volonté toute-puissante, — voilà ce qu'il ne leur a point assujetti. Même dans le monde créé, il s'est réservé sa souveraineté absolue; précisément comme dans son conseil éternel il ne s'est point lié d'avance par le déterminisme inflexible de sa prescience à tous les détails du développement du monde, ni muré dans des décrets absolus. En constituant les lois de la nature, il n'a pas pu vouloir y emprisonner l'action de sa causalité, ni poser des limites à cette action. Pour elle, il n'y a d'autres limites que le contradictoire en soi, l'irrationnel, — le mal. — Le fait que le monde est organiquement constitué n'est point en opposition avec ce principe; car l'idée même de Dieu exige que cet organisme soit placé sous sa dépendance et n'exclue pas l'intervention de son absolue causalité. Luimême a donné aux lois de la nature cette largeur, cette élasticité, dirai-je, qui est la condition du cours régulier de l'univers, tout organisé qu'il est. Si ce principe est fondé dans la notion même de Dieu, il ne l'est pas moins dans la notion que nous avons de l'univers. Sans doute l'idée qui a présidé à sa création se réalise par un développement qui lui est immanent, mais seulement par le moyen d'une incessante intervention de Dieu et de son absolue causalité. »
Cette derïuère pensée conduit Rothe à consi-
dérer ici cette organisation du monde matâ:'ie] dont on se fait, selon lui, une idée exagérée et ne répondant nullement aux faits de Texpérience. Loin de présenter cette organisation parfaite qu'on oppose à la possibilité de l'action de Dieu, le monde matériel, parce qu'il est matériel et quoique formant un tout organique, montre, sous inille formes, ces imperfections inhérentes à tout ce qui est créé, — Ces obstructions, ces perturbations, ces désordres qui . nous apparaissent comme les maladies de la nature et qui, au travers de crises violentes, aboutissent à là destruction de tant de parties du grand tout, — quel domaine ouvert à l'action réparatrice de la cause première! Or, c'est précisément ce caractère bienfaisant que portent les miracles, puisqu'ils font partie de la révélation et de la rédemption.
Mais si, de l'idée même de Dieu et du monde, ressort la possibilité du miracle, il faut s'efforcer de concevoir plus clairement la notion de cette action divine, car, dans cette question, la confusion provient souvent de ce que l'on entend, par le même mot, des choses différentes. Il faut distinguer entre diverses espèces de phénomènes qui portent le nom de miracle.
« La plus sûre méthode en ceci sera de descendre par degrés de ce que l'on peut appeler le maximum du miracle à son minimum.
1 . » Le maximum du miracle serait évidemment là où nous aurions devant nous, dans notre monde terrestre, un effet opéré par Dieu sans IHntertention d* aucune came naturelle intermédiaire, une action divine absolue, immédiate. Ce serait là un miracle dans le sens le plus rigoureux du mot. Il n*y a, dans la pensée d'une telle action de Dieu, dès le moment qu'on admet sérieusement sa personnalité, aucune difficulté en soi; c'est plutôt à ce mode d'action que nous conduit, avant tout, la notion même de Dieu ; car ce mode absolu est propre à Celui pour qui la pensée et l'action sont une seule et même chose. Si Dieu est l'absolu, le mode le plus naturel de son activité, même ad extra, est, sans aucun doute, l'absolu. Nous devrions plutôt nous étonner si Dieu agissait d'une autre manière, du moins ordinairement. »
Rothe fait ici un rapprochement entre le miracle et l'acte de la création qu'il considère comme analogues, mais non identiques. Dans l'un et l'autre cas, l'action absolue de Dieu est celle qui s'offre le plus naturellement à la pensée, comme le prouve la notion populaire qui s'exprime ainsi dans l'histoire de la création : « Dieu dit : « que la lumière soit, et la lumière fut » ; et; ailleurs : « il parle et la chose est; il commande et elle existe. » [Ps. xxxiii, 9.) Il résulte de là que, dans le miracle au sens rigoureux, rien né peut être perçu que ï effet, La cause s*y révèle
iS6 LE MIRACLE DANS LA VIE DU SAUVEUR
nécessairement, mais l'effet seul est perçu parce qu'il tombe, comme une donnée nouvelle, dans le monde des sens. L'action elle-même. échappe à toute observation par cela seul qu'elle est absolue et sans intermédiaire. Mais il faut observer que Dieu ne saurait agir de cette manière que sur la nature; jamais sur des êtres moraux et libres pour y produire des effets qui ne sont ce qu'ils sont qu'avec la liberté morale de la créature qui les éprouve. Ainsi jamais dans l'appropriation du salut. Quelque nécessaires que soient ici des forces surnaturelles, elles ne peuvent jamais être dispensées sous cette forme du miracle au sens rigoureux, qui serait une magie divine. Mais Dieu peut très-bien exercer cette action absolue là oh il s'agit de produire des effets sur la nature. C'est dans cette catégorie que se rangent, par exemple, certains miracles du Sauveur, tels que l'eau changée en vin, la multiplication des pains et d'autres miracles analogues de l'histoire biblique.
« 11 est dans la nature des miracles de cet ordre que, bien qu'on puisse les concevoir comme p^ction absolue de Dieu, ils ne sauraient être expliqués. Car, expliquer un fait, c'est découvrir le moven intermédiaire entre ce fait et sa cause : or, ici, il n'y a point d'intermédiaire. Il n'y a donc ni enchaînement saisissable, ni succession. C'est pourquoi j'ai toujours trouvé un sujet d'étonné-
OPINION DE ROTHE SUR LE MIRACLE l»7
ment à voir des exégètes qui admettent la révélation, qui sont des défenseurs décidés des miracles bibliques, et qui s'arrêtent hésitants en présence de ce vin de Cana et de ces pains du désert (qui pourtant sont historiquement si bien attestés) et cela par la raison que l'on ne peut s'y représenter le rapport de la cause à l'effet. Mais qu'on ne le puisse pas, c'est ce qui est expressément donné avec la notion du miracle, dès qu'on l'entend, comme nous le faisons ici, dans son sens le plus rigoureux.
» Mais quelque claire que soit la pensée d'un miracle de cet ordre, c'est ici surtout qu'on entend s'élever de toutes parts contre sa possibilité, le vieux cri de guerre qu'on oppose atout miracle : « les lois de la naturel » Supposé, répète-t-on, que Dieu ait la puissance d'eiSfectuer ces actes de son absolue causalité, toujours est-il que, accomplis sur la création actuelle, ils seraient en conflit avec les lois immuables qu'il y a établies ; précisément cette espèce de miracles briserait d'une manière plus matérielle que toute autre Tensemble harmonique de la nature, elle serait comme une trouée dans son canevas. — A l'ouïe ' de cet argument, je ne puis que répéter la con- . fession que j'aidéjà faite : il m'est complètement incompréhensible. Le miracle, tel que nous l'avons décrit, serait en conflit avec la loi de la na-
ia§ LE MIRACLE DANS LA VIE DU SAUVEUR
tureî C'est ce que je déclare absolument impossible. Un conflit suppose un contact, et ce contact est exclu par la notion même qui a été donnée du miracle au sens absolu. Dans le miracle, tel qu'il a été défini, la création ne concourt en rien à son accomplissement, et la loi de la nature tout aussi peu. Il n'est en aucun rapport avec elle, il n'y touche pas : comment donc y aurait-il conflit? La notion même du miracle de cet ordre est que Dieu opère un eJBfet sans aucun intermédiaire de causes naturelles, donc sans aucune intervention des forces créées, ni des lois auxquelles ces forces sont soumises. Ainsi, dans sa genèse, ce miracle ne touche point au domaine des lois de la création, mais dès qu'il est posé par l'action absolue de Dieu seul, il devient partie organique de la « nature » et soumis à ses lois. Où donc, je le demande encore, où est le point sur lequel aurait lieu ce fameux conflit? où se trouve l'espace pour cette trouée que ferait le miracle dans le canevas si artistement composé par la main du Créateur? — Par la môme raison, je dois protester, avec non moins de décision, contre l'opinion de Weisse, que les miracles du supra-naturalisme se caractérisent « en ce qu'ils sautent par-dessus un ou plusieurs des degrés de l'ensemble des phénomènes naturels et imposent à la nature des efiets auxquels elle doit, par les lois qui lui
OPINION DE ROTHe SUR Lfi MIRACLE 10»
sont propres, refuser son concours. » — La nattire n'a, dai^ts notre miracle, absolument aucun concours à accorder ou à refuser.
2. » Tel est le miracle au sens le plus rigoureux. — Mais on peut admettre encore que Dieu agisse au moyen de causalités qui appartiennent à la création et cela en faisant servir à son dessein les lois mêmes qui leur sont propres. Seulement cette action se réalisera d'une telle manière qu'il sera évident que Dieu en est seul la cause première ; de sorte qu'ici encore nous aurons le miracle au sens propre du mot. — Ce que nous entendons par là, c'est que Dieu peut réaliser son artion directement par une combinaison de causes terrestres que nous ne pouvons ni comprendre ni accomplir nous-mêmes, bien que cette combinaison soit d'ailleurs conforme aux lois de la nature créée. Nous avons déjà vu qu'il n'y a, ni dans la notion de Dieu, dès qu'il est un être personnel,— ni dans la notion de la nature, rien qui s'oppose à cette action divine. — Or, l'espèce de miracles que nous venons de définir est en parfaite analogie avec les effets produits par la liberté humaine sur la nature terrestre, mais elle s'en distingue nettement en ce que nous sentons notre totale impuissance à obtenir par notre liberté les mêmes résultats que Dieu y produit. Dieu luimême n'accomplit point le miracle que nous supposons ici sans l'intervention de certaines forces
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naturelles mises en jeu d'une manière conforme aux lois qui les régissent, mais le concours de ces forces repose sur la combinaison de facteurs naturels qui n'est fondée ni sur le cours ordinaire de la création, ni sur l'action de la liberté humaine ; elle est causée par la libre action de Dieu sur la nature, mettant en œuvre des forces naturelles sans les soustraire aux lois qui leur sont propres. On sait que l'homme a le pouvoir d'agir sur la nature et de s'en servir comme d'un instrument pour les fins qu'il se propose, et mieux il connaît les lois de cette nature, plus il lui est possible de se l'assujettir. Ces lois, il s'en sert, dès qu'il les a reconnues, pour atteindre un but plus élevé que celui qui leur était assigné. Il fait ainsi produire à la nature des effets que, livrée à ellemême, elle ne produirait jamais, et qui paraîtraient miraculeux à des êtres incapables de comprendre cette combinaison de forces diverses. Chaque expérience de physique est un exemple de ce que nous exposons ici. — Comment donc Dieu ne pourrait-il pas, dans les desseins de sa liberté, se servir de cette même nature terrestre d'une manière conforme aux lois qu'il lui a données ? — Comment serait-il incapable de toucher cet harmonieux instrument que nous appelons la nature et dont nous-mêmes nous tirons de si merveilleux effets? — N'est-il pas au contraire rationnel de s'attendre à ce qu'il manie cet instru-
ment, dont seul il connaît à fond l'organisme, avec une perfection devant laquelle tout notre art n'est qu'un essai informe, et qu'il lui fera produire des effets qui plongeront notre intelligence dans la stupeur, — bien que tout dans son action soit aussi conforme aux lois de la nature que dans la symphonie du plus grand maître?... Tout homme réfléchi reconnaîtra ces miracles dans ce que l'ignorance appelle le hasard, « ce domaine que Dieu s'est réservé dans le monde. . . » Qui ne reconnaîtrait cette action libre de Dieu par la combinaison de diverses causalités naturelles dans tant de grands effets inexplicables, produits sur les destinées de notre humanité, et que l'on appellera hasard ou miracle, selon le point de vue où l'on se place? — Il n'en est pas autrement dans notre existence individuelle où, sous les mêmes combinaisons de l'action divine, tant de miracula potentiœ vont se confondre à nos yeux avec les miracula providentiœ. L'œuvre divine du gouvernement du monde est partout remplie de tels miracles. »
A ce second genre de miracles que Dieu opère par le moyen de forces appartenant à la création, Rothe ajoute l'idée d'actions miraculeuses que Dieu peut accomplir par l'intermédiaire de créatures intelligentes, par les anges qui exécutent ses volontés souveraines. Puis il se résume ainsi :
4( Ces deux catégories de xniracles désignées
Mtt LE MIRACLe dans LA Vll$ DU SAUyEUR
ci-dessus sont des miracles au sens rigoureux du mot, bien que la première des deux le soit, en comparaison de la seconde, à la plus haute puissance. Si nous voulons résumer les deux catégories sous une seule définition, nous dirons : Les miracles absolus sont des faits constatés par l'expérience et qui ne peuvent être Teffet de causalités appartenant à notre monde empirique, considéré, soit dans les forces du monde matériel, soit dans les forces de l'esprit humain, soit dans l'action combinée de ces deux genres de forces. Si maintenant il arrive que de tels faits soient opérés par un homme, il faut, pour qu'ils puissent être considérés comme des miracles au sens rigoureux, qu'ils soient accomplis sans remploi de forces naturelles matérielles , ou du moins sans des moyens proportionnés à la grandeur des résultats. Tels seraient, par exemple, la parole, le regard, l'attouchement. L'homme alors agit par la puissance de Dieu, Dieu opère le miracle par l'homme.
3. « A ces miracles absolus viennent s'en ajouter d'autres que nous nommerons, avec Schleiermacher, relatifs. — Ce sont des effets produits uniquement par des causalités naturelles, en d'autres termes, par des forces inhérentes à la nature physique ou spirituelle de l'homme, au moins dans un certain degré de son développement, ou encore par des forces inhérentes à la
nature extférieure. Mais comme ces forces nous sont encore inconnues, les effets qu'elles peuvent produire ne s'expliquent pas, et ainsi ils nous apparaissent comme des miracle.s. Un simple regard sur les miracles du Sauveur nous autorise à statuer ici cette catégorie de miracles relatifs. En eflfet, nous en trouvons plusieurs dans les récits évangéliques qui paraissent reposer sur une action naturelle, quelque extraordinaire qu'elle soit. Ainsi, avant tout, la guérison de l'aveugle, racontée dans Marc, viii, 23-25, et dans laquelle le rétablissement graduel de la vue est expressément marqué. — Ainsi encore, les guérisons opéli-ées par l'attouchement de Jésus . (Matth. , ix, 20-22; Marc, V, 25-32; Luc, v, 19, ch. viii, 43^-47.) Le maximum en ce genre de guérisons se trouve là où Jésus s'aperçoit d'une manière sensible qu'une force miraculeuse de guérison est émanée de lui et en conclut avec assurance que quelqu'un l'a touché. (Marc, v, 30; Luc, viii, 46.) Dans l'accomplissement de tels miracles, il y a incontestablement des forces naturelles enjeu ; seulement, elles échappent encore à notre connaissance, notre expérience ne se les est pas appropriées, mais ce fait suflSt pour établir qu'il existe une classe de miracles que nous pouvons appeler relatifs, par opposition aux actions absolues de Dieu. Ces miracles posent à la science des problèmes aussi attrayants que diflMles, et c'est à elle à écUircir
ces mystères par une analyse toujours plus pénétrante, en particulier dans le domaine de la physiologie et de Tanthropologie. Tout ce qui, dans la sphère de l'expérience, est constaté comme miracle peut aiguillonner le zèle de la science ; mais je dois appeler un esprit prévenu quiconque, par de simples raisons d'à priori , n'admet la réalité, ainsi que le fait Schleiermacher lui-même, que de ces miracles relatifs. On' peut, si l'on veut, poser ce principe que tout, même ce qu'il y a de plus miraculeux dans l'histoire, est un objet de recherches pour la science, c'est son droit; mais si cette science veut procéder avec sincérité et sans préjugés, elle sera bien vite forcée d'avouer que les limites qu'elle ne peut pas dépasser, ne sont pas encore pour elle les limites de la réalité.
» Après l'examen de ces diverses catégories de miracles, je demande encore : où est-ce que le miracle se trouve en conflit avec la loi de la nature? Je réponds avec assurance : Nulle part. Mais ce qui est vrai, c'est que le miracle vient tieurter de front l'absolutisme usurpé des lois naturelles et le fétichisme que voudrait en faire l'athéisme. Le miracle rend témoignage que ces lois ne sont pas la puissance souveraine du monde, mais qu'au-dessus d'elles règne Celui qui les a faites, le Dieu vivant. Il prouve que ce Dieu n'a pas entendu s'imposer par elles et imposer
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des entraves à sa liberté absolue et à son absolue sainteté ; mais qu'il en a fait des moyens qui toujours obéissent à sa volonté. Quand Dieu opère des miracles, il dit par là même qu'il existe un Être qui peut faire ce que toute la nature, ce qu'aucune créature ne saurait accomplir. Par le miracle il fait une œuvre qui dépasse les bornes de la nature. Le miracle proclame, d'une part, l'absolue indépendance du Dieu vivant, dans son rapport avec ce monde qui existe par lui, bien qu'il porte sa loi immanente en lui; et, d'autre part, la toute présence de Dieu dans ce monde. Et c'est précisément cette impression profonde de la gloire incomparable du Dieu vivant et personnel, toujours près de sa créature, qui fait l'intérêt religieux et permanent du miracle. Je dis intérêt religieux permanent, car il ne cesse pas, alors même que la destination du miracle au service d'une révélation qui a pris sa place dans l'histoire, est depuis longtemps accomplie.
» Dois -je maintenant parler des objections cent fois répétées contre la légitimité des consér quences que la théologie tire du miracle? Il me semble qu'on y a suflSsamment répondu. Quiconque veut, avec Hume, prouver qu'aucun témoignage historique, de quelque nature qu'il puisse être, n'élèvera la réalité d'un miracle jusqu'à la certitude, ni même jusqu'à la probabilité, montre seulement par là l'obstination décidée de son
parti pris : stat pro ratione roluntas I — Quant k ceux qui, comme Schleiermacîier, nient la possibilité de reconnaître en un fait quelconque un miracle, c'esirà-dire, un phénomène qui dépasse les limites de la nature, par la raison que pour cela il faudrait avoir une connaissance complète de ces limites, — ils devraient d'abord se mettre d'accord avec eux-mêmes. En effet, ceux qui répètent avec tant de pathos cette objection le font d'une manière d'où Ton peut conclure qift cette possibilité qu'ils nient existe pourtant. Comment, sans cela, pourraient-ils nier avec tant d'assurance la réalité de tels miracles rapportés dans la Bible, puisque cette négation même suppose, à leur point de vue, que ces récits contiennent des faits qu'on ne peut absolument envisager autrement que comme des miracles * ? La même inconséquence se retrouve dans l'objetion qui consiste à affirmer qu'il est impossible de reconnaître avec certitude en un miracle l'action divine, attendu qu'il y a des miracles qui peuvent être attribués aux anges ou aux démons, et que des critères certains manquent ici. En effet, ceux qui font cette objection sont des hommes qui, comme le fait très-bien remarquer Twesten, sourient à l'idée de ces Tspaxa angéliques ou démoniaques et qui ne voient
^ En d'autres termes : si la connaissance absolue ée la nature est nécessaire pour affirmer le miracle, elle Test tout autant pour le nier. (Trad.)
daiis Texistence même des anges et des démons qu'une superstition. Quant à ceux qui, avec TÉcriture, admettent la réalité de ces miracles (et je confesse que je suis du nombre), cette objection signifie peu de chose. Car, pour ce qui est des anges, il est à peine nécessaire de rappeler que, selon leur nature même, ils n'agissent que comme serviteurs de Dieu, en sorte que leur action peut être envisagée comme l'action de Dieu lui-môme. Et quant aux prodiges opérés par des démons, il n'est point difficile, à quiconque s'est familiarisé avec la révélation, de les reconnaître pour ce qu'ils sont à ce simple signe, que loin d'être en continuité avec cette révélation, ils sont, par leur caractère même, en contradiction avec elle. La réponse du Sauveur (Matth., xii, 24-29) à un scepticisme tout pareil et tout aussi peu sincère, suffit parfaitement.
» Ce qui précède prouve que j'accentue fortement la signification et l'importanqe du miracle; mais je ne voudrais pas que mon affirmation fût mécomprise. Elle ne doit point être interprétée dans le sens de l'ancienne apologétique; elle s'applique moins aux générations subséquentes qui se trouvent déjà en possession de la révélation qu'à la révélation elle-même, prise à son origine; en un mot, elle signifie que la révélation n'a lieu que par le miracle. Je place donc la valeur apologétique du miracle tout à fait sur l'ar-
rière-plan; en nos jours, elle est impuissante. Là où la révélation est admise, là où les choses proclamées par les miracles ont pénétré dans la conscience de l'humanité et en sont devenues la possession et la conviction, là il est d'importance secondaire comment on juge du miracle. Il est vrai qu'ici encore on ne comprendra point complètement la révélation^ on n'en aura point une pleine jouissance si l'on ne sait paà apprécier les faits divins qui la constituent. Cependant ce point, à lui seul, ne saurait être l'objet de la foi, à laquelle il peut manquer d'autres éléments bien plus importants. En particulier, je n'ai point pris la parole en faveur d'une foi irréfléchie au miracle qui s'imagine d'être, par elle-même, exemptée d'une enquête consciencieuse et approfondie de ce qui s'offre à nous comme miracle dans le détail concret. Envers ceux qui sont en possession delà révélation historique, je répudie toute pensée de les presser pour leur en faire admettre T origine miraculeuse, ou de mesurer sur cette admission ma confiance en leur foi. C'est déjà une grande chose si la lumière de la révélation resplendit sur eux, si la pensée chrétienne les éclaire, et si, à la clarté de ce soleil, ils trouvent leur chemin dans la vie. — Viennentils se heurter au miracle, je leur dirai : Amis, je ne veux pas vous imposer la foi au miracle :
bénéficia non obtruduntur. Vous ne pouvez pas vous
réconcilier avec les miracles, — laissez-les de côté. Mais ce sera à vous de voir ensuite comment, sans eux, vous vous mettrez d'accord avec l'histoire; à vous de voir comment, sans eux, vous trouverez une explication pragmatique des résultats historiquement acquis dans l'expérience de notre humanité. — Pour nous, nous en avons la clef dans les miracles. Quant à moi, je n'admets point les miracles par une sorte de cupidité dogmatique, mais dans un intérêt historique, et parce qu'en présence de faits indubitables, je ne puis m'en passer comme raisons qui expliquent ces faits. Je les admets, parce qu'à mes yeux, loin de « trouer l'histoire, » ils sont le seul pont âur lequel je puisse passer les abîmes béants qu'elle me présente... »
Telle est la pensée de notre éminent théologien : on voit que, selon lui, le miracle, qui a sa raison dans la liberté absolue du Dieu vivant et personnel, qui est inséparable de la révélation elle-même, qui est indispensable pour se rendre
compte des faits de l'histoire, — ne se trouve jamais en conflit avec les lois de la nature et n'est point, selon la définition vulgaire, une suspension de ces lois.
Nous avons respectueusement rendu jusqu'au bout la pensée du savant professeur ; c'est avec la même déférence que nous ferons maintenant quelques réserves qui, à nos yeux, ne sont point sans importance.
Et d'abord, en admettant comme des miracles relatifs, certaines guérisons opérées par le Sauveur, est-il bien sûr que, parce que ces guérisons s'accomplissent par des moyens et d'une manière graduelle, il faille y voir seulement des forces à nous inconnues, mais inhérentes à la nature physique ou spirituelle de l'homme, ou seulement des forces inhérentes à la nature extérieure? Je doute fort que les récits évangéliques, dans les quelques guérisons où se trouvent mentionnées ces circonstances spéciales, autorisent ces conclusions. Je ne nie pas certains moyens voulus et employés, mais où' est leur proportion avec l'effet obtenu? Qui ne voit la puissance divine éclater au travers de ces moyens? Ces guérisons sont d'ailleurs exceptionnelles. A l'ordinaire, Jésus guérit les malades, ressuscite les morts, par sa seule parole ; où sont alors les forces naturelles?
Quant à l'importance des miracles, que le
D' Rothe admet pleinement en dehors de l'apologétique (p. 165), je n'ai jamais pu comprendre qu'elle n'existât dans son intégrité que pour ceux qui en furent les premiers témoins, ou, comme s'exprime Rothe, à l'origine des révélations, dont ils font partie intégrante, et non pour les générations subséquentes. Je ne confonds le miracle ni avec la révélation elle-même, sans laquelle il ne serait rien, ni avec la foi, ni avec la vie religieuse; — mais, si l'on admet que le miracle est une manifestation évidente de Dieu dans le monde, comment une telle manifestation, d'ailleurs suffisamment constatée, n'aurait-elle pas pour la foi une importance permanente ? Un fait change-t-il de nature avec le temps ? Dieu ne se révèle-t-il pas par ses œuvres plus encore que par sa parole? Et ces œuvres peuvent-elles jamais devenir indifférentes à la connaissance que nous avons de lui ?
Enfin, et comme conséquence de l'observation qui précède, je ne puis pas ne pas admirer ce qu'il y a de vrai dans la largeur de cœur et de vues avec laquelle Rothe s'adresse en terminant à ceux dont la foi vient encore se heurter aux miracles ; — mais sincèrement est-ce bien la foi chrétienne qui peut les « laisser de côté ?» — Rothe ne vient-il pas de prouver lui-même que les objets de la foi chrétienne, création, révélation, rédemption, sont tous des miracles? — Je
conçois cependant que la foi naisse et grandisse sans songer aux miracles, par un contact immédiat et vivant de Tàme avec la vérité divine ; — mais certainement je me rencontre avec le vénérable professeur de Heidelberg dans la pensée que tous ceux « sur qui resplendit ainsi la lumière de la révélation » ne tarderont pas à en reconnaître avec bonheur l'origine divine, c'està-dire, à y voir le miracle de l'amour éternel de Dieu en Jésus-Christ.