PREMIERE PARTIE
LA PENSION CÉBERT
Une trentaine de petits garçons de souche européenne, en des costumes blancs à cravate de couleur, rangés par rang de taille, descendaient à l'église de ce pas léger et déjà de vacances qu'ont les écoliers le dimanche. Droite dans sa haute robe noire, Mme Cébert marchait derrière son pensionnat.
Mme Cébert était veuve. Sitôt après la mort de son mari, elle s'était d'abord durement attelée à une entreprise de transport pour les sucreries : propriétaire de six charrettes à mules et à bœufs, elle avait, pendant dix ans, dû se lever à quatre heures pour aller cogner à la porte des cabanons où dormaient ses domestiques indiens ou cafres, examiner, à l'écurie, fanal en main, les mangeoires, s'assurer, à la remise, de l'état des essieux, appeler encore plusieurs fois ses charretiers qui,
pris de cagnardise, l'entendaient mais ne se réveillaient pas. Il n'est point de serviteurs qui usent plus l'énergie de celui qui les dirige que l'Africain ou l'Asiatique des colonies : indocile par indolence, il faut tour à tour le gronder comme un enfant, l'implorer comme un malade, l'amadouer comme un parent, le menacer comme un esclave. Brisée de fatigue avant l'aube, la pauvre veuve se jetait sur son prie-Dieu, la tête dans les mains, pendant une demi-heure.
Mais à mater sa nôgraille, Mme Cébert avait contracté l'habitude et l'art du commandement. De tempérament elle était d'ailleurs faite pour donner des ordres : quoique née de trois générations de blancs des colonies anémiés par la fièvre, elle jouissait d'une carnation de blonde qui, aux heures d'énergie, s'enflammait d'une montée de sang violente à faire peur. L'ossature du visage carré, décharné au front, aux pommettes et à la mâchoire, accusait l'âpreté d'une ascendance de paysans normands que n'avaient pas adoucie les mollesses de l'existence créole. Toujours en camisole de percale noire, avec ses cheveux très blancs derrière lesquels transparaissait son crâne rouge, avec ses yeux grondeurs et pointilleux comme ceux d'un juge de paix, elle tenait si peu de la femme que les élèves avaient la plus grande peine à révoquer jurant, à genoux, sous un voile de mousseline, l'obéissance entière à un mari. Cependant Mme Cébert avait un garçon. Avec les piastres que lui rapportait son charroi, elle s'était flattée de faire donner à cet enfant unique l'instruction du Lycée de la capitale pour que, bachelier, il pût un jour occuper dans les Greffes, l'Enregistrement ou le Trésor, une de ces places qui, aux vieilles colonies, sont recherchées des mères beaucoup plus encore pour leur honorabilité que pour leur rémunération. Mais Edouard Cébert, dit Dadard, qui avait crû en force parmi les bœufs et les mulets, dans la fréquentation des
charretiers débraillés, constamment entraîné par eux sur la grand'route, ne put s'assujettir à la discipline scolaire au chef-lieu, comme il ne dépouilla jamais une odeur d'écurie inhérente à sa peau. Mme Cébert, qui, en toutes occasions, n'avait manqué de persévérance, renonça brutalement, dès la troisième escapade, à tout l'espoir de sa vie : elle le rappela et le campa à la direction du charroi. Comme le principal du collège de Saint-Pierre (1) mourait à cette époque, par un coup de tête elle monta une école préparant pour le Lycée les enfants blancs du quartier. Et elle l'établit dans la maison dont les dépendances servaient déjà de hangar à ses bêtes.
C'était entre les troncs de manguiers, dans le temps plantés bien à distance, que les garçons, entre les classes, prenaient leurs récréations... Peu tapageuses sous la direction d'une femme, elles étaient toujours interrompues par l'entrée ou la sortie d'un véhicule... Assise, un genou croisé sur l'autre, sous la véranda, Mme Cébert cessait alors de guetter les jeux : elle ajustait son lorgnon, inspectait au passage sabots des bêtes, harnais, roues, plaque de patente, observait ses charretiers sans paraître distinguer des nègres et mulâtres son fils Edouard, debout, le fouet en main, dans la caisse. Ensuite, elle restait quelques instants, les yeux fermés, se frottait les paupières qu'elle avait toujours violacées et, comme pour se décongestionner, se mettait à marcher en gendarme au milieu de ses élèves. Nu-tête, le front plissé, elle ne regardait personne, s'endurcissant l'âme à l'âpre conscience de son métier par quoi elle s'était elle-même condamnée à faire des fils des autres ce qu'il ne lui avait pas été accordé de réaliser du sien.
Cette contrainte courageuse, dans laquelle se
i Ile de la Réunion.
crispait Mme Cébert, donnait à son enseignement une tension de menace : à sentir une maîtresse se châtier soi-même avec rigueur, les élèves vivaient sous l'oppression d'une accablante sévérité. Apprendre sa leçon à la maison avant et après le dîner, pour la réciter le lendemain, monter le matin à la pension en marmonnant le texte tandis qu'on grignote son pain — glacé par l'air froid qui coule des montagnes et la peur qu'il ne se creuse des vides dans la mémoire, se la débiter vite à soi-même à l'instant où l'on devine qu'on va être interrogé, se lever à l'appel avec un cœur qui bat si fort qu'on n'entend plus sa voix, porter la dictée au bureau de Mme Cébert pour la correction, tout cela s'accomplissait comme par châtiment! Quand, par hasard, au cours d'un devoir, les élèves s'oubliaient à lever la tête, ils ne se reconnaissaient plus entre eux; les yeux de ceux qui, en cour, riaient à tout bout de champ, étaient anxieux; on avait le cœur étranglé par la certitude de recevoir des taloches. A ces instants les plaisirs des récréations, les bonheurs de la vie de famille étaient anéantis dans l'âme : on se trouvait comme des orphelins, abandonnés esprit et corps aux sévices de Mme Cébert. Et, humiliés d'être traités comme des enfants d'esclaves, ils subissaient, en se sentant prématurément vieillis, les rigueurs de l'enseignement qui devait faire d'eux des hommes capables par les manières, l'élocution, l'intelligence, de se maintenir toujours au-dessus des races de couleur.
Ah! ces classes plus bruyantes que les récréations! Mme Cébert professait, une règle d'ébène en main : à chaque phrase elle en battait son, bureau, de coups redoublés, quand une réoonse se laissait attendre. Sa respiration haletait comme si elle allait étouffer sur place; il faisait chaud à ne plus respirer dans la salle étroite dont le soleil brûlait les vitres. Soudain Mme Gébert,
en jetant sa chaise par terre, se levait, et, les veines bleues de son cou tendues à rompre, elle se campait derrière l'élève, et coups de poing sur le crâne, coups de règle sur les doigts, lui rabattait la tête sur le cahier jusqu'à ce que ses yeux en larmes vinssent mouiller le papier. En grinçant des dents elle criait : « Vous n'avez pourtant pas la caboche plus dure qu'une tête de nègre? Le premier petit noir des Frères de l'école gratuite ferait ce problème! » Au moins dix fois par jour tonnaient ces orages d'apoplexie après lesquels elle devait aller à la porte respirer; un Indien lui apportait de l'eau fraîche avec laquelle elle se tamponnait cou et front, et, quand elle s'était remise à sa chaire, il fallait que tous sanglots s'arrêtassent court.
Ce n'était pas la classe des petits, mais celle des grands qui éclatait le plus en hurlements et trépignements, car on y enseignait la première année de latin. Mme Cébert avait appris de M. Lenain-Fournaise, magistrat, les éléments de cette langue moite et, au bout d'un an, traduisait César et le De viris. Les mères avaient, dans leur ménage, la plus juste admiration pour la force de tête de Mme Cébert, et cela n'avait pas peu contribué au succès de son école.
Dans les rangs de la pension Cébert dont les passants admiraient la tenue, il y avait les enfants du Maire, du Président du tribunal et des magistrats, les fils des médecins et des directeurs des Sucreries et Caféeries. Deux siècles d'intimité dans le paradisiaque exil de la colonie prêtaient un air de consanguinité aux visages de ces enfants nés de parents émigrés jadis de Normandie, Provence, Bretagne, Aquitaine et Picardie, à qui le soleil du Tropique laisse leur blondeur jusqu'à quinze ans.
— Deux heures de retenue après la messe au premier que j'entends parler sur les rangs! —
cria Mme Cébert en ouvrant son parasol de mérinos.
Presque tout le temps, tandis qu'on suivait la rue Nationale sur laquelle descendaient les perrons fleuris des barreaux à liane-aurore, on marchait comme dans un sous-bois au matin. Les abeilles bourdonnaient dans les balais de cire des hauts palmiers en fleurs; à chaque coin de rue on voyait au loin rouler une calèche vers l'église et, par-dessus le sable de la plage, la rade bleue que rayaient des courants blancs.
Au moment où la pension longeait les fllaos de la Cure, aussi austères sur l'azur que des cyprès, Mme Cébert commanda :
— Halte!
Un milord arrivait à grande vitesse de la campagne. Aussitôt que le cocher eut aperçu le pensionnat, il serra précipitamment le frein, sauta du siège, et vint parler bas à Mme Cébert.
— Alexis Balzamet — appela-t-elle, — sortez des rangs!
— Voilà, Madame! »
Un joli petit élève, mince dans un veston trop long, la cravate noire, se présenta. Devant la Directrice il ôta son vaste chapeau de paille : la surprise avait rougi son front, mais les joues restaient pâles et il levait un peu inauiètement vers sa maîtresse de grands yeux de douceur.
— Aujourd'hui vous n'attendrez pas la fin de l'office pour monter chez votre oncle. Partez immédiatement; la voiture est venue vous chercher... Bonjour! »
Elle criait aussitôt :
— Allons, les petits de devant, marchons maintenant! Pierre Desrades, remplacez Balzamet, et, derrière, qu'on referme les rangs en bon ordre... Il est tout à fait inutile de retourner la tête! »
Dans le ciel où clapaient les ailes des pigeons bayadères, les cloches de la paroisse sonnaient
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les derniers sons de la messe. C'est ce moment qu'attendait Mme Cébert pour faire son entrée dans l'église, afin que les mères, assises, ayant eu le temps d'ouvrir leur éventail, jouissent de la satisfaction de voir défiler les écoliers, au milieu de la grand'nef, pas à pas et sages comme des enfants de France en leur tenue de société.