L'HABITATION
— Chouza, — demanda Alexis, — qu'est-ce qui est donc arrivé là-haut? »
Le Caire ne répondit pas d'abord, les yeux sur ses mules. En vieux cocher de la famille qui voulait prendre des ménagements avec l'enfant, il cherchait comment lui présenter la nouvelle :
— La bande de bœufs l'a échappé du parc hier, — dit-il d'une voix creuse.
— Ah! et pourquoi?
— Le gardien de bœufs avait bu Tarak.
— Mais le colon commandeur n'était pas là?
— Non, il veillait votre tonton parce crue, depuis deux jours, il est en bas avec l'nydropisie. Il ne cause plus, il dort comme un mort! Vos tantines n'ont pas voulu venir. Les autres m'ont envoyé chercher après vous.
— Pauvre tonton Médéric! — fit Alexis. — Heureusement qu'il est solide : jusqu'ici il n'a jamais été malade! — Et il s'enfonça dans le coin du grand milord.
Avec 1 agréable illusion qu'ont les enfants, en voiture, d'être les possesseurs d«» terr*s qu'ils
parcourent, il ne regardait rien de cette route que depuis deux ans il montait tous les dimanches matins. Il se laissait baigner dans la fraîcheur endormante qui lui donnait parfois l'impression d'avoir froid dans le cœur, tant l'air vif des montagnes tranchait.
Il venait d'avoir douze ans. Une prédisposition raffinée à la langueur éployait son corps fluet. Les mains traînant sur le coussin, la tête, recherchant aussitôt où s'appuyer, posée sur le drap bleu de la capote, c'était cette inconsciente grâce des gestes qu'inspire l'habituelle solitude aux enfants qui s'y blotissent par câlinerie. Sous le nez, la plus délicate bouche rêvait, juste entrouverte sur de petites nacres carrées. Les longs yeux noirs, qu'on sentait aggravés de projets intérieurs, éclairaient sa figure très blanche d'une lueur de désolation distraite; elle poignait d'autant plus que cette expression d'égarement naïf ne bouleversait pas la suavité du visage. Sous la pâleur de son teint, le sang rose était si timide qu'on devinait, à voir Alexis, qu'il ignorait les gaîtés brusques de l'enfance; c'était une chair orpheline, teintée de veines bleues, une figure abandonnée sur laquelle ni les mains maternelles ni les baisers n'avaient fait fleurir la sève.
De son père, parti de la colonie à la suite de mauvaises aiïaires, mort à trente ans de la bilieuse hématurite sur la côte de Madagascar où il avait désespérément essayé d'organiser un trafic de bœufs, il ne se formait aucune image. De sa mère, éteinte d'anémie quand il avait cinq ans, il conservait seulement le souvenir d'un jasmin qu'il avait cueilli dans une petite cour pour le lui offrir. La maman — autour de laquelle se groupent pour l'âme d'un enfant les souvenirs qui parfumeront toute la vie — s'étant effacée de bonne heure de son existence, il n'y avait pas de passe dans son esprit comme il n'y avait pas de
mère dans son cœur. Il ne se connaissait de parentes que ses deux vieilles tantes Balzamet, Elles habitaient la ville, brouillées avec leur frère Médéric qui résidait sur ses terres. Comme il était son filleul, tonton Médéric avait promis, au lit de mort de sa belle-sœur, de se charger de l'éducation d'Alexis et pourvoyait aux frais de son entretien en tant que pensionnaire chez Mme Cébert.
Tonton Médéric avait bon cœur, mais il était bon comme il était sédentaire, par une paralysie de l'esprit qui l'empêchait de faire même un geste pour voir s'il contentait le monde autour de lui. Vieux garçon de cinquante ans, grand et flasque, voûté, avec des yeux traînants, blafards et taciturnes, il vivait dans l'ombre, loin des autres, toujours en savates, affecté de manie casanière comme d'une idée noire. II ne recherchait la société ni des blancs de la ville, camarades de jeunesse, ni des petits-blancs des hauts qui achetaient son café et son géranium; il ne se trouvait bien qu'allongé dans son fauteuil, goûtant, paupières Baissées, comme une douceur d'opium, ce silence épandu sur la campagne créole, où, dans la sombre torpeur qui tombe du ciel sur les plantations, les paons seuls crient pour annoncer le tonnerre et la pluie qui descend des bois.
Le long de la route des Six-Cents où roulait le milord, le soleil étincelait dans les vétivers. Au fond des vergers crépus, les cases couvertes en fer-blanc ruisselaient encore de la rosée nocturne. La terre mouillée sentait l'héliotrope. Près du tambour d'eau, des jeunes gens rosés, en complet de drap noir, œillets à la boutonnière, causaient avec des nègres, familiers dans la bienveillance de la richesse répartie en le village. Leurs habitations fleuries se succédaient, innombrables, enchâssant les paillotes des gens de cou-
leur sur lesquelles pendaient les régimes mûrissants des bartaniers et les grappes de bancouliers centenaires. Sous l'abondance des arbres, les Cafres pauvres plaisantaient, assis dehors sur les pilons à riz, parmi leurs poules et chiens, la femme debout au seuil des boucans. Les mamans à poufs et les petites filles en indiennes roses, qui revenaient de la chapelle, regardaient trotter les alezans et souriaient à Alexis. Reliés par des arcs-en-ciel de toiles d'araignée, les grands arbres étaient encore engourdis dans un sommeil gelé; mais les serins du pays dans les camphriers, les bengalis dans les fataques, les moutardiers dans le lastron, les tourterelles malgaches au fond des rochers, chantaient partout. C'était, sur la transparence du ciel, toute une scintillation de bruits au-dessus de la terre. Et, au bout de la route, la montagne qui descendait de la Plaine comme un lourd torrent de granit bleu versait dans des cirques irisés ses cascades de mornes.
Quand l'équipage s'arrêta à la porte de la maison, tous les engagés de l'habitation, malgaches et mozambiques, venus entourer la mort qui leur est occasion de congé et de libations, accroupis, grognaient sourdement.
Alexis entra dans le salon. Spacieux et bas, il y traînait une odeur de chien. Plusieurs noirs emballaient dans des paniers vaisselle, bouteilles de vin et linge par piles. Chaises, fauteuils, guéridons, tableaux, arrachés des cloisons, gisaient cordés en tas.
Inquiet, il pénétra dans la chambre de son oncle. A peine eut-il tourné le loquet, il le vit, allongé dans les draps, jaune comme un Chinois à là lueur fixe d'une chandelle. Une grande mulâtresse de trente ans qu'il n'avait jamais rencontrée se dressa devant lui : sur sa blouse rouge ses cheveux étaient délacés, crépus; ses yeux de chatte enfiévré* par l'insomnie, le fixaient, vert*.
— Ma foi! vous arrivez a temps! — fît-elle d'une voix si niante, aussi effrontée que si elle ie connaissait depuis longtemps; — votre tonton
tt de passer sec! »
à la hâte, les savates claquant à ses talons, elle disparut dans les pièces voisines. Des armoires s'y ouvraient en grinçant et elle criait :
— Enlevez, enlevez vite, emportez-moi tout ce qui vous tombera sous la main! »
Dehors les Cafrines se lamentaient.
Dans la chambre où l'oncle Médéric avait dormi la moitié de sa vie qui, même le jour, n'était guère qu'un sommeil blafard, portes et fenêtres demeuraient fermées comme si c'était la nuit... Sur le lit d'acajou, le corps, ventre haut sous la toile blanche comme trois oreillers en tas, reposait, raidi, dans l'odeur sépulcrale de l'acide phénique. Alexis s'approcha, baisa le cadavre au front. Sa bouche éprouva la congélation de la chair morte qui semble soudain, des lèvres, monter le long des veines et pétrifier dans notre cœur la source chaude du sang; aussitôt, pressé de respirer le grand air, il voulut sortir... On murmura derrière lui.
Deux enfants mulâtres étaient postes là, sur des sièges. Le garçon pouvait avoir son âge, la
Eetite fille huit ans. Leurs yeux rôdaient : immoiles, comme en pénitence, ils étaient lassés à ne plus savoir que regarder dans cette chambre obscure. Le visage endolori, avec les attitudes souffreteuses des jeunes métis riches, ils le considéraient comme quelqu'un qu'ils connaissaient. Embarrassé, Alexis s'assit dans un fauteuil. Alors, la petite fille, en se frottant les yeux, glissa de son tabouret et se mit à marcher sur le parquet... Nu-pieds comme les enfants des domestiques, elle se murmurait quelque chose, ainsi que pour extérioriser par un bruit, si imperceptible fût-il, les idées de terreur enfermées en elle
20 Lli . RACE
par cette captivité près d'un mort. Elle s'approcha d'Alexis, et mettant la main sur son costume elle dit en lui indiquant mystérieusement le lit :
— Ça, c'est mon papa! »
Le frère, immobile sur sa chaise, prononça d'une voix chétive :
— Titine, viens ici; maman va te donner une rincée si tu causes fort! Maman n'a pas dit à toi qu'il fallait veiller sans faire tapage le corps de papa? »
Déconcerté, Alexis sortit.
De la maison, un sentier de dahlias entre les goyaviers violets conduisait à l'Argamasse où, comme à l'ordinaire, mûrissait au soleil la pullulante vendange du café récolté. Les grains versés de la veille luisaient en piles pourpres; ceux que les pieds des femmes malgaches avaient déjà fanés fermentaient, lie de vin. L'aigre odeur de marc en montait à la tête. Derrière le magasin du Commandeur, élevé sur pilotis à cause des rats, poules et pigeons picoraient sous le hangar où les noirs tournent les moulins ventilateurs et enfoncent par saccades le calaou dans les rangs de mortiers. C'était le ronflement de ce cabanon qui, dans la semaine, donnait le bruit de la vie à la propriété Balzamet, un des plus anciens établissements de l'île. Quand on n'y travaillait pas, on aurait dit qu'il n'y avait plus un chien dans toute la campagne.
Cris de paons, aboiements de dogues, coups de fusil que les Malgaches tiraient, selon leur rite funéraire, chaque résonance, ce matin, pénétrait le cœur d'un long frisson. A peine éloigné, Alexis se sentit soudain égaré, étreint par cette lourdeur de la terre créole où il semble que les chaleurs de l'été couvent leurs orages et les "I pluies de l'hivernage leurs pesantes averses. Pour la mort de tonton Médéric, que cette atmosphère avait rendu depuis longtemps presque muet, il
semblait que toute la campagne s'enterrât dans le plus profond silence!
« Alors, ce sont ses bâtards? » pensait-il. Et, tout à la révélation du secret de famille qui venait de lui imposer des cousins de sang mêlé, il oubliait de réfléchir à la perte de son oncle.
Ion son habitude, il alla s'asseoir à la Butte, devant la Vue.
Au-dessous des camphriers sombres, la route, au soleil, lovait un contour lar^e dans la pous- . Puis les champs de café rectangulaires; les plateaux de manioc rouge, hérissés de boucans cafres; les longues savanes de maïs, zébrées par les allées de cocotiers; les mille carreaux de cannes, quadrillés en tout sens comme des nattes de paille, autour des Sucreries; le Quartier, touffu comme un verger, d'où éclataient les murs blancs de l'Eglise, de la Mairie, de l'Ecole des Frères et de la Gendarmerie; les potagers malabares, à l'abri derrière les haies de cactus ; toute la terre de l'île, choyée par deux siècles de plantation, descendait, vermeille, vers l'océan qui remplissait l'horizon d'un silence bleu. A la Pointe, la Rivière de la Plaine, de ses bras d'argent, enlaçait des plages de sable cendré. Et de la mer bleue, sans bruit de lames, la Montagne bleue, sans brume de ravine, avec le doux élan de ses pitons, tout droit, montait vers le firmament sans nuages.
La calme des choses propageait en Alexis l'impression que tout autour de lui était trop large et qu'il ne se reliait à rien de ce qui l'entourait. Dans un vertige de bonté, il donnait son cœur à tout ce qu'il voyait, se transportait en imagination partout où se posaient ses yeux, s'éparpillait en lumière; puis, brusquement, comme par la peur de se fondre dans l'azur, Contractant son pue pour se prouver qu'il existait, il se mettait à réciter ses leçons... Pour apprendre, Alexis, à l'école, avant d'ouvrir un livre, était affolé de
découragement par la certitude de ne pas réussir. Plus amèrement qu à toute autre occasion, il éprouvait jusqu'au fond sa misère d'orphelin; il y avait du deuil sur son esprit. Cependant, à mesure qu'il se pénétrait de sa leçon, sa tristesse s'écoulait, comme on sent son cœur après les sanglots calmer ses pulsations, et son intelligence s'éclaircissait comme les yeux sur le inonde après qu'on a pleuré. Sans savoir pourquoi, il avait alors lillusion d'oublier ce qui désolait le plus son enfance et, dans l'exaltation, il jouissait de soi-même, de l'école, de la vie, jusqu'à sifiler, jusqu'à chanter! Dans une renaissance au bonheur qui était le triomphe de sa solitude, il marchait, marchait... Ni tante Zoé, ni tante Zélie, ni même tonton Médcric, ne lui témoignaient jamais quelque plaisir de ce qu'i] fût le meilleur petit élève; Mme Cébert, par économie, ne donnait pas de prix et, par rigueur, n'adressait pas de félicitations : comme son éducation avait été sevrée de caresses, son instruction l'était de récompenses. Cela pesait d'autant plus dur qu'il lui demandait toute la chaleur d'intimité et les encouragements qu'on attend de ses parents, parce que ses livres, sa pension étaient pour lui toute sa famille.
— Alexis! Alexis! — cria-t-on, — déjeuner est paré! »
C était la voix de la mulâtresse aux yeux verts,
Dans la salle sombre où, seul en face de sor oncle, Alexis prenait ses repas tous les dimanches, le frère et la sœur, déjà assis devant la table mangeaient avec cette gêne qu'ont les enfants des noirs, esclaves de leurs chaises, à manier 1ê fourchette. La femme servit Alexis, impatiente et taciturne comme une cuisinière. Par la porte entr'ouverte, pour ne les voir ni elle, ni les petits métis, Alexis tenait les yeux fixés sur le canapé du salon où l'on avait traîné le corps.
.♦.Tonton Médéric était habillé comme jamaiî
il ne l'avait vu : on lui avait mis sa redingote noire, un pantalon de fantaisie, des bottines vernies. C'est ainsi qu'il avait dû taire toilette pour les enterrements de la famille, l'enterrement de son papa, à lui Alexis, l'enterrement de sa maman... L'enfant eut soudain envie de fuir! A ce coin de table dont le bois lui glaçait les mains, égaré en Ire cette femme étrange et ces bâtards hébétés, sans personne de sa race près de lui, il s'efforçait de mâcher, mais sa gorge se contractait. Il essayait de regarder par la fenêtre les forets de palmiers qui, au bord des remparts, de toutes leurs feuilles agitées par le vent de la ravine, avaient l'air de battre des ailes vers les gorges de la Montagne.
Il se leva, se dirigea vers le salon. La flamme de deux bougies éclairait la mâchoire de son oncle en palpitant à petits coups, si faiblement... si tristement... qu'une grande plainte monta en lui comme du fond de son enfance... Comprenant alors seulement la mort, il pleura dans l'ombre.
Cependant la fillette qui l'avait suivi s'en retourna vers sa mère.
— Ah! il peut bien gueuler! — cria celle-ci. Qu'il verse toutes les larmes de son corps, car il pourra dire qu'il a perdu son ange gardien! »
Et avec rancune elle ajouta :
— Je voudrais bien savoir si ses tantines à cette heure vont payer son école! »
A ces mots : « payer son école », Alexis se dressa, fermant les yeux, comme frappé dans l'âme. En un effarement funèbre où il ne sut s'il allait crier, courir, avec un besoin fou de ne plus entendre, il s'abattit à genoux devant le canapé, il saisit la main de son oncle, l'embrassa, interrogeant désespérément le visage de ses yeux brillants de larmes, et de son cœur jaillit :
— Tonton Médéric, tonton Médéric! qui? qui maintenant paiera mon école? »