LL MIRACLE
qui s*y trouvent groupés, sur la vérité ou la fausseté du miracle de la Salelle. A en croire les dévots du miracle, le Pape se serait exprimé nettement dans un sens favorable à révôcliô de Grenoble. M. Lambert, curé-doyen de Laroche, ce prêtre éclairé qui n'a élevé des autels à la Vierge de la Salette qu'après une étude consciencieuse « affirmait ceci, le 6 octobre 1855 : « Le Saint-Père lui a recommandé (à Mon- « seigneur de Grenoble) avec instance de maintenir (( cette d(HTitioij (de la Salette), qui fleurit, dit-il, si « heureusement dans ce diocc^se, de la propager de a jour en Jour davantage « surtout de la défendre « contre les épreuves, diverses auxquelles elle pour- « rait être exposée. » Or, les lignes qu'on vient de lii'e renferment précisément le contraire de la vérité. Nous reprenons l'analyse de la lettre du Pape consignée dans le Mandement de Tévêque de Grenoble, et nous y voyons que le pontife romain recommande vivement la dévotion envers la Sainte- Vierge en termes généraux ; mais tienl-il le même langage en ce qui concerne la dévotion spéciale de la Salette? Nous citons, toujours d'après le Mandement, le passage suivant de la lettre papale : « Quant au tt lait (de la Salette) qui a été présenté en tant de <( manières^ et que Tévèque votre prédécesseur a ap- « prouvé, sur des documents et des preuves que vous « avez ceriainemefnt en main, rien ne s'oppose, dès « que vous le jugerez convenable, à ce que vous Ccxa- « miniez de nouveau et îi ce que vous puissiez le « prouver publiqnt ment. »
Trompé, en 1851, par les faux rapports de la seconde commission de Tévêché de Grenoble, le Pape avait fait indirectement acte d*adliésion au miracle; il avait accordé des indulgences spéciales aux confréries de la Salette. Mais en écrivant à Monseigneur
DE LA SALETIE
Ginonlhiac, il a sous les yeux le Mémoire qui lui a été adiessé; il a parrouru ces pages terribles , où les révélations se pressent et se succèdent comme les flots de la mer. Pie IX recule; le goulBfre d'absurdité creusé autour de la montagne de la Salette, Teffraie; Pie IX autorise i*évêque de Grenoble à punir les auteurs du livre, à défendre la lecture du livre à son clergé, dans l'intérêt de la discipline et de la dignité épiscopale ; mais il ne veut pas se prononcer en faveur du miracle, de ce fait de la Saîette, qui a été, dit-il, raconté en tant de manières différentes. Huit ans se sont écoulés depuis Tapparition, et le chef de rËglise doute! U y a trois ans que Févèque de Grenoble a proclamé le miracle; et après avoir cru un moment au caractère surnaturel de l'événement du 19 septembre, le chef de TËglise doute! Non-seulement il doute, mais il semble peu convamcu que les documents sur lesquels Tévèché de Grenoble s'est appuyé soient sincères. Vous avez ceiiiainement ces documents entre les mains, dit-il, à Tévêque actuel. Quelle expression de doute dans ce mot! Mais c'est dans les dernières lignes que la pensée pontificale apparaît tout entière. Rien ne s'oppose , ajoute-t-il» à ce que le fait de la Salette soit examiné de nouveau, afin qu'il pwUse être prouvé puHiqummU. Le Pape» à qui seul rËglise reconnaît le droit d*imposer la croyance d'un miracle aux consciences catholiques, déclare que le fait de la Salette doit encore être exa miné, prouvé publiquement !
Il semblait que cette extrême réserve de Pie IX indiquât à révêque de Grenoble la ligne de conduite â suivre. Le devoir du prélat était de provoquer un examen sévère, de rechercher des preuves Inconteslablcs; celm-ci ne tint aucun compte des avertissements indirects, mais significaUis, qui lui étaient don-
UL'S. 11 cciisura le livre, suspendit les auteurs, mais s'absliiit d'ouvrir I eiuiuête h la(|U(^lle le Pape Favail délicatement convié. 11 persista k poser le fait de l ai)paritioD comme miraculeux, comme inaccessible désormais k toute critique, comme déliant toute controverse. Aux doutes exprimés par le Pape, l'évêque de Grenol)le répondit par le passage suivant de son Mandement :
« Ne pensez pas, cependant, que notre intention soil dans celte circonstance de juger de nouveau le fait de la Salette et d'en discuter ici les fondements et les preuves. Attentif à suivre la marche de l'Église, qui se contente d'opposer aux maux présents les remèdes nécessaires et ne va pas au delà, nous nous bornerons à relever dans ce livre ce (fui nous y parait Je plus dangereux et le plus répréheiisible.
(( Nous n'examinerons même pas la valeur des raisonnements qu'il contient, nous nous renfermerons dans les faits; et il nous sera malheureusement facile de vous y l'aire nîm^riiuer des réticences (jraves et Irrellediics, ((es alertions fiasard(¥s ou même certainemetU fausses^ des alk'gations sans fondement et qui sont injnneuses pour mire vénérable prédécesseur et pour des prêtres respeetatfiesde notre diocèse^ enfin des insintuùUms insidieuses, quand elles ne sont pas ouvertement matveiilanîes. »
Jus(pr;i présent, il n'y a pas eu d'examen nouveau, il ne s'est [)as ])roduit de preuves nouvelles. • Crueiiemeul frappés par la lettre du Pape de 1854» les promoteurs de la Salette devaient bientôt recevoir le coup de grâce des mains de la justice civile. La condamnation épiscopale du Mémoire au Pape n'avait pas éleiiil le foyer de ropixisilion. Cliacun comprenait, les nnialeurs du uiii'ade tous les lU'eniiers, t^uo les faits imputes à M"' Lamerlièie étaient trop
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précis , avaient Irop de rapport avec des circonhiauces connues, pour ([ue les esprits les plus disposés à croire aux niirnclos ïie conriisseiil pas dos doutes graves. L'étoile de la SaleUe pâlissait scnsiblenicat. On ne pouvait se résoudre à échouer pitoyablement sûr le rocher de rindifférence ou de rincrédullté publique, quand, après une traversée si orageuse, on voyait se dessiner les contours du port. Un suprême effort fut tenté. Sons les pressantes instances des ecclésiastiques du diocèse de Grenoble <iui avaient rivé leur fortune aux destinées de la Salette, M'^'' Lanicrlière fit assigner au tribunal civil de Grenoble, au commencement de 1855, M. le curé Gartellier et M. Tabbé d'Eléon, deux des auteurs de La Salette devojit le Pape et du Mémoire au Pape; elle prétendit avoir été calomniée dans leurs écrits, et réclama 20,000 fr. de dommages-intérêts.
Le débat judiciaire provoqué par Lamerlièrc, était nettement posé* Les deux prêtres défendeurs avaient écrit que la dame blanche qui s*était montrée, le 19 septembre 1840, aux petits bergers, n'était autre (pie M"^ Lamerli^re. Celle-ci, se considérant connue calomniée par cette imputation, mettait le tribunal civil en demeure d'examiner les faits, les circonstances, les témoignages, les documents, sur lesquels M. Gartellier et M. d'Ëléon avaient basé leurs affirmations.
Du jn^T'iiieiit à intervenir dépendait donc le sort du miracle. iM"*' Lamerlièrc et ses i)ieu\ amis brûlaient leurs vaisseaux. Il semblait qu'en révélant les démarches de M"»^ Lamerlière, les auteurs du livre incriminé eussent le pressentiment de cette action judiciaire. Ën. racontant répisode deTancienne religieuse, ils avaient placé la note suivante au bas du récit contre lequel devait s'élever plus tard la réclamation judiciaire de M"*^ Laïuerlièrc ; « Lu senlimeut de haute convenance,
« je dirai plus, le besoin de ne pas exposer à de sour-
« des attaques les personnes dont j'invoque le ténioi- « gnage, dans le cours de l'épisode LnmerliiTe, est (( cause que je les dôsi^ne par une simple initiale, tt Mais leur nom et leur adresse sont déposés entre les (t mains de S. Em» Mgr le cardinal métropolitain (l'aN « chevëque de Lyon), de Mgr Tarchevèque de Paris « (M. Sibour), de Mgr Tarchevêque d'Avignon, de « Mgr révèque de Gap, de S. Exc. le nonce aposto- « lique.
« Si jamais il prend fantaisie à M"^ Lamerlière « d'évoquer sa cause à une juridiction ecclésiastique « ou civile, chacune des personnes indiquées compati raftra ; ^lle trouvera sa sécurité dans la publicité
« d'une information. »
Le tribunal possédait donc tous les éléments d'appréciation nécessaii'cs. Voici le jugement remarquable qu'il rendit auonois d'avril 1855 :
« Attendu qu'il faut reconnaître <\\io les ouvrages gui ont motivé la plainte sont l examen critique d un fait diineurë jusqu alors obscur; que le but unique (pie se sont proposé les auteurs a été lie prouver, dans l^iiitérét de la vérité ^ qui est aussi celui de La rcLigian^ que ce fait n'avait rien de surnaturcL ; qu'ils ont voulu combattre ce qu'ils regardaient comme une erreur et en empêcher la propagation ; qu'en cela, ils ont pu croire user d'un droit et remplir un devoir;
(( Qu'il faut reconnaître aussi que, s'ils ont parlé de la demoiselle Lamerlière, c'est accidentellement, pour en rappeler les actes et les propos qui pouvaient auto- • riser a croire qu'elle s'était montrée, le 19 septembre 1846, sur la montagne de la Salette ; mais que cette publicité donnée à certaines circonstances de sa vie privée était une nécessité de leur démonstration ; qu'ils se sont d'ailleurs servis de ce moyen avec modéraîio!!, en rendant hommage au caractère et aux sentiments delà demoiselle Lamerlière; (ju'il ne saurait entier dans l'esprit de personne qu'ils aient eu l'intention de
DE LA SiVLETTE.
lui liuire, de porter atteinte à soii honneur, à sa considération ; qu'une pareille supposition est repoussée par Tesprit général des ouvrages et par leur but sérieux ; que la bonne foi des auteurs ne saurait être mise en doute, en présence des faits reconnus su/fL^ani'^ ment établis par les documents produits;
« Et attendu, en droit, cjup l'intention de nuire^st un des éléments constitutifs de la diffamation; que la jurisprudence, d'accord avec les principes, est constante sur ce point; que, cet c'iémont manquant aux faits (loiît on voudrait l'aire ressortir la dillaniation, il faut admettre que ces laits ne peuvent rtre considérés comme diftamatoires, et par suite donner lieu, comme tels, à une réparation civile;
« Attendu, néanmoins, (pi il y a lieu de rechercher si ces faits, ainsi dépouillés de tout caractère diffamatoire, ne poLin aient pas être une cause de dommages,, comme constituant un quasi-délit;
« Attendu que Tarticle 1 382 dii Code Napoléon ne donne naissance à Tobligation de réparer des dommages que lorsqu'il y a eu faute de la part de Fauteur du fait et préjudice éprouvé par celui qui s*en plaint;
(( Attendu qu*il ne saurait y avoir de faute de la part des auteurs pour avoir écrit ce qui se trouve dans leurs livres touchant la demoiselle Lamerlière, oLors que celle-ci Va rendu vraisemblable par ses a&teSj par ses propos, suffisamment constatés dès à présent;
« Que le fait de la Saletle appartient \\ Diistoire contemporaine; que les auteurs, on examinant ce fait, en le discutant pour en déterminer les caractères, n'ont pu faire autrement que de raconter les circonstances de ce quMls croyaient être la vérité ; (ju'iis n'ont fait en cela que ce que font, ce que sont obligés de faire tous les historiens;
« Qu'il faut bien, en effet, sous peine de rendre l'histoire impossible, leur reconnaître le droit de rendra compte des paroles et des actions de ceux qui se sont trouvés mêlés aux événements qu'ils racontent; que tout ce qu'on peut exiger d'eux, c'est qu'ils n'abusent pas de ce droit; qu'ils n'accueillent pas avec légèreté des rumeurs vagues, sans en vérifier rorigine et la valeur ;
« Que dans l'espèce, on ne saurait faire un sembla
90 L£ MmACL£
b!e ivpiuche aux auteurs, car rensemhle (les faits qnils énoncent relativement a lu dcnioineUe Lamerlière jfmwe jnfiifuà révidence (jn ils ne les ont accueillis qu'avec une entière bonne foi, après vn examen réfléchi, sans imprudence ni légèreté, et quils ont puisé dans des documents sérieux et des témoignages respectaMe$;
0 Que CCS faits, envisagés comme faits dommageables et non comme ikits diffamatoires, seraient de nature à être prouvés par des témoins; mais que tek do^ cuments produits et (es ctrcon stances de ta cause dispensent ie ttiinmal de recourir à cette preuve;
« Attendu, au surplus, qu*y eût-il faute de la part des auteurs, celle faute ne saurait donner lieu à aucune réparation; rîu'on eifet, il n'y a pas en de préjudice cau5;é h la demoiselle Lamerliî?re; que d'abord elle ne se plaint pas et ne pourrait seplaindn' d'avoir éprouvé, d'une manière indirecte, un dommage matériel ; que, ([uant à un préjudice moral, il est évident qu'elle n'en a pas éprouvé non plus ; que les allégations reufei ruées dans les écrits n'ont pu moditier en rien sa réputation et porter en aucune façon atteinte son honneur, à sa considération ; que les auteurs ont d'ailleurs pris soin de mettre à couvert ses intentions; qu'enfm, elle est restée après les iniblicationd ce qu^etle était avants une personne renommée par sa grande dévotion , par son zèle ardent pour les intérêts religieux , pour ta propagation de la foi ;
a Attendu qu(», de ce qui précède, il résulte que la demande de la demoiselle Lameriière est dénuée de toute espèce de fondement, vis-à-vis tant des auteurs des ouvrages dont il s'agit que du sîeur Redon, qui les a imprimes;
« Par ces motifs :
« Le tribunal, ouï en ses conclusions motivées, M. Jalenque, procureur impérial, sans s'aiTèler au\ demandes, fins et conclusioiis de la demoiselle Lameriière, dunl elle est débouté(\ met les défendeurs hors d'instance, avec dépens; dit (pi'il n'y a lieu d'ordonner la publication ni Tinseiliou du préseiil jugement dans les journaux. »
Ce jugomont, qu'aucun des organes de la presse
DE LA SALETTË
rdigiouse de France et de Belgique dévoués à la Salette n'a publié ni même mentionné (*), domine tout le débat. 11 est décisif. M"^ Lamerliére Ta si bien compris» qu'elle s'est abstenue de recourir à une juridiction supérieure. Ce dœament Judiciaire appar tient désui iiiais à lliistoire.
1! ne reste i)lus au h^cleur, pour se rendre compte de toute l'importance du jugement, qu'à connaître le récit sur Texactitude duquel le tribumU civil était appelé à se prononcer. Voici le passage du livre dont les assertions ont poiir base des documents si sérieux, des témoignages si respectables, des propos et des actes de jtf"»^ Lamerlière si bien élabUs, que le tribunal a ciu pouvoir se dispenser de la preuve par témoins :
« Ai)rès plusieurs années de séjour au couvent de Saint-Pierre (à Grenoble), sous la direction religieuse, de M. Rousselot» M^'* Constance Lamerlière de Saintci) Une seule fot» eesitente mUi rompu; M. le «Mé-doyen 4» LtfecAi t^tsl espriné eioel dans sa lettre du • octobre :
H Mai(> le jugeiiit'iii du tribuiiul de Grenoble ? Ccsl le gran«l cheval de l>a<* <« laMIe, ic pivut dt s iJcclainallon? passionrrccs confrc rai>pai iiioii de laSainIc n ViiTi C sur la niuiitiigno de lu fail lie. Kli bicii,(|ue prou^ c ce ju^jeinciil ? •< Que i\l>'«^^ Lumcrlière a joué au iiiiruck* sur les Atp««? Mais cette audau ciease myàiiflcailon serait une abominaliie ««erofiierle ; et vous n'ignorez « pas qu'il est dans nos Codes des dispositions peu propres è eneonrager les « escrucs de (|uelqnecspéee qtf*lls soieot.
« SI donc les juges onf reconnu (fue l*('\rnoment de la Salclfc rsf une c« piperie, s'il •» vtv éfnhli que .Ml'»' Laïui riiéie a joué le rùlc o<l«eux de la « Vierge Muiie, Uesct iidue des cicux , elle devait é(rc poursuivie et conm damnée. Or, Il n'y a pas eu de poursuite dirii'ée couire elle; duuc il n'a pa;» M dtéjpronvd qu'elle est Tauleur de celte saeriKiiO imposture. « Rn traçant ces lignes, le Judicieux ceelcsiastiquo confondait, dans sa fol naïve, la eonuMlie avi-c l'escroquerie; il ignurait«iue le sacrilège, n'êlanl pas un delil civil, ne (iHiilie jkis sous t'applit alion dr la l(»i; ijue eliacu» a le droit «le se faire pai.?cr pour saint .lo-^cpli on pour loiil autre Saiul, comme M"** Lanu-rtirre »*eHt fait passer pour la .Mère de I>ieu, (]uand cette iropoi»lurc a n paa un but d'escroquerie,
L>xeinple de M. Ir dvfco de Lorodie est une nourellc preuve de la prudence, de la sagesse avce le^uclles les historiens de la Salctte se sont formé une convlcUott.
Ferréol entrait au couvent de la Providence de Grenoble en i82S.
Cet établissement religieux venait seulement d'être
fondé. 11 avait à sa t^te une femme d*un haut mérite, M""' Chantai, aujourd'hui modeste maîtresse d'école à Vizille , en qualité de religieuse de la Providence.
« M^^ Lamerliëre, née de parents riches, avait reçu une éducation soignée; elle occupa successivement
divers emplois dans la maison de la Providence et fut enfin choisie pour maîtresse des novices.
« Douée d'une imagination vive, elle avait une piété exagérée, elle se livrait aux pratiques les plus mystiques; Faccomplissement de la règle ne suffisait pas k son zèle ardent; dans sa classe, dans sa c^lule, partout il lui fallait de petites chapelles qui lui rappelassent plus particulirrement la présence de Dieu et de la Sainte-Vierge; à Faide d'une parole facile, elle fascinait aisément ses élèves, jeunes filles de la campagne , simples et à peine initiées aux premiers éléments de rinstrûction la plus ordinaire. Ces tendances soutenues k rilluminisme éveillèrent la sollicitude de la supérieure; et comme son devoir était de prémunir les novices de Tlnstitut contre une innovation téméraire ou une exagération dangereuse, M*"*^ Chantai fit surveiller par Taumônier de la maison, M. Desmoulins, aijqourd'hui attaché k la maison d'éducation de Saint - Joseph , à Grenoble , les explications et commentaires du catéchisme particulier que faisait M"*^ Lamerlière.
(( Celte surveillance gêna M"*^ Lamerlu're, (jui déjà entretenait ses élèves et la communauté de son projet de fonder des congrégations particulières (la Sainte- Famille, la Crèche, etc.), et tout à coup, après huit ans de séjour dans la maison, de leçons données aux no-
D£ LA SÂLETTË.
vices, elle prétexte le besoin de repos pour se livrer aux exercices d*une retraite absolue.
« M**^ Chantai cède à cette demande avec empressement; W^^ Lamcrlière entre en retraite. Elle le fait d'une manière si complète, quelle se renferme dans sa cellule et ne la quitte que pour se rendre à l'église ou au réfectoire.
« Trois mois s'écoulent ainsi, puis, sans prévenir personne, M^^* Lamerlîère quitte la maison en fugitive et se dirige versNotre-Dame-du-Lans (diocèse de Gap).
M Elle s'y arrête quelques jours et se met en route pour Marseille.
« Elle s y rend à pied, visite religieusement les diverses églises qu'elle trouve sur son chemin, se pose en artiste devant les tableaux qui les décorent, mande le curé du lieu, lui signale les défauts à corriger, les réparations h faire; pour l'engager à entrer dans cette voie, elle lui indique avec assurance un prix idéal et se lait inscrire sous le nom de C. Lamerlière de Saint* Ferréol, comme toute disposée à en payer une bonne part, dès qu*on l'avisera que les réparations sont faites.
« Inutile de dire qu'aucune des promesses n*a été ienue.
« Elle arrive enfin à Marseille, se lie avec un prêtre qui s'occupait de fondations diverses, d'œuvres pies, de congrégations pour les classes ouvrières. — Cel exc^ent prêtre meurt; M^'^ Lamerlière vient à Valence.
K Là, elle se lie avec un ecclésiastique dont le nom a eu beaucoup de retentissement, et ne l'abandonne que lorsqu'il succombe lui-même sous les coups de la mauvaise fortune. Mais pendant son séjour, elle avait poursuivi la réalisation de son rêve favori; elle avait organisé sa congrégation de la Sainte-Famille et Mt des efforts désespérés pour obtenir le patronage de révèque de Valence, Mgr Latourette.
Lh xMIftACLË
<» A Grenoble», où elle venait a&sez souvent, elîe avait tenu à agréger M. Rousselot, premier diredeur de sa conscience ; M. le chanoine Bouvier, demâème directeur.
« Au milieu de tous ses projets, elle dissipait sa fortune; sa eoi ivspoiulanoe annonçait une altération toujours croissante dans ses taeultrs iiUeliecluelles: quelques membres de sa famille s'en émeuvent et ihclient de la ramener par la douceur. Lamerlière ne tient aucun compte de leurs obsefrvations amicales, et comme les choses ne faisaient qu'empirer, sa propre sœur et son heau-lVère se pourvoient auprès du tribunal de Saint-Marcelin, forment contre elle une demande en interdiction. Cette dei^^nde est adressée le 28 août
« Le 5 septembre suîirant^ le tribunal assigne à M"** Lamerlière un conseil judiciaire.
« Profondément blessée de cette mesure, irritée surtout qu'elle ait été prise à rinstigalion do son beaufrère, militaire dont le nom ligure déjà, figurera plus encore à ravenir dans les fastes de notre histoire, se rappelant avec une rare complaisance Tacoieil bienveillant qui lui a été fait à Grenoble, à Valence, à Marseille, par plusieurs membres du clergé, M^^* Lamerlière prend son parti. Elle est mise en ({uelque sorte en tutelle par les magistral s rit' son pays et sur la demande de sa famille; c'estauprcsdu clergé de son pays, et par un acte hardi, qu'elle conquerra son émancipation. Le clergé marche à la tète de la civilisation, c*e9t son devoir et sa nature; si le clergé s'înoUne devant son acte et le proclame au-dessus des lois qui ï'éf^issent la faible humanité; si cette proclamation est acceptée par le monde catliolique; si les magistrats eux- mêmes la respectent cl gardent le silence, le jugement du 5 septembre sera révisé par le
fait, la nature surhuniaine de M"*" Lamerlière, le sucrés de sa mission divine seront pour elle un ample dédommagement.
« Ainsi pense Lamerlière ; ainsi elle se dispose à agir. •
« Très habile dans l'art de broder, elle prépare un costume aérien : c'est une robe blanche garnie d*une guirlande de lleiirs argentées, ornée d'arabesques remontant en dessins gracieux jusqn'îi la ceinture ; sur le devant de la poitrine est brodée en point d'Espagne une croix brillante, que paraît supporter une chaîne brodée de la même manière. Deux broderies semblables y figurent; k droite et à gauche, des tenailles et un marteau, instruments de la Passion dn Sauveur. Un tablier jaune entouré d'une frange cV argent, une écharpe entourée de roses, des souliers de satin blanc ornés d'une petite guirlande de ûeurs, enhn des bas jaunes sont préparés par ses soins; et comme si un seul costume ne lui suffisait pas, elle prépare encore une robe bleu foncé, une antre robe rose, enferme le tout soigneusement dans un carton, et se met en route pour Grenoble.
« Elle prend la diligence à Saint-Marcelin^dans les premiers jours de Touverture de la chasse, pour répéter les expressions du conducteur qui Taccueille; et comme la voiture était au complet, elle est réduite à monter sur Timpériale et à partager la bant^uettc du conducteur Fortin.
« Elle a avec elle son précieux carton. Sa vie est tout entière dans la mise à exécution de son projet. Elle s*en ouvre mystérieusement d*abord, puis sans déguisement, à son compagnon de voyage. Son beau-frère a illustré son nom par de.s laits d armes. « Elle aspire à un acte bien autrement éclatant, et elle se dirige vers les montagnes des Alpes; là, elle est sûre du succès. »
LE MiHACLE
<( Leconducteui' Fortin sourit, et, voyageur agréable., plaisante M"*' Lainerlière; mais loin de se déconcerter, celle-ci étale toutes les ressources de son imagination ; son élocution brillante et facile charme son compagnon, qui se contente d'écouter. Arrivé k Grenoble, il remet à la voyageuse son carton et lui souhaite bonne chance et succès complet.
« Le même jour, M"^ T.amerlière se présente chez M. X..., négociant à Grenul)le, et lui demande du galon en point d'Espagne, nécessaire pour qu'elle puisse compléter son travail, et comme le négociant ne peut satisfoire à ses désirs par les galons qu'il lui montre et dont la largeur n'est pas exactement celle (lui est désignée, M"® Lamerlière ouvre son carton, en tire ses divers costumes, étale aux yrux du négociant et de sa famille la robe blanche brodée et ornée d'arabesques et de guirlandes, ornée surtout de la croix, des tenailles, du marteau qui en décorent la partie supérieure, le tablier jaune, les bas jaunes, récharpe entourée de rosés, enfin tout le trousseau que renfermait le carton. En vain le négociant cherche dans ses lournilures un galon c[ui assortisse ceux employés si artistement par M'^^ Lamerlière. 11 est réduit à demander un sursis de 48 heures; ce temps lui suffira pour en iiûre venir de Lyon. La voyageuse est trop pressée pour céder à cette invitation, car elle veut repartir dès le lendemain. Le négociant alors lui donne Tadresse de MM. X... et Y..., seules personnes à Grenoble qui pourront la satisfaire.
m Ën présence de tous les membres de la famille du négociant, M"^ Lamerlière enserre dans son carton ses divers effets, et se retire les laissant tous dans une sorte de stupélaction, car nul d'eux ne pouvait coni- ]u'endre la destination ou le but d'un costume aussi f^^ccntrique.
DE LA SALEi iK.
« Le lendemain, elle revient. Elle a irouvé, à Tune . des deux adi'csses données la veille, la nature de galon qu'elle recherchait. Elle remercie la famille X... de son renseignement, et s'éloigne pour ne plus reparaître ('),
« Tout cela se passait dans les premiers jours de
septembre 1846 et avant Févénement de la Saletle.
« M"^ Lauierlière se dirige vers les montagnes des Âlpes. »
Le 19 septembre , apparaissait à deux bergers , sur ' une montagne des Alpes, une dame vêtue d*une robe bhmche, d'une échai pe garnie de roses, d'un tablier
jaune et de has jaunes, portant sur la poitrine une croix à laquelle pendaient un marteau et des tenailles. Le costuiae décrit par les bergers était celui que M"** Lameriière avait tiré de son carton à Grenoble.
Conclnsion.
Parmi les sujets de méditation que les annales du xix'* siècle offriront à nos neveux, Tétude qui précède n'est pas des moins intéressantes et des moins instruc* tîves. Les siècles passés sont pleins de légendes merveilleuses, de récits de faits miraculeux, qu'il n'a pas été possible de vérifier' de soumettre à répreuve d'une critique intelligente, pour ^examen desquels nous ne
(1) C'est à la faniilU" do rc n»'gociaal que se rapj)orir In noie dans laqueile Us auteurs déclarcni avoir déposé 1« nom et Tadresse de M. X. entre le« mains de plusleots prélats. (Celle note est reproduite au eoramenceuient de ce ckapUre.)
pub.>éck)ns d'autre cnleriiaif ((fn* le lion sens. A cos âges reculés, la presse n'avait pas encore porté tes choses qui sont du ressort de la raison et de la couscience humaines, sur le terrain de la discussion publique et libre. On forgeait des miracles, et nulle voix n'était admise à prémunir la crédulité des peuples «:onlre 1 niipusture. Dans l'état actuel de la société, les erreurs dont nos au ux furent victimes, ne sauraient persister; elles s éclipsent au flambeau radieux de la discussion. Il est bon d'utiliser les éléments d'appréciation, d'étude, que les institutions modernes nous mettent en mains ; nous laisserons ainsi aux généra* (ions fiULU'(»s un liéritago liistorH|ue et phil()sophi([ue pur de ces traditions supo!"-li(ieusus, de ces aberrations d'espril, de ces déviations morales, qui retinrent si longtemps rbumanitô captive dans les liens de la barbarie.
Les révélations qui se rapportent au roirade de la
Salette renferment aussi des enseignements sérieux pour la génération présente. 11 y a l»on iiuiabie de peI ^o^nes éclairées, d'un esprit judicieux, que la l>ifMiveiliance naturelle de leur caractère ou uu seutimeut religieux sincère porte à désapprouver la lutte, parfois ardente, engagée entre un parti politique dévoué aux principes de la civilisation moderne et le cletgé ^ callioli(iue. Dans ro[)iniua de ces personnes, nue telle lulte n'aurait plus de raison d'être, et les lumières de l'époque seraient trop éclatantes pour que des impostures et des préjugés accrédités pendant les siècles précédents pussent encore captiver les intelligences» Peut-être Texamen du fait de la Salette et le spectacle de la propagande à laquelle le clergé se livre dans le but d imposer ce l'ait comme un miracle aux consciences naïves, les tireront-ils de celte imlilFérençe, et leur démontreront-ils (lue la lutte reste nécessaire.
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11 n est point, dans les fastes des aberrations humaines, de supencherie plus patente, mieax constatée, que celle de la Salette; et Ton voit le clergé, méconnaissant les avertissements les plus graves, insensible
ni^'uicaux expressions les plussii^iniirativf^sdesdoulcs «le soii cliof supirnie, du Pape, pi'ovo(|Lier, pur des soiennilés religieuses, par lYîrcction d'autels , par des sermons, par des livres, In foi et la dévotion des fidèles pour cette supercherie! il est établi que c'est une femme romanesque qui a joué le rftle de la Vierge Marie sur la montagne de la Salelte; et Ton voit le ele)-g<'' iaire fumer Tenceiis devant cette femme, appeler les catholiques k s'agenouiller devant eette femme, comme devant la Mère de Dieu, k la prendre pour médiatrice auprès de Dieu ! Les catholiques sincères ne doiventils pas éprouver un douloureux tressaillement et se sentir péniblement froissés dans leurs croyances, lorsque les choses les plus chères à leur foi sont consacrées h rehausser le culte rendu à une lémme, lorsque Ton expose le Saint-Sacrement, que Ton donne la communion à des milliers de dupes, pour Thonneur et la glorification de M*^ Lamerlière?
Quant aux hommes qui se préoccupent, avant tout, (its intérêts moraux du peuple, ne doivent-ils pas comprendre tous les périls attachés à cette prédication persistante de Terreur, à cette guerre opiniâtre faite à la raison publique?
Oui ! en dehors de tous les autres signes qui annoncent Tinsurrection de Tancienne société contre la civilisation du xix« siècle, le fait de la Salette suffirait seul à donner l'alai iuc aux amis de la libre pensée et de la libre conscience. Cï'st surtout dans les pays constitutionnels et parlementaires, où le suffrage électoral imprime au gouvernement sa direction, que de pareils égarements sont redoutables. Les semences de
100 LE iMlUACLL DE LA SALETTE.
superstition }Hées dans le peuple, produisent des
votes. (>ii dispose souvnaiiiement do la volonté de rélecteur qu'on a su épouvanter par des apparitions menaçantes et d'effroyables prédictions.