MADEMOISELLE HORTENSE
rVune voix aigre et courroucée^ tandis qu'elle regarde saint Antoine d'un air dégoûté et ennuyé.
Qu'est-ce que c'est que cet individu?... Qui est-ce qui s'est permis d'introduire dans mon salon un pareil vanu-pieds? Il a déjà crotté tous les tapis !... A la porte! A la porte!... Vous savez, Virginie, que je défends aux pauvres de...
levant la main d'un geste impérieux.
Silence!,..
La tante s'arrête subitement au milieu de sa phrase et demeure bouche bée^ sans pouvoir articuler un son.
M. GUSTAVE, à saint Antoine.
Il faut l'excuser ; elle ne sait pas encore ce qu'elle vous doit. . Mais nous, nous le savons... Il n'y a pas à dire, ce que vous avez fait n'est pas à la portée de tout le monde... Que ce soit le hasard, ou bien quoi?... Autre chose... Ma foi, je n'en sais rien ; mais ce que je sais.
en tout cas, c'est que je suis heureux et fier de vous serrer la main...
Je voudrais m'en aller... Jai afl'aire...
M. lU'STAVE
Ah ! mais non, par exemple î... Ça ne se passera pas comme ça. .. Vous ne sortirez pas d'ici les mains vides... Je ne sais pas ce que vous donnera ma tante ; ça la rcfi;arde ; je ne puis m'engager en son nom; mais. pour ma part, je vais consulter mon beau- frère, et coïncidence ou... autre chose, nous paierons la coïncidence, sans discuter ; et vous n'aurez pas à regretter ce que vous avez fait ; n'est-ce pas Achille?...
M. ACHILLE
Non, certainement, vous n'aurez pas à le regretter; au contraire...
M. eus TA VI-:
Nous ne sommes pas liien riches, nous avons des enfants et bien des déceptions; mais enhn nous savons reconnaître un bienfait; et, ne fût-ce que pour l'honneur dé la famille, il importe qu'on ne puisse pas dire qu'un étranger, un inconnu, fût-il pauvre, nous ait rendu service sans qu'une bonne récompense, proportionnée à nos ressources, qui, je le répète, sont restreintes, soit venue payer, autant qu'il est en nous, le service rendu... Oh ! je sais; il est de ces services que
rien ne peut payer, et qui ne se paient pas... A qui le dites-vous?... Je le sais, je le sais, ne m'interrompez pas... Mais ce n'est pas une raison pour qu'on ne fasse rien... Voyons, que voulez-vous et questimez-vous qu'on vous doive?... Vous n'allez pas nous demander des montagnes ; nous ne pourrions vous les donner; mais tout ce qu'on peut raisonnablement faire sera fait...
M. ACHILLE
Mon beau-frère a raison ; mais, en attendant qu'on s'arrange, je propose de faire entre nous une petite collecte... Cela ne vous engage à rien, et vous permettra de parer au plus pressé.. .
Je désire m'en aller... J'ai affaire ailleurs...
M. GUSTAVE
Affaire ailleurs! Affaire ailleurs! Quelles affaires pouvez-vous bien avoir?... Non, ce n'est pas possible et ce n'est pas gentil... Que dirait-on de nous si l'on apprenait que nous avons laissé partir ainsi celui qui vient de nous rendre notre chère défunte ? Si vous ne voulez rien, — etje comprends votre délicatesse etjel'approuve, — vous nous ferez du moins le plaisir d'accepter un petit souvenir... Oh ! pas grand'chose, ne craignez rien... un étui à cigares, une épingle de cravate, une pipe en écume, j'y ferai graver votre nom, votre adresse et la date de votre naissance...
SAINT ANTOLNE
Non, merci... Je ne puis...
M. Gl'STAVR
Sérieusement?...
SALNT ANTOLNE ^
Tout ce qu'il y a de plus sérieux...
M. ACHILLE
tirant son étui à cigares.
En tout cas, vous allez nous faire le plaisir de fumer un cigare avec nous... Ça ne se refuse pas...
Merci, je ne fume pas...
M. GUSTAVE
Il est décourageant... Enfin que voulez-vous?... Vous devez avoir un désir... Vous n'avez qu'à parler; car tout vous appartient dans cette maison que vous avez remplie de joie... Tout est à vous. On ne peut pas mieux dire... Du moins tout ce qu'on peut honnêtement donner... Mais c'est nous faire injure que de partir ainsi...
M. ACHILLE
Voyons, j'ai une idée et je crois qu'elle est bonne... Puisque monsieur ne veut rien accepter — et tout
46 LE MIRACLE L)i5 SAINT ANTOINE
comme mon bcaii-frôre Je comprends sa d(Micatesse que nous approuvons tous, — car la vie nepeut se payer etçan'apasde prix; eh bien î puiscju^il fait preuve d'un désintéressement qui le rend immédiatement notre égal, je me demande pourquoi il ne nous ferait pas rtionneur de se mettre à table et de finir avec nous un déjeuner qu'il a si heureusement interrompu... Qu'en dites-vous ?...
Murmure assez approbateur.
M. GUSTAVE
C'est cela ! Cela même !... Cela arrange tout!... Il fallait le trouver !... {A saint Autoine.) Eh bien ? .. Qu'en dites-vous ?... En nous serrant un peu, on vous fera une petite place, une place d'honneur... Les perdreaux seront froids, depuis le temps qu'ils attendent ; mais tant pis !... L'appétit sera bon... Allons, c'est dit, ça va ?,.. C'est sans cérémonie, nous sommes de braves gens, pas fiers, comme vous voyez...
Non, vraiment... Permettez.,. Je regrette, je ne puis .. On m'attend...
M. GUSTAVE
Vous n'allez pas nous refuser ceci... Et d'abord qui est-.ce qui vous attend ?...
Un autre mort...
M. GUSTAVE
Un mort !... Encore un mort I... Il ne s'en ira pas... Vous n'allez pas, j'espère, nous préférer un mort 1... Nous lâcher pour un mort !,..
M. ACHILLE
Non, je vois ce que c'est... Vous aimeriez peut-être mieux descendre à la cuisine... Vous y seriez peut-être plus à votre aise...
M. GUSTAVE
Il pourrait remonter pour prendre le café...
M. ACUILLE
Eh! il ne dit pas non... Il aime mieux ça... Je comprends... Voyons, Virginie, laisse donc ta maîtresse qui n'a plus besoin de tes soins ; accompagne monsieur et fais-lui les honneurs de ton petit domaine... Il mangera de tout... Hé ! Hé!... Je crois que Virginie et vous, vous n'allez pas vous embêter \... {S' approchant du saint et lui donnant de petites tapes amicales sur le ventre.) J'ai bien deviné, pas ?... Vieux cachotier, va!... Vieux farceur!... Ah 1 sacré vieux farceur!...
VIRGINIE, avec effarement.
Monsieur ?...
M. GUSTAVE
Ou'v a-l-il ?...
VIRGINIE
Je ne sais ce que c'est ; mais Mademoiselle ne peut plus parler.
M. GUSTAVE
Gomment, elle ne peut plus parler?...
VIRGINIE
Non, monsieur, regardez... Elle ouvre la bouche, elle remue les lèvres, elle agite les mains ; mais elle n'a plus de voix...
M. GUSTAVE
Ma tante, qu'est-ce que c'est? Vous avez quelque chose à nous dire?.. [Elle fait signe que oui.) Et vous ne pouvez pas ?... Voyons, faites un effort ; c'est un peu de paralysie passagère...) Elle fait signe qu'elle ne peut plus parler.) Qu'avez-vous ?... Que désirezvous ?... {A sam? yln^ome.) Qu'est-ce à dire?
Elle ne parlera plus.
M. GUSTAVE
Elle ne parlera plus?... Mais elle vient de parler... Vous l'avez entendue... Elle vous a même dit des choses désagréables...
C'était un oubli de ma part ; elle n'aura plus de voix,
M. ÇUSTAVE
Vous ne pouvez pas la lui rendre ?...
Non.
M. GUSTAVE
Et quand la reconvrora-t-elle, celle voix ?...
Jamais plus.
M. GUSTAVE
Comment?... Elle restera muette jusqu'à la fin de se's jours ?...
Oui.
M. GUSTAVE
Pourquoi ?...
Elle a vu des mystères qu'elle ne peut révéler.
Des mystères ?. .. Quels mystères?. . .
Dans le monde des morts.
M. GUSTAVE
Dans le inond*^ des morts ?... Qu'est-ce que cette nouvelle plaisanterie ?... Pour qui nous prenez-vous?... Ah ! mais non, mon petit, ca ne se passera pas comme ça !... Elle a parlé ; nous Pavons entendue ; nous avons des témoins... Vous lui avez, dans un but que je commence à entrevoir, méchamment enlevé l'usage d<' la parole. Vous allez le lui rendre à l'instant, ou sinon..,
M. ACHILLE
Ce n'était vraiment pas la peine de lui rendre la vie, pour nous la rendre en cet état...
M. GUSTAVE ''
Si vous ne pouviez pas nous la rendre complète, telle qu'elle était avant votre intervention maladroite et stupide, il ne fallait pas vous en mêler...
M. ACHILLE
C'est une mauvaise action.
M. GUSTAVE
Un abus de confiance.
M. ACHILLE
Un abus de confiance ; c'est le mot ; vous êtes inexcusable...
M. GUSTAVE
Vous espérez peut-être nous faire chanter ?...
M. ACniLLE
Qui vous avait prié de venir ?... C'est triste à dire, maisj'aimerais mieux la voir morte que delà retrouver dans cet état 1... C'est trop cruel, trop douloureux pour ceux qui Taiment... On ne vient pas ainsi, sous prétexte de miracle, troubler la paix de gens qui ne vous ont rien fait et semer le malheur... Ah! mais nous verrons bien qui rira le dernier 1...
LE DOCTEUR
Permettez... Calmez-vous... Cet homme a mal agi, c'est incontestable ; mais nous ne pouvons pas lui en vouloir ; il est probablement irresponsable... [S^approchant de saint Antoine.) Laissez-moi, mon ami, examiner vos yeux... Bien, c'est ce que je savais... Je ne suis pas intervenu pendant que tout le monde le remerciait trop cordialement de la résurrection miraculeuse, pour ne pas avoir 1 air de me mêler de ce qui ne me regarde pas. . . Je savais à quoi m'en tenir, et vous voyez comme moi qu'elle n'était pas morte... Il n'y a ici ni surnaturel ni mystère ; il y a simplement que cet individu est doué d'une puissance nerveuse assez extraordinaire, et qu'il en abuse pour se permettre des plaisanteries peut-être intéressées, et en tout cas déplacées. Il est venu au bon moment, voilà tout ; et il est fort probable que, s'il ne s'était pas trouvé là, vous ou moi aurions fait le miracle, puisque miracle on veut...
52 LE MIllACLE DE SAINT ANTOINE
M. (iUSTAVE
Enfin, que faut-il faire?...
Mais rempècher de nuire, et le mettre en lieu sûr, puisqu'il est dangereux.
M. GUSTAVE
C'est juste ; il est temps d'en finir ; d'ailleurs j'en ai assez... [Appelant.) Joseph !...
JOSEPU
Monsieur ?...
M. GUSTAVE
Cours au poste, au bout de la rue ; ramène-nous deux agents... Qu'ils se munissent de menottes... Il s'agit d'un individu dangereux et capable de tout, comme il l'a bien prouvé. ..
JOSEPH
Bien, monsieur...
Il sort en courant.
Je VOUS demande la permission de me retirer...
M. GUSTAVE
Oui, mon vieux, faites labéte... Il est temps... Oui,
VOUS allez pouvoir vous retirer... Vous aurez uiêine une belle et noble escorte, attendez...
M. ACUILLK
Oui, mon auii, vous n'allez pas vous embêter ; vous allez continuer vos petites plaisanteries et exercer vos petits talents dans un milieu très agréable et non moins distingué qu'on appelle le poste... Savez-vous ce que c'est que le « passage à tabac » ?...
Du tabac ?.., Merci, je n'en prends pas, je ne fume jamais...
M. ACHILLE
Eh bien, vous apprendrez... Maintenant, un conseil: quand viendront ces messieurs qui vont vous faire l'honneur de vous accompagner... Mais je crois que j'entends leurs pas harmonieux et légers... Les voici !...
Entre Joseph^ précédant un brigadier et un agent de police.