SCÈNE I
VIRGINIE, SAIM ANTOINE
VIRGINIE, entr ouvrant la porte.
Qu'est-ce que c'est ?... V^oilà la trente-sixième fois que l'on sonne... Encore un pauvre!... Que voulezvous ?
Je veux entrer.
VIRGINIE
Non, non ; vous êtes trop crotté ; restez là. Que demandez-vous ?...
Je demande k entrer.
VIRGINIE
Pourquoi '^...
Pour ressusciter Mademoiselle Hortense.
VIRGINIE
Pour ressusciter Mademoiselle Hortense ?. . . Qu'est-ce que c'est que cette histoire?... Qui êtes-vous?...
Je suis saint Antoine.
AIRGINIE
DePadoue?...
Justement.
L'auréole du saint s'allume et resplendit.
VIRGINIE
Jésus ! Marie ! c'est vrai !,.. {Elle ouvre la porte foute
grande, tombe à genoux, et, les mains jointes sur le manche de son balai, récite rapidement la Salutation Angélique, après quoi elle baise dévotement le bas de la robe du saint en répétant machinale et affolée ;) Saint Antoine, ayez pitié de nous !... Grand saint Antoine, priez pour nous !...
Et maintenant, permettez-moi d'entrer el refermez la porte.
VIRGINIE, se relevant bourrue.
Voici le paillasson, essuyez vos pieds... [Saint Antoine obéit gauchement.) Mieux que ça, voyons, mieux que ça.
Elle referme la porte.
désignant la porte à droite.
Mademoiselle repose là.
VIRGINIE, stupéfaite et ravie.
En effet. Gomment le savez-vous?... C'est étonnant !... Elle est là, dans le grand salon... La pauvre dame!... Elle n'avait que soixante-dix-sept ans... C'estbien jeune, n'est-ce pas?... Elle était très pieuse et bien méritante, vous savez... Elle a beaucoup souffert... Et puis elle était riche... Je me suis laissé dire qu'elle laissait deux millions... Deux millions, c'est beaucoup...
Oui.
iO LE MIRACLE DE SAINT ANT0IN1-:
VIRGINIE
Ce sont ses deux neveux, Monsieur Gustave, Monsieur Achille et leurs enfants qui héritent de tout. Monsieur Gustave aura cette maison... Puis elle a fait des legs : au curé, à l'église, au suisse, au sacristain, aux pauvres, au vicaire, à quatorze jésuites, à tous les domestiques, selon le temps qu'ils sont restés à son service. C'est moi qui ai le plus, .le l'ai servie trentetrois ans ; je recevrai trois mille trois cents francs. C'est joli.
En effet.
VIHGINIE
Elle ne me devait rien ; elle m'a toujours payé mes gages... On a beau dire... On ne trouverait pas beaucoup de maîtres qui en feraient autant, après leur mort... C'était une sainte femme... On l'enterre aujourd'hui... Tout le monde a envoyé des fleurs. Il faudrait voir le salon... Ça réjouit le cœur... Il y en a sur le lit, sur la table, les chaises, les fauteuils, le piano... Et rien que des fleurs blanches ; c'est joli comme tout... On ne sait plus où ranger les couronnes... [On sonne. Elle va ouvrir et revient avec deux couronnes.) En voici encore deux... {Examinant et soupesant les couronnes.) Elles sontbelles, celles-ci... Tenez-les-moi pendant que j'achève mon nettoyage... (jË'//e repasse les couronnes à saint Antoine^ qui, docilement^ en prend une dans chaque main.) C'est cet après-midi qu'on la porte au cimetière ; il faut que tout soit propre, et je n'ai que le temps...
Menez-moi près du corps.
VIRGINIE
Vous mener près du corps ? Maintenant?...
Oui.
VIRGINIE '
Non, ce n'est pas possible! Il faut attendre un peu; ils sont encore à table.
Dieu me presse ; il est temps.
VIRGINIE
Que lui voulez-vous?
Je vousTai déjà dil, je veux lui rendre la vie.
VIRGINIE
Vous voulez lui rendre la vie? Sérieusement, vous voulez la ressusciter ?
Oui.
VIRGINIE
Mais elle est morte depuis trois jours.
C'est pourquoi je désire la ressusciter.
12 liK MIRACLE 1)K SAINT ANTOINE
VIRGINIE
Elle vivra comme avant?
Oui.
VIRGINIE
Mais alors, il n'y aura plus d'héritiers?
Naturellement.
VIRGINIE
Mais que dira Monsieur Gustave ?
Je n'en sais rien.
VIRGINIE
Et les trois mille trois cents francs qu'elle m'a donnés parce qu'elle était morte; elle me les reprendra ?
Naturellement...
VIRGINIE
C'est embêtant, ça !...
Avez-vous d'autre argent, quelques petites économies?.,.
VIRGINIE
Pas un sou... J'ai une sœur infirme qui mange tout ce que je gagne...
Si VOUS craignez de perdre vos trois mille francs...
VIRGINIE
Trois mille trois cents francs...
Si VOUS craignez de les perdre, je ne la ressusciterai pas.
VIRGINIE
Il n'y a pas moyen queje les garde et qu'elle vive?...
Non, c'est à prendre ou à laisser... C'est à cause de vos prières queje suis descendu ; c'est à vous de choisir...
VIRGINIE
après un instant de réflexion.
Ressuscitez-la tout de même... [L'auréole cUi saint s'allume et resplendit,) Qu'est-ce que vous avez?...
Vous m'avez fait plaisir.
VIRGINIE
Et alors, votre chose, votre machin s'allume?...
Oui, il part malgré moi...
VIRGINIE
C'est curieux... Mais ne restez donc pas si près des rideaux blancs... Ils pourraient prendre feu...
SAINT ANïOIJVE
Il n'y a pas de danger, c'est une flamme céleste... Menez-moi près du corps.
VIRGINIE
Je vous l'ai déjà dit, attendez. Je ne peux pas les déranger ; ils sont encore à table.
Qui?...
VIRGINIE
Mais les maîtres, pardi !... Et toute la famille... Ses deux neveux d'abord. Monsieur Gustave, Monsieur Achille, leurs femmes, leurs enfants, Monsieur Georges, Albéric, Alphonse et Désiré... Des cousins, des cousines, le curé, le docteur, qui encore? Des amis, des parents qu on n'avait jamais vus, qui viennent de très loin... Ce sont des gens très riches...
Ah?...
VIRGINIE
Vous avez vu la rue ?
Quelle rue?
LE MIRACr.E DE SAINT ANTOINE 1")
VIRGINIE
Mais la nôtre, pardi !... Celle de notre maison...
Oui...
VIRGINIE
C'est une belle rue. Eh bien, toutes les maisons du côté gauche, excepté la première, vous savez bien, la plus petite, celle du boulanger, appartiennent à Mademoiselle. Celles du côté droit sont à Monsieur Gustave. Il y en a vingt-deux. C'est de l'argent tout ra!
En effet.
VIRGINIE, désignant V auréole.
Tiens, votre chose, votre machin s'éteint...
SAINT ANTOINE, tiltant SOU auréolc.
Oui, je crois, en effet. .
VIRGINIE
Il ne brûle pas longtemps?
C'est selon les pensées qui le nourrissent...
VIRGINIE
Oui, ils en ont des bois, des fermes, des maisons !... Monsieur Gustave, lui, a une grande fabrique d'amidon : c'est l'amidon Gustave. Vous devez le connaître. Ah I
oui! c'est une famille excessivement bien, excessivement riche... Il y a quatre rentiers qui ne font rien du tout. . Ah ! c'est bien beau, tout ca !. Ht des amis, des connaissances, des locataires... Eh bien! tous sont venus pour l'enterrement : quelques-uns de très loin... L'un d'eux a voyagé, dit-on, plus de deux nuits pour arriver à temps... Je vous le montrerai, il a une belle barbe .. Ils déjeunent ici. Ils sont encore à table. On ne peut pas les déranger. C'est un grand déjeuner ; vingtquatre couverts... Et j'ai vu le menu... Il y aura des huîtres, deux potages, trois entrées, un aspic de langoustes, des truites à la Schubert, vous savez ce que c'est?...
Non.
VIRGINIE
Moi non plus ; il paraît que c'est bon ; mais ce n'est pas pour nous... On ne donnera pas de Champagne, à cause du deuil ; mais tous les autres vins... Mademoiselle avait la meilleure cave de la ville... Je tâcherai de vous en avoir un bon verre, s'il en reste ; vous verrez ce que c'est... Attendez, je vais voir ce qu'ils font... {Elle monte le perron, écarte les rideaux et regarde par la porte vitrée.) Je crois qu'ils commencent les truites, les truites à la Schubert... Tenez, voilà Joseph qui déplace l'ananas... Ils en ont encore pour deux heures... Voyons, asseyez- vous... {Saint Antoine va pour s'asseoir sur la banquette.) Non, non, pas sur la molesquine, vous êtes trop crotté ; mais sur cet escabeau ; il faut que j'achève mon travail... [Saint Àîitoine
s'assoit sur un escabeau ; Virginie se remet au (rarail et va prendre un seau tVcau.) Attention !... Levez les jambes, je vais répandre Teaii... Non, ne restez pas là, vous me gênez, ce n'est pas encore propre... Mettezvous là-bas, dans ce coin ; appuyez l'escabeau contre le mur... {Saint Antoine fait docilement ce quelle ordonne.) Là, comme ça, vous ne risquez pas qu'on vous mouille les pieds... Vous n'avez pas faim?...
s UNÏ ANTOINE
Non, merci... Je suis assez pressé ; allez donc prévenir les maîtres...
VIRGINIE
Vous êtes pressé?... Qu'avez-vous donc à faire?
Deux ou trois miracles.
, VIRf;i.\IE
On ne peut rien leur dire pendant qu'ils sont à table... Il faut attendre qu'ils aient pris leur café... Monsieur Gustave serait très mécontent... Je ne sais pas d'ailleurs comment il vous accueillera ; il n'aime pas qu'on introduise des pauvres dans la maison .. Vous n'avez pas l'air riche...
iNon, les saints ne sont pas riches.
VIRGINIE
On leur donne cependant...
18 LE MIUACr>E dp: saint ANTOINE
Oui, mais loul ce qu'on donne ne monte pas au ciel.
VIRGINIE
Pas possible? Alors c'est les curés qui prennent ce qu'on donne?.,. On me l'avait bien dit ; mais je ne croyais pas .. Allons bon. voilà que je n'ai plus d'eau... Dites donc?...
SAINT ANTOINK
Quoi?
VIRGINIE
Voyez-vous là, à votre droite, ce robinet de cuivre?...
Oui.
VIRGINIE
C'est la fontaine ; il y a un seau vide à côté, voulezvous le remplir ?....
Avec plaisir...
VIRGINIE
C'est que je n'arriverai jamais à nettoyer tout ça, si on ne m'aide pas... Et personne ne m'aide ; tout le monde perd la tête .. Un mort, c'est une affaire !... Vous savez ce que c'est... Non?... Heureusement que ça n'arrive pas tous les jours... Je ne vous en souhaite
pas autant... Monsieur ronchonnera si tout n'est pas bien propre, si tout ne reluit pas, lorsque les invités passeront par ici... C'est qu'il n'est pas commode !... Et puis, il faut encore que je fasse tous les cuivres... Là, tournez le robinet ; c'est bien ça... Apportez-moi le seau... Vous n'avez pas froid aux pieds ?... Troussez donc votre robe, vous allez vous mouiller... Prenez garde aux couronnes ; posez-les sur l'escabeau... Là, c'est bien, c'est très bien. (Saint Antoine lui apporte le seau.) Merci, vous êtes bien gentil... Il en faut encore un... (On entend un bruit de voix et de chaises remuées.) Ecoutez!... Qu'est-ce que c'est... Je vais voir... {Elle va à la porte vitrée.) Tiens, Monsieur s'est levé... Qu'y a-t-il? .. Est-ce qu'ils sont fâchés?... Mais non, les autres mangent... Joseph remplit les verres de Monsieur le Curé... Ils finissent les truites... Monsieur sort,.. Mais je pourrais peut-être lui parler en passant et lui dire que vous...
Oui, oui, allez-y donc, allez-y tout de suite...
VIRGINIE
C'est bien, laissez le seau, je n'en ai plus besoin... Là, prenez ce balai... Pas comme ça... Allez donc vous asseoir... (Saint Antoine obéit et va s'asseoir sur les deux couronnes posées sur l'escabeau.) Hé ! hé ! que faites-vous ?... Vous êtes assis sur les couronnes!...
Je vous demande pardon... J'ai la vue un peu basse...
VIRGINIE
Imbécile !... Les voilà propres !... Et que dira
Monsieur Gustave quand il verra que deux couronnes... Heureusement, il n'y a pas grand mal... On peut les arranger... Asseyez-vous là ; posez-les sur vos genoux, et tenez-vous bien tranquille. Surtout ne bougez plus ; vous feriez encore des bêtises... [Se mettant à genoux devant le saint.) Je voudrais vous faire une prière...
Faites donc ; ne vous gênez pas...
VIRGINIE
Donnez-moi votre bénédiction, pendant que nous sommes seuls. Quand les maîtres viendront, ils me feront sortir ; je ne vous verrai plus. Donnez-moi maintenant votre bénédiction pour moi seule qui suis vieille et en ai bien besoin.
se levant et la bénissant ^ rauréole illuminée.
Ma fille, je te bénis, parce que tu es bonne, simple d'esprit» simple de cœur, sans reproche, sans crainte et sans ruse mauvaise devant les grands mystères et fidèle à tes humbles devoirs... Va en paix, mon enfant, va prévenir le maître.
Sort Virginie. Saint Antoine se rassoit sur V escabeau. Peu après ^ par la porte vitrée du fond., entre M. Gtistave suivi de Virginie.