‹ Le miracle et ses contrefaçonsChapitre 12 sur 123 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

QUE FAUT-IL ENTIi^NORE PAR MIRACLE?

En toute question, il est essentiel de bien s'expliquer avant tout sur la signification des termes ; car c'est précisément au moyen d'équivoques, d'idées mal définies, que l'on jette le trouble dans les esprits et qu'on ébranle les convictions des âmes simples. Quelques considérations générales ne seront donc pas hors de propos.

Une même notion peut se trouver en nous sous deux formes bien différentes, sans cesser d'être la même. Un paysan grossier et un horloger, par exemple, entendent 1^ même chose par le terme de montre, il n'y a pas lieu d'en douter. La preuve en est dans ce fait que l'horloger présente au paysan exactement ce que celui-ci demande lorsqu'il exprime le désir d'acheter une montre. Il y a * donc dans l'esprit de l'un et de l'autre une notion com-

mune, mais combien n'est-elle pas différente! Pour le paysan, la montre est simplement un petit objet de forme plate et arrondie, avec un mécanisme mystérieux à l'intérieur, et, à l'extérieur, un cadran et des aiguilles pour marquer les heures. L'horloger connaît une par une toutes les pièces du petit instrument : roues, leviers, ressorts, balancier, vis, pivots ; il sait comment ces pièces s'engagent les unes dans les autres, comment elles jouent, etc., etc. Le paysan a de la montre une idée claire ; cette idée n'est pas moins claire chez l'horloger, mais de plus elle est distincte. Or telleest la double forme que toutes nos idéespeuvent revêtir.

L'idée claire représente son objet de telle sorte qu'il se détache de tout autre ; l'idée distincte analyse et note les éléments de l'idée claire ou de son objet. Celle-ci est l'œuvre de la réflexion, de la psychologie, de la science; cellelà naît d'un premier regard de l'esprit, de ses facultés appréhensives. L'idée claire n'admet presque pas de progrès, dès qu'un lien sûr la rattache à son objet, elle est tout entière. Il en est tout autrement de l'idée distincte : pour elle, le progrès est toujours possible, car il y a toujours de nouvelles choses à découvrir dans Tobjet d'une idée, tout se rattachant à tout par des rapports en nombre infini. Ainsi l'horloger, qui a d'une montre une idée très distincte, parce qu'il en connaît toutes les pièces, la connaîtra mieux encore s'il pénètre les propriétés physiques et chimiques des métaux qui la composent, les lois de l'élasticité, du mouvement, de la chaleur, de l'électricité, etc., etc.

Celte faculté de reculer toujours davantage la connaissance des choses est, certes, la gloire l'homme, mais c'est aussi trop souvent la pierre de touche de sa faiblesse. La force de son intelligence s'épuise à mesure qu'elle étend son regard et qu'elle l'applique à des aspects plus nombreux et plus complexes. Ce que saint François de Sales dit de la théologie est proportionnellement vrai de toute

connaissance. « L'esprit humain est si foible, que quani il veut trop curieusement rechercher les causes et raisons de la volonté Divine, il s'embarrasse et entortille dans les filets de mille difficultez, desquelles par après il ne se peut desprendre : il ressemble à la fumée, car en montant il se subtilise, et en se subtilisant il se dissipe. A force de vouloir relever nos discours es choses divines par curiosité, nous esuanouissons en nos pensées, et en lieu de parvenir à la science de la vérité, nous tombons en la folie de notre vanité *. » L'erreur s'emmêle insensiblement à ces analyses que l'on pousse trop loin, et, si l'on n'est sur ses gardes, il arrive que l'idée distincte, ou du moins que l'on veut rendre distincte, ne répond plus à l'idée claire dont elle devait être l'étude : elle devient un fond inépuisable d'équivoques et de paralogismes.

C'est là ce qui se vérifie trop souvent, hélas ! au sujet de l'idée du miracle. On la défigure en l'analysant, donnant ainsi quelque couleur au sophisme, quelque apparence de raison à l'incrédulité et à l'impiété.

Réservant la question de la possibilité et celle de la réalité du miracle, tâchons d'en éclaircir d'abord la notion, c'est-a-dire l'idée, telle qu'elle se trouve dans tous les esprits.

Ce n'est ni aux savants ni aux philosophes qu'il faut demander cette notion : ils sont trop souvent portés à la fausser ,soit à cause de leurs systèmes, soit à cause de leurs méthodes étroites. Les intelligences tout juste assez cultivées pour user de leur raison conformément aux règles du bon sens, nous offrent des conceptions dont la spontanéité et la naïveté nous garantissent la rectitude. Ce sont des

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