LA MÉTAPHYSIQUE EST UN PIÈGE POUR LA MÉTAPSYCHIQUE
Mais ce que j'ai dit au début de ce livre, je le répéterai à la fin. Nous devons prendre garde de chercher dans ces apparentes merveilles autre chose que des modifications de notre personnalité. Combien se sont égarés eux-mêmes et ont compromis ces études en y mêlant à toutes forces de la religion et de la métaphysique.
Je me rappelle nos causeries avec le professeur Myers dans le jardin de son charmant cottage à Cambridge, à propos de tant d'expériences troublantes. M. Myers, dont nous regrettons tous la disparition trop précoce, fut non seulement un érudit psychologue, mais aussi un lettré et un poète. Comme les autres membres de la « Society for psychical research », comme M. William James, le professeur Lodge, le docteur Hodgson, le docteur Newbold, Podmore et tant d'autres, il a été convaincu des dons préternaturels de M" Piper. Mais il succombait à la tentation d'embrouiller la science positive aux dissertations sur nos destinées. Cependant, son esprit critique était très éveillé; et la plupart des expériences, autour desquelles les spirites mènent tant de bruit, le laissaient incrédule.
— La question de la survivance de Tâme, me
disait-il, entre désormais dans le domaine expérimental. Elle ne relève plus de la philosophie mais de la science.
Je répondais qu'il était préférable de se restreindre à ce programme d'espoir en la science, que formula sir William Crookes : « Nous ne pouvons le nier aujourd'hui ; il y a bien des forces proches de nous, mais cependant notre œil physique ne les pénètre pas, comme il y a des sonorités qui échappent à notre oreille. Les instruments perfectionnés et les substances chimiques élargissent pour nous, dans ces contrées inconnues, des horizons de plus en plus immenses. »
Le soir tombait, les étoiles se levèrent. Mars rougeoyait.
Le professeur Lodge nous dit, les yeux dans la direction du ciel.
— Les astronomes commencent à entrevoir la possibilité de communiquer avec les habitants de Mars. Peut-être les psychologues leur apprendront-ils auparavant qu'il n'est pas nécessaire d'aller si loin, qu'autour de nous vivent des êtres inconnus et plus chers avec qui une conversation deviendra possible.
Je défendais la prudence de notre méthode française.
— Les études psychiques et surtout métapsychiques commencent à peine, répondis-je. Il y
aura encore bien des erreurs et des retards.
Mais rinfitti s'ouvre devant nous. Toute scieiiee doit èlre lente pour rester sûre. Me mêlons pas nos aspirations et nos convictions les plus légitimes aux certitudes acquises par Texercice de la raison et des sens.
LES u OMBRES » d'aUTBEFOIS ET LES ÉVOQUÉS
d'aujourd'hui
Tandis que je recueillais dans l'ambiance de M" Piper les miettes des morts modernes, je me rappelai le langage des fatitfrmes païens et cette réponse mélancolique qu'Homère attribue à Âchilleus dans l'Odyssée.
« Ne cherche point, dit le fils de Thétis, à me consoler du trépas. J'aimerais mieux, vil mercenaire, servir sous un malheureux sans patrimoine, sans fortune, que de commander à tous les morts. »
Je ne sais pas si les morts pensent vrainient de la sorte; mais je crois que les vivants sont sages de songer d'abord à cette vie et de la vivre. — C'est le premier devoir, — la mort en aura peutêtre d'autres. Mais en tout cas, le meilleur moyen de ne pas la craindre et même de la laisser s'approcher avec sérénité, c'est d'idéaliser, d'énergiser Texistence présente, loin des exaltations creuses, par l'exercice de la volonté etde la raisKHi.
CONCLUSIONS m
Les revenants modernes, au contraire, vantent leur nouvel état et considèrent notre vie corporelle comme inférieure. Si Georges Pellew revient, c'est par pitié pour ceux qui restent : « Nous, ft'écrie-t-il, que vous appelez « les morts )►, nous vivons la « véritable vie ». Vous n'êtes, vous, les prétendus vivants, que des captifs, et votre corps nous parait une prison. »...
Fantômes de notre ère, le souffle de Platon et du Christ vous a traversés. Aussi vous charmez des âmes inquiètes aux heures de mélancolie, où s'accentue toute la misère du monde et de la chair. Hélas! vous n'êtes que les reflets des morts et en effet des fantômes.
L'intelligence mâle ne questionne pas les ombres elle est toute tournée vers la lumière — et la vie, qu'elle veut grande, pleine, utile, débarrassée des fantasmagories de l'illusion et de la peur.
NE SÉPARONS PAS l'aME DU CORPS...
C'est aux recherches métapsychiques que nous devrons cet accroissement de nous-même et une confiance fortifiée en les ressources elles racines de notre personnalité, si délicate, si éphémère au dehors, mais qui, par le dedans, plonge jusque dans rinfini et l'immortel.
Bien entendu, il faut se ramasser dans Tàme
39â LE MIRACLE MODERNE
humaine^ ^ — oui, humaine, je veux dire vivante, avec ses organes, inséparables d'elle, et sans lesquels elle retombe, muette^ dans un inexplorable et divin mystère. Oui, tenons-nous-en à l'àme^ dans son corps qu'elle anime et qui Foxprime, acceptons le monde invisible, mais plongeant dans le monde visible comme dans sa sa saisissable réalité.
La clef de Thomme est Tâme; et l'âme est la porte de Tinfini; mais si Thomme disparait, nous ne pouvons plus rien voir, ni savoir.
Toutes les sectes mystiques déçoivent, parce qu^elles s appuient sur le vide, se jettent, pareilles à des Icares, avec des ailes de cire, vers un abîme sans fond. Elles vont chercher hors de Thomme le trésor qui est en lui, rêvent d'un Au-delà fictif quand TEn-deça seul existe ou du moins peutêtre atteint ; ce qui revient au même.
Ce n'est pas au dehors de la circonférence que gtt le mystère du cercle, mais dans le point central.
Les vieilles images des cabbalistes ont raison, (voyez Y Amphithéatrum Sapientiœ de K h un rat h
* Thomas d'Âquin n'a-t-il pas dit lui-même dans la Somme que « rhomme » n'existe vraiment que lorsque l'âme et le corps sont joints? Le mort, dit-il, réduit à son âme, n'est qu'un organisme incomplet, d'une existence amoindrie, impuissante. Ce spiritualiste, ce mystique avait l'intuition du futur monisme.
par exemple) quand elles nous montrent Thomme au centre de Tunivers intellectuel et moral. Si les sciences physiques ont conquis leur objectivité et semblent, — n'étant cependant, comme toute science, que les rapports des phénomènes entre eux tels que nous les percevons, — exister hors de nous avec une certaine indépendance, les sciences psychiques, elles, ont non seulement leur source, mais leur champ d'expériences en nous-même. Hors de cette limite, il n'est que temps perdu et déraison.
D'autres mentalités que les nôtres arriveraientelles, — comme le croient les mystiques, — à se manifester à nous, ce serait encore en Thomme et par rhomme qu'il faudrait les chercher. Le système nerveux cérébrospinal est le véhicule de Tintelligence. Espérer hors de lui les manifestations de la conscience serait se vouer à une recherche éternellement stérile. Sur ce point, ceux qu'on appelle à tort les matérialistes ont raison ; car le phénomène psychologique ou métapsychique est inséparable de son support, — du moins dans les conditions présentes, auxquelles personne ne saurait sans folie croire échapper.