DES MÉDIUMS
Je n'ai pas fait allusion encore au fantôme d'Alger, à ce B. B. dont H. Charles Richet a noté les exploits. Je Tétudierai, aind que la célèbre Katie Ring, dans mon prochain livre, les Cryptes de rame. En attendant, il faut qu'on soit bien persuadé que si de très probes, de très attentifs expérimentateurs sont quelquefois joués par les
aventuriers du Miracle, c'est que les premiers n'ont pas encore Thabitude de s'adapter aux seconds ni de les maîtriser. D'ordinaire, — je prends les meilleurs d'entre eux, M. Charles Richet et sir Williams Grookes, — ils n'ont eu à scruter que la matière docile et loyale ; très honnêtes eux-mêmes, ils ne soupçonnent pas à priori le mensonge et la fraude : leurs instruments scientifiques les embarrassent; il sont courtois et respectueux ; ils craignent d'effaroucher des femmes souvent très rouées, et qui se prétendent faibles et malades. Dans les séances mémorables, où Eusapia fut démasquée par la « Society of psychical research », un prestidigitateur, Maskelin, fut convié. J'ai le regret de croire que, d'aucune séance médiumnimique, contrôlée seulement par des savants, des universitaires, des lettrés et des mondains, il ne puisse résulter un procès-verbal convaincant. Il faut adjoindre à ce comité des prestidigitateurs et même, s'il est nécessaire, des policiers. Eux seuls pourront nous certifier avec autorité que les médiums n'ont pas triché, n'ont pas pu tricher; car seuls ils sont compétents. Ensuite, avec sécurité^ nous écouterons les conclusions des Charles Richet et des William Crookes. M. Charles Richet nie les effluves humains qu'affirment MM. Baraduc et de Rochas, chacun à sa manière, qui est diffé-
rente. Il semble supposer que le médium n'est pas un propagateur de forces, mais un évocateur. Les « phénomènes » apparaissent devant eux, pour M. Charles Ricbet; mais ils ne les créent pas ; ils les appellent. Étrange coïncidence ! cette théorie remémore celle des néoplatoniciens, des occultistes et des théosophes. Quoique ce point de vue ne concorde guère avec le mien, je suis prêt à supposer que la nature en effet renferme des forces plus subtiles, inconnues. Mais ce n'est pas ma besogne de les étudier. Je suis psychologue et non physicien. De plus je constate que les physiciens — cela les regarde pourtant — n'ont pas Tair d'avoir rencontré encore des irrégularités assez flagrantes pour supposer des caprices au déterminisme impassible de la nature. Ces irrégularités et ces caprices n'apparaissent qu'en face des médiums. Il y a donc bien des chances pour que le lien entre les médiums et les désordres, qu'ils suscitent dans leur ambiance, soit celui de cause à effet.
l'intuition
M. Charles Richet, non sans perspicacité, insinue que les prodiges intellectuels de la raétapsychique démontrent qu'en dehors de la raison et des sens, nous possédons un autre
instrument de connaissance. Les philosophes en ont souvent parlé; ils rappellent Vintuition. Oui, rintuition. Elle a été jusqu'ici assez dédaignée par les psychologues modernes ; il serait profitable que M. G. Dumas nous en donnât une analyse complète et fouillée, qui ferait suite à ses remarquables travaux. Le D' Vaschide commence à l'étudier ; et M. Bergson, professeur au collège de France, a pu écrire : « La philosophie n'est que le retour conscient et réfléchi aux données de rintuition ». La métapsychique aussi.
Qu'est-ce que l'intuition ? Ici on s'embrouille. Est-ce un don particulier, une faculté spéciale? ou bien seulement la résultante, et en quelque sorte l'aiguisement de nos autres pouvoirs?
Toutes les facultés du moi s'enchevêtrent les unes dans les autres ; la mémoire ne va pas sans l'intelligence; et la sensibilité est la condition de l'une et de l'autre. Qui sait si l'intuition ne les embrasse pas toutes, n'est pas leur source et leur aboutissement?
En tout cas, à l'état brut si j'ose dire, elle demande un contrôle assidu et l'équilibre de nos autres capacités. L'intuition est une lueur qui, surveillée par le sage, éclaire comme un flambeau. Livrée au souffle des circonstances et des passions, elle est une torche qui aveugle, effare et incendie. Nous voilà donc sortis tout à fait des
conditions prévues parles méthodes scientiGques actuelles. Voilà une faculté de l'entendement qui se rattache aux instincts du sentiment. Il faut recourir à la morale et même remonter à la xaBapcxiç de Pylhagore, à la purification du cœur et de l'esprit, qui précédait pour les initiés antiques, les exercices préparant à la vision des vérités sublimes. Ainsi considérée, l'intuition dépasse le cadre de cet ouvrage, il suffit d'en indiquer ici l'existence, les dangers et les services. Dans la Philosophie de rEspérance je la définirai ; et je m'efforcerai d'établir sous quelles conditions elle peut être développée et devenir en effet un acheminement vers les certitudes les plus élevées et les plus consolantes.