‹ Le miracle moderneChapitre 53 sur 171 · LE (C MENEUR » ET LE « MÉDIUM · texte numérisé non relu

LE (C MENEUR » ET LE « MÉDIUM

Dans les cercles évocatoires, le «meneur» sera ridée dominante, d'abord, puis le médium qui en devient l'organe.

L'idée dominante, pour les tables de Jersey, semble généralement fournie par Hugo, le penseur le plus puissant du groupe, en tout cas celui dont le verbe était le plus mâle, le plus suggestionnant. Le médium, Charles, interprétait

à sa manière, poétique et originale, la préoccupation des assistants, qui variait selon Theure, selon la discussion, selon les personnalités à la table ou dans la chambre. Il s'établissait une sorte de réaction chimique, si j'ose m'exprimer ainsi , entre les idées diverses en présence ; le oc précipité D, c'était la communication d'un soi-disant esprit dont la signature étiquettait la tendance du fragment. Cette combinaison d'éléments parfois en conflit, en tous cas différents, explique que, malgré la prédominance du cerveau de Victor Hugo, certaines réponses des tables le contrecarrent, beaucoup plus d'ailleurs dans la forme que dans le fond.

LES TABLES DE JERSEY, g'eST HUGO « RÉFLÉCHI »

ET FOTUR

En effet, V Ombre du Sépulcre elle-même, qui donne volontiers des leçons au grand poète, n'est jamais en contradiction essentielle avec lui; quand elle lui fait des reproches, c'est parce qu'il est trop timide, qu'il n'ose aller jusqu'au bout de son inspiration, s'attarde à un détail, rétrécit son coup d'aile. Au fond, même lorsque la discussion devient véhémente ou aiguë, c'est encore Hugo, mais un Hugo plus réfléchi (réfléchi ! n'ai-je point dit tout à rheure que l'évocation était bien une « réflection » en effet), plus « futur » je le répète»

qui endoctrine le Hugo d'alors, encore rétif, hési* tant à rappel du destin. Le médium — et en ce cas c'était Charles qui connaissait bien son père — puise, non pas tant dans les idées conscientes de son environnement, mais (j Insiste) dans les inconscientes, ou mieux les subconscientes, — celles où dort notre passé, où germe notre avenir.

Ainsi certaines manœuvres spiritiques, non sans danger hélas! peuvent nous révéler profondément à nous-mème. Nous en avons avec les «( tables de Jersey » un éclatant exemple.

l'atmosphère vivante

Cette « excérébration », à nn degré plus faible il est vrai, dans la vie ordinaire ne serait elle pas constante ? Les travaux confus sur l'extériorisation de la sensibilité ou de la motricité, etmème les notations encore discutées des états vibratoires humains — j'en ai fait mention longuement dans la première partie de ce livre — insinuent que nous ne sommes pas terminés à notre peau, que probablement nous nous prolongeons au delà de notre corps. Et nous voilà retournés par les prétendus a fantômes des morts » aux « fantômes des vivants ! »

Cette aura, comme disent les occultistes,

<c ESPRITS » ET MÉDIUMS 135

entr'aperçue par les voyants et que l'art a fixée en auréole ou en nimbe, semble agir sans cesse, et pour tons dans la télépathie, la suggestion mentale, le pressentiment, la divination', l'inspiration, phénomènes bien plus coutumiers qu'on ne pense ^.

Cette force rayonnante se manifeste dans Tamour pour créer les brusques sympathies ; elle explique par l'échange de fluides la communion des chairs môme séparées. Dans le phénomène spiritique intelligent, ses complexes effluves se coordonneraient grâce à la concentration des assistants et arriveraient à donner ainsi, — agrégat momentané^ — l'illusion d'un être personnel.

Cette émanation a sa source dans les plus lointaines profondeurs de nous-mème. En ces replis, gisent les inspirations mauvaises ou bonnes, la folie, les irrésistibles impulsions criminelles, l'obsession — et aussi le génie, les héroïsmes supérieurs, l'extase, qui sont comme des folies bienfaisantes. Ce que j'avance a été confirmé maintes fois par les faits et h Jersey particulièrement.

Ces séances, oii tant de beauté fit explosion, furent interrompues parce que la raison de plu-

1. Voir entête de ce Yolnme: Au seuil du Mii^aclCf La télépathie et les chapitres suivants.

sieurs assistants, — une parente très rapprochée d'Hugo et Jules AUix, entre autres, — fut temporairement troublée. Tant que cette c< évaporation de l'âme » s'accomplit d'une façon normale, au bouillonnement de nos facultés, dans Faction, le rêve ou le travail, aucun danger n'est couru. Mais si vous cherchez à augmenter cette extériorisation par les pratiques évocatoires, il se pourrait qu'un beau jour l'intelligence se désintégrât jusqu'au déséquilibre, laissant le cerveau affaibli et démonté...

l'ange, LE DÉMON, LA MUSE, LA NÉMÉSIS.

Les anciens cabbalistes avaient une théorie, fantasque sous sa forme symbolique, qui fera sourire de moins en moins chaque jour les psychologues modernes. Elle ravira les poètes. « Le créateur, l'Ancien des jours, disaient-ils, malheureusement en termes trop métaphoriques, n'a pas mis toute l'âme dans le corps; la partie sublime est en dehors, au-dessus ou à côté. C'est elle qu'on nomme l'Ange ou le Daimon, la Muse ou la Némésis. d N'avons-nous pas remarqué quelle puissance a le rayonnement d'une âme, forte dans le bien ou dans le mal ? Ceux qu*elle approche sont fascinés, puis façonnés par elle. Elle n'a pas besoin de parler ou d'écrire ; sa présence, son ambiance suffisent pour vous trans-

former, quand même elle demeurerait dans un apparent silence. L'âme de Victor Hugo était de celles-là. Son atmosphère était vivante. Et c'est elle surtout qui dans les tables de Jersey s*exprima.

Nous connaissions déjà le « daimon » de Socrate» les « voix » de Jeanne d*Arc ; nous avons maintenant les « esprits » de Victor Hugo. Mots différents qui cachent notre impuissance à embrasser jusqu'au fond les grandes énigmes de la psychologie. « Ces conversations seront publiées un jour, dit Vacquerie, et proposeront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles. » Paroles prophétiques. Les cahiers n'ont été qu'entr'ouverts, et déjà les cerveaux s'inquiètent.

l'ame humaine est plus profonde que ne l'imaginent LES INCRÉDULES ET LES CROYANTS

Offrons, après avoir voulu le sonder, un hommage respectueux au Mystère. Il ne se rend pas aisément. Si, à Jersey, il refléta Tinspiration de Hugo, — comme une lentille convergente, — il la rendit plus intense ; et quand elle retourna au grand poète, celui-ci en fut ébloui et transGguré. Hugo imposa aux « tables » leur style, elles lui donnèrent sa philosophie et fixèrent sa destinée intellectuelle. Désormais il se dilata. Il ne fut

pas seulement Télégiaque ou le coloriste ou le pamphlétaire génial, il devint Torgane de cette « Ombre du Sépulchre ». Elle lui apprit à aimer la nature entière, à s'apitoyer vers tous et à lire le livre de la vie depuis les étincelantes étoiles jusqu'à Taveugle caillou. Dès lors, il prophétise, comme le pontife d'une religion universelle et d'un Dieu, qui est le dieu, non d'une peuplade ou d'une race, mais de tous les peuples.

Au dessus de son siècle, il parle réellement avec la voix immortelle des morts. Car l'âme humaine est plus profonde que ne l'imaginent les incroyants et même les crédules. Elle commence et se termine dans l'infini. Et notre vie ou notre mort, si importantes à nos misérables yeux, ne la touchent pas.

LA POÉSIE DE l'invisible

N'importe ; Hago croyait à cette communion des morts avec les vivants, qui est vulgaire, grossière et sans doute erronnée, telle que Tédictent les livres d'AIlan Kardec, mais qui, par la sincérité du souvenir douloureux, par la délicatesse et la ferveur de Tamour, est poésie, c'est-à-dire réalité supérieure et incontrôlable.

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres. Et nous restons là seuls, près du gouffre où tout fuit, Tristes, et la lueur de leurs charmants sourires Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus et c'est là le mystère ; Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer, Des robes effleurer notre seuil solitaire, •

Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre . Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous, Nous nous levons après quelque prière sombre. Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre : Mon père encore un peu? Ma mère encore un jour ! M'entends-tu ? Je suis-Ià. Je reste pour t'attendre Sur réchelon d'en bas de l'échelle d'amour.

Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble. Cette vie est amère et tu vas en sortir.

Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit 1 la mort rassemble. Tu redeviendras ange ayant été martyr*.

Ici toute critique s'arrête, nous sommes dans le domaine de la foi et de Tespoir. Il ne reste plus qu*à méditer et à admirer.

Page 1