‹ Le miracle moderneChapitre 58 sur 171 · SYMBOLISTE · texte numérisé non relu

SYMBOLISTE

Je dois dire cependant que j'ai dû éliminer un grand nombre de ces dessins des médiums : tous ceux qui n'étaient que d'évidentes réminiscences ^. Combien de Christ à la Raphaël, combien de Jeanne d'Arc poncives, que de gribouillages d'enfant, intéressants peut-être pour le médium et son entourage, mais indifférents à un large public, ont passé entre mes mains qui ne les ont pas retenus ! Ceux que j'ai conservés m'ont paru véritablement originaux, qu'ils vinssent du propre fond du sujet ou de plus loin. J'ai senti une esthétique, toute fugace, souple comme rimagination sans contrôle, à métamorphoses et à ambiguité comme la rêverie, mais savoureuse d'imprévu. Fantastique nouveau, naturel,

* Ici encore un exemple de la convertibilité des « phénomènes » métapsychiques. L'œuvre d'art subconsciente devient un symbole du pressentiment intime.

* Il en est de même pour les réponses des tables et récriture médiumnimique. Une partie est imprévue, jaillissant des abimes de l'inconscient ; le reste est fade et rabattu, expression d'un automatisme inférieur.

humain, frémissant d'un en-deça nerveux, sinon d'un au-delà hypothétique...

Et ce qui m'a ravi comme une piste encore inaperçue, c'est que, beaucoup plus tard vers 1891 , une école de jeunes peintres symbolistes se leva, ignorante du spiritisme, et de ses phénomènes qu'elle n'avait ni le temps, ni l'envie d'analyser, — école, dis-je, qui ne fit que mettre en pratique avec dextérité et parfois avec un certain génie les principes de ce que j'ai appelé c( l'esthétique des esprits. »

LA CRISE MÉDIUMNIMIQUE d'uN ARTISTE PARISIEN

Tout Paris connaît et apprécie le peintre graveur Fernand Desmoulin pour qui Emile Zola avait une grande affection et dont Fart précis, pondéré et vigoureux exclut tout mysticisme. Il y a quelques années, il se révéla brusquement médium. Sous une influence, que lui-même persiste à croire extrahumaine, il dessina, peignit, grava d'étranges figures, des paysages insoupçonnés, d'authentiques portraits de défunts — tout ceci très différent de ses œuvres précédentes.

Qu'y a-t-il là d'étonnant? me direz-vous, M. Desmoulin est un artiste de talent et de telles œuvres relèvent de sa profession. Oui et non pourtant. L'esthétique de ses productions inso-

lites n'a guèrede rapportavec celle de sesnormales et habituelles créations. De plus le procédé en est déconcertant ; et M. Desmoulin, réduit à ses ordinaires facultés, se juge, — et semble en effet, — dans Timpossibilité de les mener à bien.

D'abord les dessins, les pointes sèches, les aquarelles, dûs à ces influences qui signent tantôt Astartéy tantôt le Vieux Maure, tantôt V Instituteur, sont achevés avec une rapidité telle (ving-cinq ou quarantes minutes pour les plus compliqués) que M. Desmoulin en un délai aussi court ne pourrait avec des gribouillages remplir le même espace.

Ensuite sa main tout à fait inconsciente, — car il ignore alors ce qu'il fait — opère dans l'obscurité, à l'envers, de biais, sur tous les points à la fois, sans ordre, impétueuse, clairvoyante et savante pourtant — même si, par une précaution que lui imposa un savant allemand, son visage à lui est enfermé dans un sac ne pouvant ainsi rien diriger ni voir. C'est seulement Tœuvre achevée qu'il comprend ce qu'il a fait.

Il faut convenir de la beauté inquiétante, obsédante, de ces manifestations d'un art mystérieux qui, pour moi, n'est pas extérieur à celui qui en est l'instrument, mais qui à ce jour n'en reste pas moins inexplicable en beaucoup de points ; car il est la radieuse démonstration des

énergies inconnues dont nous sommes les dépositaires, sans le savoir.

Eu tout cas, cette prérogative, imprévue et brusque à son apparition, fut imprévue et brusque à son départ. M. Fernand Desmoulin est aujourd'hui incapable de recommencer ces bizarres chefs-d'œuvre. Il est revenu à son premier état d'âme; le revoilà artiste normal et conscient. Il a tellement gardé le sentiment que ces prodiges de son pinceau ou de son crayon lui sont « étrangers » qu'iln'ajamais voulu les vendre ni s'en défaire. Il les destine à un musée de son pays, comme des documents aussi propres à exciter la réflexion des psychologues que l'admiration des artistes.

QUELQUES PRINCIPES DE l'eSTHÉTIQUE DITE DES « ESPWTS »

Je conserve ce vocable « l'esthétique des esprits » parce qu'il est pittoresque, et indique bien qu il se s'agit d'aucune autre esthétique déjà connue. Oui,lesloisderéquilibre rationnel y sont détruites. Une harmonie souvent charmante résulte de celte rupture des éléments primordiaux et pour ainsi dire d'une discrète et curieuse cacophonie de lignes. C'est vraiment l'esthétique, telle qu'on pourrait lasonger dans des conditions autres

phénomène subjectif à l'objectif, nous explique Tabîme ténébreux des choses par le secret enfoui aux racines de l'être individuel.

Vous vous rappelez, dans le Canard sauvage^ quelle intensité de curiosité et d'effroi Ibsen a condensée en le mot d'Edwige : « les profondeurs de la mer ». Les « profondeurs de Fâme » et les cimes du merveilleux auraient, d'après ces artistes spontanés, quelque chose de pareil à ces paysages des abîmes océaniens.

J'ai là sous les yeux la monographie des « turbellariés » de la mer Noire par la doctoresse Sophie Peregaslawzewa. Les étranges animalcules, que le microscope nous révèle et qui gisent sous les flots, ressemblent assez aux atomes des dessins médiumnimiques de M. Sardou. Je les distingue, petites nacelles si fines, avec d'infinitésimales rames, composan t l'essence de ces soi-disant maisons de Jupiter qui ressemblent à des vaisseaux de brume, à des alhambras en voyage.

Nous avons vu les coquillages abonder en d'autres dessins. La grande mer inconsciente répéteraitelle dans nos flots intérieurs ses images physiques ? Les visages des morts apparaissent pareils à des perles dans les replis de ces coquilles qu'un fil visible relie au nombril inetTable du Dieu Pan.

Ce qui étonne, inquiète le plus, c'est le secret

du corps, révélé par la main souvent ignorante. La cellule nerveuse, celle des moelles rappelant une petite auréole, celle du cerveau qui ressemble à une étoile à six ou sept branches, se glissent dans le palais de Zoroastre. D'autres médiums s'ingénient à nous décrire savamment un utérus ; et ils seraient bien étonnés si on le leur disait; quelques-uns déroulent Técheveau des intestins. . . toute la vie inconsciente s'avoue, se propose ellemême, raconte ses organes. Elle dit : me voici. Et comment le dit-elle ? en se montrant.

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