LA DÉSAGRÉGATION PSYCHOLOGIQUE
Il semblerait que les violentes crises de notre civilisation, la vie inquiète de l'âme désemparée ayant perdu ses gouvernails métaphysiques et religieux, les traumatismes causés par les rumeurs violentes, l'entassement des foules, les secousses des wagons et des ascenseurs, l'excès de lecture, la vibration de chaque individu à toute nouvelle, arrivée de chaque point de l'uni-
vers, aient bouleversé jusque dans ses plus secrètes fibres le tempérament de maint artiste. Y a-t-il là dégénérescence, comme le croit M. Max Nordau ? Assistons-nous à l'évolution de nouvelles facultés que l'humanité gardait en elle à l'état latent? je ne sais. Mais il est incontestable que les lames les plus obscures du « moi )> humain sont montées à la surface de son océan. Le phénomène de la médiumnité, s'il n'est pas toujours morbide, est certainement anormal. Il procède d'une altération de la volonté; le jugement alors a sombré, les émotions et les images d'une sensibilité que ne modère plus l'intelligence envahissent le moi qui ne sait ni les endiguer, ni les hiérarchiser. Les psychologues récents ont appelé cette rupture du lien de la personnalité, la ce désagrégation psychologique ». Et c'est par là que les médiums-artistes, livrés sans contrôle à leurs rêves et aux suggestions de leur subconscient, furent en quelque sorte les précurseurs de cet art symbolique et mystique que révélèrent les salons de la Rose-Croix (auxquels présidèrent le peintre ésotérique Antoine de la Rochefoucauld etLéonce de Larmandie), certaines salles des « Indépendants » et de nombreuses expositions particulières.
LES « PRÉTENDUS ESPRITS » PÈRES DE l'aRT SYMBOLIQUE ET MYSTIQUE MODERNE
Eux aussi, épris d'un idéal primitif et rusé, raffiné et barbare, évanouirent les contours ou les précisèrent avec gaucherie, transposèrent la vie réelle en une sorte d'évocation fantômale^ renoncèrent à lesthétique précise de TOccident pour les charmes troubles de TAsie. Ce n est pas l'homme normal qui s'exprime là, pas plus que dans les œuvres spiritiques. C'est l'homme surnormal ou sous-norftal, l'anormal, en somme, qui renverse ces cous^ gonfle ces visages, réduit l'individu à rentrer dans la nature, à s'inféoder aux arbres, aux fleurs, à retourner dans l'inconscient, d'oîi ces indécises et intéressantes images sont sorties. Pour celui qui regarde ces œuvres, avec des yeux indulgents de dilettante, il y a là des joies nouvelles.
Leur maître incontesté fut Odilon Redon, le créateur presque génial de larves définitives, et qui aujourd'hui donne au salon d'automne des paysages et des fleurs d'un charme si intérieur et si prenant.
A côté de lui, le peintre Wagner que découvrit Huysmans, le formidable et grimaçant Gauguin, le bouddhiste Schuffenecker, M"*® Lauzé- Jacquemin, fantastique et dolente, l'exquis Mau- .
rice Denis, RansoB le japonisant, Filiger le mystique. Je regarde un dessin de Yuillard pour le a Concile Féerique » de Jules Laforgue. Aucune intervention de la volonté, nul autre choix que celui de l'inspiration instinctive. Et le signe de Tanimalité enveloppera le nouveau couple, rhomme qui n*est plus qu'une bouche, la femme qui a un museau de chatte. Lui est la main qui conquerra, elle le geste du refus préparatoire* Une sorte de serpent s'enroule i eux, semblable i ces méandres dont nous parlions toutàTheure et où les médiums se plaisent à voir s'essayer la vie.
On renonce à nous donner la forme correcte des hommes ou des âmes. On préfère la courbe aisée des larves ; trop de paresse pour créer un être classable. . . laissons la grande nature décider plus tard ce que sera cet embryon.
Le plus étrange parmi ces novateurs fut Henry Goias de Malvost, qui interpréta avec une inspiration vigoureuse mes ce Noces de Sathan » et illustra mon étude sur le Satanisme et la Magie. Son exemple sert de lien entre l'esthétique des Esprits et celle des symbolistes, car cet artiste complexe fut médium, lui aussi, à ses heures.
LA CLEF DE CE MYSTÈRE, c'eST l'iNSPIRATION
A l'état brut
Que conclure de ces observations? Les « es-
prits » qui dessinent ressemblent beaucoup à ceux qui jacassent par les tables ou par la bouche des médiums. En somme, ils résident en nous, mais parfois ils expriment quelque chose de nous, qui nous restait inconnu ou que nous entrevoyions à peine^ A mes yeux, ils sont autrement intéressants que les folâtres et vagabondes entités, que supposent dans notre ambiance les spirites et les mystiques. Ces artistes invisibles, enfouis en nous-mêmes, se manifestent chez certains tempéraments prédisposés. Ils nous révèlent notre être intérieur, beaucoup plus riche, beaucoup plus fécond, beaucoup plus original que notre personnalité superficielle. Saluons-les comme des messagers de notre âme profonde, mais souvenonsnous du conseil de la vieille théologie qui suggère le « discernement des esprits ». Oui, profitant de la documentation ingénieuse qu'ils nous apportent, gardons devant leurs prestiges Tacuité de notre jugement et la sérénité de notre raison ^
* La Revue Illustrée a publié cette année (1907) de très curieuses « images » médiumnimiques de M">* Marya Chéliga.
* J'ai collectionné, pour les comparer aux œuvres d'art médiumnimiques, les dessins des fous. On est frappé tout d'abord par une apparente ressemblance, résultant du dérèglement de la fantaisie chez les uns comme chez les autres. Mais les dessins des fous sont surtout gauches et puérils, dénués de toute esthétique, marqués de la tare irréductible de rincohérence.