‹ Le Mirage perpétuelChapitre 17 sur 28 · CANAL DU NORD · texte numérisé non relu

CANAL DU NORD

Broussaille en ce canal vacillante et brouillée, Les arbres dénudés s'attristent vers le soir, Et se penchant plus près de leur sombre miroir Contemplent leur image auguste et dépouillée.

Dieux vivants que le froid a lentement glacés, Ils souffrent lentement de longs regrets stériles, Leurs troncs noueux et nus sont des torses agiles Mais que l'hiver étreint et retient enlacés.

6o LES PAYSAGES

Lorsque passe un vent tiède ils frémissent d'espoir Et leur sang fait craquer leur écorce rugueuse, Mais à peine une feuille éclot toute peureuse Et déjà les reprend le spleen immense et noir.

Jeunes, avoir été d'un orgueil juvénile,

Avoir dressé si haut des bras blancs et nerveux,

S'être mirés dans l'eau, dômes harmonieux,

Et s'y revoir figés en ce geste immobile î

Us regrettent les soirs vaporeux et subtils Où des amants liés par des écharpes blanches Passaient et repassaient à l'ombre de leurs branches Avec des chuchotis de rires puérils,

Ils regrettent le chant des oiseaux de passage, Même les lourds chalands qui troublaient le sommeil De ces flots noirs jadis ruisselants de soleil Et qu'un brouillard glacé transforme en marécage,

LES PAYSAGES 6l

Ce sont de vieux captifs par tous abandonnés : Parfois pourtant leurs bras engourdis se redressent Pour faire vers l'azur des gestes de détresse... -Arbres, je suis pareil ci vos troncs décharnés !

A MA VILLE NATALH

O sol mélancolique, ô cité sans soleil, Ville de grands murs noirs et de vastes usiner Tu n'as pour te parer ni vignes ni collines, Et je t'aime pourtant d'un amour sans pareil, O terre sans histoire, ô cité sans soleil !

Toi qui gardes si bien la volonté de vivre, Et qui, telle une reine étalant des bijoux Montres de tes métiers l'acier luisant et doux, J'admire ton ardeur de Cité jeune et libre, Toi qui portes si haut la volonté de vivre !

Ruche immense et toujours noire de travailleurs, Tes fils, comme autrefois les blanches caravelles Vont conquérir le monde à ta gloire nouvelle, Puis reviennent pareils à de jeunes vainqueurs, Dans ta ruche toujours noire de travailleurs ;

Viennent les lourds bateaux chargés de laine vierge ! Tout un peuple en travail au fond des ateliers Tisse avec ces fils noirs des tissus par milliers, Impatient déjà qu'à l'Occident émerge Un navire nouveau porteur de laine vierge !

O ma ville brumeuse et triste, ô pays noir, Ton diadème est fait de hautes cheminées Qui, se dressant ainsi que des tours forcenées, D'un panache de feu s'illuminent le soir, () ma ville brumeuse et triste, ô pays noir ;

Mon enfance passée au rhytme des machines A çardé souvenir de tes bruits familiers, Et mon âme quand passe un groupe d'ouvriers, Parfois se remémore ainsi qu'une orpheline Son enfance bercée au rhytme des machines...

La Musique

LA MUSIfiL'E 67

Consumé de tristesse ardente et de regret, J'écoute en moi l'écho de lentes symphonies, Et sur mon âme ainsi que des feuilles jaunies Neigent languissamment des souvenirs secrets.

Je me grise à rêver d'un royaume nocturne Où tout le merveilleux des légendes d'amour Se pare des splendeurs que prêtent tour à tour La Musique et le Rêve aux songes taciturnes.

Altos en demi-teinte et pleurant au hasard, Accords perdus comme des larmes inutiles, Que de fois vos accents de tendresse subtile Ont détendu mes nerfs et brouillé mes regards \

L'ouragan quelquefois a gonflé ma poitrine, Et quelquefois la brise a caressé mon front, Selon ce que chantait la voix des violons Mon âme a tressailli, musicale et divine.

LA MUSIQUE f>Q

Violoncelle, ô voix humaine transformée, Plainte grave et par qui toute peine est calmée, Quelle houle en mon cœur, quelle confusion Laissent tes grands accents d'ardente passion ! Dans le frémissement des notes emportées, Que de fois j'ai senti les cordes exaltées Comme une volupté qui ne finirait plus Faire frémir en moi des mondes inconnus ; La modulation des basses solennelles, Les pizzicate fous des graves chanterelles

Ou l'envolée aérienne de ta voix Me plongent tour à tour dans le doute et l'effroi. Trilles profonds et qui me mordent toute 1 âme, Tendre accompagnement d'un chœur léger de femmes. Vagues lentes berçant un rêve de douceur, Brise tiède pareille au vent chargé d'odeurs, Chant qui se glisse à ras du silence et qui passe, Phrase comme un réseau de notes qui m'enlace, Quelle houle en mon cœur, quelle confusion Laissent tes grands accents d'ardente passion, Plainte grave et par qui toute peine est calmée, Violoncelle, ô voix humaine transformée !

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