ESTRE AMENDÉE ; QUER ELLE EST TANTOST COMPÉRÉE
Foie emprise est où il gîst molt de périls et de coust, et de paine.
T^es sont les empnses de ceus que on apèle preus et hardis au siècle; qui cors et àme mètait en péchié, et en paine, pour un petit de los conquerre ; quer molt est vain, et petit dure.
Mes vertu fait Tomme de grant cuer et de sage emprise, quant elle foit homme (qui n*est fors terre) si hardi, qu'il ose emprendre si grant chose, comme est le royaume* des cieus à conquerre, et tous les deables , qui tant sont fors , à vaincre.
Qui n'a vertu n'a pas grant cuer ; comme celi qui a grant paour de nient. Tiex sont ceus qui tant doutent les maus et les adversités du monde , et qui ont paour de perdre ce que on ne puet longuement tenir.
Celi n'a pas grant cuer qui pour nient le donne; comme font ceus qui donnent leurs cuers à amer les biens de fortune, qui, en vérité, ne sont nient au regart des vrais biens de gloire.
Dont, tiex gent sont aussi comme l'enfant qui plus aime un mireor que un royaume, une pomette que tout son eritage. Mais vertu donne grant cuer adroit; quer vertu fait le ciel conquerre, le monde despire, grant fais
*■ Autres traces de Térification qui n'indiquent pas une traduction.
de pénitance porter, et tous les maos du monde sonrporter, etliémeot soufrir et pour Dieu endurer, et à tous les assaus du dcable contrester.
Et si comme dist le sage Sénèque : » Nient plus n'ont de pooir encontre vertu grietés *, meschéances, doleiirs, ne quenque vertu puet manecier* et faire, rpie ont goûtes de pluie en la mer. Vertu fait home hardi comme lyon, fort conime olifant, ferme et durable comme soleit qui tous jours queurt et n'est onques lasse » .
Dont, il n'est proesce fors que en vertu. .
S)e nxait Segnoiirie.
L'omme fù fait en tel honeur et en tèle Segnourie, qn'il estait Segneur de toutes les créatures qui sous le del esloient ; à qui toutes choses obéissoient , et à qui rien ne peuvait nuire : et c'est le drmt estât à homme, et sa Segoonrie. Mais ceste Segnourie perdi il par péchié, ne recouvrer ne le puet, fors par vertu. Vertu esliève bomme en haut, et li met le monde sous pié, et le fait converser el ciel.
Vertu fait plus adroit Tomme Segneur du monde que le roy n*est de son royaume; quer des biens du monde il a tant comme son cuer désire. H y a son usage et sa soustenance, et tant comme il en veut avoir, plus soufisanunent que n'a li roys.
Quenques ont les bons et les mauvais, tout est sien. Quer de tout fait son preu, et de tout loe Dieu et mercie ; et plus l'en aime, et crient, et sert, en ce que il voit et croix et connoist que toute créature esl faite pour li servir.
Après , il a un autre empire bel et grant, sans lequel nul n'est à droit Segneur : quer il est empereur de li meisme, c'est de son cors et de son cuer, lesquels il justise et tient en bonne pais, et dont il fait sa volehlé. Quer son cuer est si joint à Dieu et à sa volenté, que quenques INeu fait li est bel, et fortement li agrée. Et pour ce a il tous jours le cuer en pais , et le gouverne selonc la volenté Dieu. Et de quenques Dieu fait à son cors, grâces U rent et molt li plaist. Et c'est la Segnourie que vertu donne à celi qui l'a. De quoi parole Seneque qui dit ainsi
c< Grant honneur et grant empire te dourrai ; soies Empère de toi-meisme » .
Hé Dieu ! tant a de roys et de barons par le monde qui ont chastiaus , cittés et royaumes, qui ne sont raie Ségneurs de leurs cuers ; quer il les tourmente souv^ai ou par ire , ou par mautalent , ou par convoitise , ou par desirier qu*il ne puevent accomplir.
me vraie franct)i6e.
PRÈS, n'a vraie franchise, se il n'a grâce et vertu.
[Dont se tu veus savoir que est franchise adroit d'homme , tu dois savoir et entendre que homme a trois manières de franchises ; Tune de NATURE, l'autre de GRACE, l'autre de GLOIRE.
La première est franche volenté , par quoi il puet es^ lire et faire franchement ou le bien ou le mal. Geste franchise tient il de Dieu si franchement , que nul ne H en puet tort faire; ne trestous les déables d'enfer ne pourroient volenté d'onune efforcier à faire péchié, sans son accort. Quer se homme faisait le mal du tout mal gré sien , il n'y arait point de péché ; quer nul ne pèche
en ce qae eschiver ne puet, si comme dist St. Augustin. El ceste franchise ont tous hommes ; mes èle est liée es effans, et es fols, et es forsenés qui n'ont mie usage de raiscm par quoi il sachent eslire le bien du mal.
Ceste franchise se toit l'home en grant partie, quant il pèche mortelment; quer il se vent pour le délit du péchié et se rend au déable, et devient serf au péchié , si que il ne s'en puet pas geter à sa volenté que il a ja aservie, se la grâce de Dieu ne li aide.
La seconde grâce que les preudhommes ont en cest siècle, les quiex Dieu a franchi, par grâce et par vertu, du servage au déable et de péchié , est : que il ne son sers ne à or, ne à argent, ne à leur charoigne, ne as biens de fortune que la mort puet tollir.
Ains ont le cuer si eslevé en Dieu, que il ne prisent le monde un bouton, et ne doutent ne roy , ne comte , ne meschéance , ne pourté , ne mort. Quer il sont ja demi mort , et ont le cuer dessevré du monde que il héent , et désirent la mort conune fait le bon ouvrier son paiement, et le gaaigneur son aoust, et cens qui sont en tourment de mer bon port , et le prisonnier sa délivrance et le pèlerin son pays. Et cens sont parfaitement frans, comme on puet estre en cest siècle ; quer il ne criègnent ne ne redoutent nule riens fors Dieu, et sont en grant pais de cuer ; quer il Tout assis en Dieu , et sont ja en paradis par desirier. Et tèle franchise vient de grâce et de vertu. Mais encore, toute franchise n'est fors servage, au regart de la tierce franchise que ont cens qui ja sont du
cors délivré du tout , et avec EMeu sont eo sa ^oire. Geus sont vraiement frans ; quer il scmt délivrés de tous tourmens, et de paour de mort, et de péchié, des périls du monde, et des las de misère» et de toute paine do cors et du cuer, sans retourner ; desquèles choses nul n*est franc en cest siècle , tant soit parfait.
SDe vraie noblesBt
[ui la seconde franchise de grâce et de vertu avoir Iporra, à grant noblesse en venra.
La vraie noblesse vient du cuer gentil. Certes nul cuer n*est gentil qui n'aime Dieu; dont il n'est noblesce fors en Dieu servir et amer, ne volenté mauvaise fors du contraire, c'est de Dieu courroucier et de péchié faire.
Nul n'est adroit gentil de la gentillesse du eors; quer, quant au cors, tous somes fis d'une mère : c'est de terre et de boe dont nous prismes tous char et sanc. De ces costé nul n'est adroit gentil ne franc. Mais nostre droit père est le roy du ciel qui fourma le cors de terre, et cria l'ame à sa semblance et à son ymage.
Et tout aussi comme il est du père charnel qui molt
Uez, quant son fis li ressamble : ainsi est-il de nostre
père du Gel, qui, par ses escriptures et par ses messages,
ne nous fine de semondre et de prier que nous mettons
paine de ressambler à li. Et pour ce, nous envoya-il son
benoit fils Ihucrist en terre , pour nous aporler le vrai
exemplaire par qui nous serons réformés à son ymage et
à sa biauté , comme sont cens qui habitent en la haute
cilé du dd, ce sont les angles et les sains du paradis, où
chascun est de tant plus haut et plus noble comme plus
noblement porte ceste bêle ymage. Et pour ce, les sains
hommes en cest siècle mettent tout leur cuer et leur
paine à Dieu connoistre et amer, et leur cuer du tout es-
purgier; quer de tant comme le cuer est plus net, de
tant voit-il ceste bêle face Dieu plus apertement.
Et com plus le veoit apertement, et plus Taime ardaument, tant li ressamble-il plus proprement ; et ce est la vraie noblesce que Dieu fait. Et pour ce dist trop bien St. Johan Tapostre «Que adont seron nous fis Dieu, et li ressambleron proprement, quant nos le verrou apertement; ce sera en sa gloire» quant nous seron en paradis. » Quer ichi nul ne veoit à descouvert la biauté Dieu ; mais aussi comme parmi un miroir » si comme dist St. Pol. «Mais adont nous le verrons face à face elèrement. » —
Hé Dieu! comme sont loins^ de cèle hautesce cens
Loins; pris ici adjectivement.
qui se fout si nobles de cesie poure hautesce qù^U œl de leur mère la ferre, (qui porte et nourrist les pourciaus aussi Uad comme elle fait les roys,) et se vantent de leur gentillesse pour ce que il cuident estre de gentfl lignie. El cestui parage sevent trop bien conter, et à l'austre côté ne resgardent mie dont (d*où) leur vient la vraie noMesce et le gentil parage.
Il deussent regarder à leur vrai exemplaire Ilntcrist qui plus ama et honoura sa mère que onques ne fis! autre homme. Et (juant (m li dist « Sire, vostre mère et vos cousins vos demandait». Il respondit «Qui est ma mère, et qui sont mes cousins? Quieonques fait la voleté mon père du ciel, il est mon frère, et ma sœur, et ma mère » — .
Quer c'est le noble costé et le gmtil ps^age dont vient et naist au cuer vraie gloire ; aussi , comme de Faulre noblesse, orguel et vaine gloire, et vanité.
Comment vtxta est pourfitobk
{L est nul bien honnorable à droit, fors vertu et Icharité, c'est Tamour de Dieu. Et, que il ne soit nul autre bien pourfitable, ce nous tesmoîgne St Pol
qui dit ainsi «Se j'avoie tant de sens en moi, que je seiisse toute dergîe, el tous lattgages, et pariasse aussi bien cwune puet parl^ homme ou angie; et'se je seusse les sectes rt les consens Dieu , et livrasse mon cors à martire , et donnoie quenque j'ai as poures , et faisoie par miracle les montaignes saUir d'un lieu en autre; se je n'avQîe la Tertu de dnrité, tout ne me vaudroit riens».
Or esgarde d, «pie StPdi à oui on doit bien cnnrre,
nos a d nmnmés les ph» grm» Uens que home puet
faire, et qui plus puevent valoir et proQter : ce sont
peneanees de cors et martyre souMr, poures aîdier, pé»
dieurs convertir, rt sdenee de tout langage. Et dit que
tons ces biens, sans charité, ne valent rien. Et, se tiex
biais ne valent, comme vaudront autres biens mendres?
Ce meismes pues-tu vedr par raison ; quer piéce-a on
dit : tant vaut li homs, tant va«t sa terre. Et c'est aussi
vmr que Patrenostre. Qu^, combien que Tomme ait de
biens temporeus, comme sont or et argent, ou biens
esperituels, ou natureus, comme sont ars etengîens, sens
et dergîe, force et proesce et autres biens, comment
dirai-je que il li profitent , quant il en est plus cmelment
dampné , pour ce que il n'use me à drdt des biens que
Dieu li avait preste pour gaaignier?
Après, se il fait euvres corpord , comme font ces laboureurs, ou ces menestrex ; ou, se il fait euvres esperituels, comme sont: jeûner, orer, poures vestir, haire porter, et ce soit sans charité ; à droit parler, ne li vaut
nient. Quer ja, pour ce» plus de mérite vers Dieu n*ara, ains ara anchies, s'il meurt, dampnaticm, et sera dampné.
Mais celi qui a vertu rt charité parfaite de quenques Dieu li envoie en cest siècle , de tout fait son preu , de tout conquier grâce et gloire.
Charité est la bonne marcheande qui par tout gaaigne, et nule fois ne pert. Toutes les bones daurées èle aebate, et foit tout sien; et nepourquant, èle a tous jours son denier arrière , c*est l'amour du cuer qui est le denier Dieu dont on achate tous les biens du monde. Et toute voies, remaint-il^ tous jours en Vaumônière.
Amour a en tous liens ses ventes. Charité gaaigne en toutes querèles; la victoire a en toutes batalles. Elle fait que autant vaut à l'un jeûner un jour, comme à Taustre un carresme. Elle fait que, autant vaut à l'un un denier que il donne, comme à l'autre cent livres , et une Patrenostre dire , comme à l'autre un sautier. Et ce n'est pour autre raison , fors pour ce que tant vaut Tomme , tant valent ses euvres. Quer, tant comme il a plus vraie amour, tant gaagne-il plus chascun jour.
Amour si est le pois en balance St. Michel. Quer nule autre chose ne puet peser, quant vient à prendre chascun son loier, fors que amour et charité. Et , pour ce , di-je qu'il n'est nul bien pourfitable , à proprement et à droit parler, fors hèle amour et charité.
* Remaner, rester, demeurer.
pense, et figure, el désire, moult apparent^ prédeos; ^ quant on les ûeaX, tantôt sont perdus, et deviautoit nient, et songes.
Pense du délit d'antan' et du songe d'à nuit, tu verras que tout est un. Tantost passent, et tost anuient, el en nule manière saouler ne puevent.
Et se en une goûte a tant de douceur, qude est la douceur de toute la fontaine? Et pour ce, li sage et li saint home en cest siéde, de quanques il vœent et saveurent des biens délitables de cest monde, loent Diea, et plus en convoitent l'amour de li. Et com' plus voient les goûtes douces , plus désirent venir à la fontaine. Et pour ce que il sévent bien que com' plus aime-on la goûte , plus oublie-on la fontaine : et , com' plus plaist la douceur du monde, mains desire^on la douceur de Dieu ; pour ce, tout le mains qu'il puevent , il premient et usent des délis charnels, et des déduis qui par les dnq sens viènent.
Hé Dieu ! comment sont fols et bestes, qui sèvent bien que cors d'orne est la plus poure créature et la plus vil qui soit , et que l'esprit de l'omme , c'est l'àme , est la plus noble chose , et la plus haute créature qui puist estre ; et nepourcant, il puevent cuidiar que plus sdait
^ Apparent, apparer, apparier^ appareiUer ; paraître. Plus tard, apparoir.
' D'antatiy antan, aniax, anten; Tan passé, le temps écoulé (ante annum).-* D*antan, usité dans notre patois.
dous et dâitables les biens qui par le cors viennent, que ceux qui viennent par Tesprit, qui sont vrais biens, et purs et permanables» et puevent le cuer saouler et aemplir. Tiex biens donne Dieu à homme en cest siècle, quant il li donne pais de cuer, et victoire de ses anemis, et gloire de conscience; quant il li raemplist le cuer d'amour et de joie esperituèle, et Tenyvre de douceur mervelleuse, si que il ne se puet contenir, ne li mdsme sentir .
De tel joie et de tel délit nule samblance ne nule compereson ne puest estre trouvée es joies ne es délis de cest monde , qui ne sont mais que goûtes , au regart de la fontaine de douceur. C'est la fontaine dont nostre Sire parole en l'Evangile. «Qui bevra, dist-il, de Tyaue cpie je li dourrai, èle devendra une fontaine qui le fera sallir en la vie perdurable ». C'est la fontaine de joie, et de douceur, et de charité , qui puet aemplir et saouler le cuer, miex que nul autre qui soit.
De ceste fontaine avait tasté David qui disoit en son Sautier « Hé Dieu ! comme est ore grande la multitude de ta douceur que tu gardes à tes seijans , et donnes à tes amis ! » . Et certes, qui arait bien tasté et assavouré cèle douceur que Dieu donne à* ses amis , il despiroit tous les délis et toutes les joies de cest monde ; et si esUroit, et retenroit la joie esperituèle, et feroit aussi comme celi qui bulète la ferine qui dessévre la fleur du bren , et comme ceh qui fait huile, qui en prent la craisse pure, et laisse la grosse substance. Quer joie de cuer qui vient de Dieu amer, est vraie joie , et parfaite ; si comme dist
le proverbe «que nul n*a parfaite joie, se èle ne vient d*amer » .
Geste joie est apdée en rEscripture oyle ; si comme dist nostre Sire par le Prophète, « Je donne, distrO, oyle de joie, pour pleur » .
C'est joie pure et vraie , pour pleur de pénitance. De cest oyle sont enoyns cens que Dieu a foit roys et Ségneurs du monde, et de eus meismes. Et adont est Y orne parfait crestien, quant il est oins de cest très saint cresme. Quer» de cresme est dist Grist ; et de Grist est dist cre»» tien. Et qui est oint de tel oignemens , c'est de jme et d'amour de Dieu, il vit en Dieu, et Dieu ea fi, si comme dist St Johan l'apostre. Et c'este vie de crestien, c'est, à droit parler, vie d'omme. Et c'est bonne vie, et beneurté, que crestien doit querre et desirier, pour acquerre vie perdurable. Quer, il n'est mie en vie, mais en langueur, qui tous jours vit en cures, en pensées, en angoisses. Et ce n'est mie vie d'omme, mais de beste qui toute la volmté de sa char veut faire.
Ne ne r'est mie vie d'omme, mais d'enfant qui or pleure, et or rit ; or est aise, or est mal aise ; or est iriés ', or est en pais ; or est en joie et en feste , or en tristrèche.
* Iriés, s'aïrer, «'otricr, $'errer, s'irier; se courroacer, s'emporter, se jeter sur quelqu'un (irasci).
• Li rois s'aîre, si Tesgarde, Vilain-, fet-il, li maus feu farde ! »
Fable de maie konte.
Dont, ffui veut bonne vie mener si clère qu'il ait te vrai bien , adont ara-^l vie honorable, délitable, et pourfitable; adont vivra-il comme home, c'est à dire, sagement, seriement*, joieusement. Sériement, sans courrous : s^ement, sans errem' : joieusement, sans doleur. Et tèle vie a-on, ou par grâce, ou par vertu; etneune autrement.
* SeriemeiU. Seri,seriz; joli, doox, paisible, ienl, grave. Sert, le soir (sero) d'où nous avoas serein , rosée après le couclier da soleil.
• Ami, chanlei! ■ s'il lui respondit moult bumUenient que, pour euli deux se voukiit acquitter. Alors , k vois basse et série, moult tlouceinent en commença de cbantera .
Roman dt Gérard it Kevtri.