AINSI COMMENCE LA PATRENOSTRE
Comment on tspont ctst mot |p^®(0ll.
c|}m n00trie qui es t% €i»».
egarde comme nostre bon advocat et nostre dous [maistre Ihucrist, qui est la Sapience Dieu le Père, et seit toutes les lois et usaiges de sa court, t'enseigne bien
* Biote; broil, combat, duel, altercation, discussloo, péroraison (rotare?).
à plaidier, et sagement, etbriefment, et soutievement * parler. Quer St Bernart si dist que «Toroison qui se commence par le dons nom du Père , donne espérance d'empêtrer toutes nos proières».
Cest dous nom Père , qui tout le remanant fait dous, te monstre ce que tu dois faire , et semont à ce que tu dois croirre. Et ces deux choses si sauvent home : quant il croit bien, et adroit, et il fait après ce que il doit.
Quant tu Tapèles Père , tu cognois que il est Sire del hostel , c'est du ciel et de la terre , et chevetin , et commencement , et fontaine dont toute créature et tous les biens viennent ; et ainsi recognois-tu sa Puissance.
Après, puisque il est Père, il est govemeur, ordeneur et pourvéeur de sa maisine , et nomméement de ses enfans, c'est des homes que il meismes a fais et criés à son sabbat ; et ainsi recognois-tu sa sapience.
Item , puisque il est Père, il aime par droiture et par nature ce qu'il a fait, si comme dist le livre de Sapience. et est dous et débonaire; et si, aime et norrist ses enfans, et leur fait leur preu * miex que il ne sèvent deviser ; et les bast et chastie quant il meffont , pour leur preu, comme bon père , et volentiers les reçoit quant il reviènent à li ; et en ce , recognois-tu sa bonté et sa débonaire té.
*■ Soutièvement ; subtilement. Soutiènement; avec instance.
' Preu; profit, bien. Prem; vaillant. Prou, prau; (patois) assez.
Or, te monstre donc cest mot que tu dis , Père , sa Puissance, sa sapîence, et sa bonté.
Il te ramentoie, d'autre part, toi mesme, ta noblesce, ta biauté , ta richesse.
Plus grant noblesce ne puet estre que d'estre fllz à si noble Empereur comme est Dieu.
Plus grant richesse ne puet estre que d*estre hoir de quenques il a.
Plus grant biauté ne puet estre que de ressambler 11 adroit ; laquèle biauté est si grande, qu'èle passe pensée d'home et d' angles.
Dont, cest mot «Père» te ramentoie cui tu es fis, pour ce que tu te paines de resambler li , come bon fis doit resambler à son père. C'est à dire, que tu soies preus, et viguereus, et fort, et puissant à bien faire. Que tu soies sage et avisé , large , courtois , dous et débonnaire, net et sans vilonie, aussi comme il est. Que tu hées péchié et ordures , et toute mauvaisetié comme il fait, si que tu ne forUgnes mie. Cest mot donques te ramentoit, toutes les fois que tu dis ta Patrenostre, que se tu es droit fis , tu li dois resambler par nature , par commandement, et par droiture ; et que tu li dois amour, honneur, révérence, crénieur, servise et obédience.
Or pense dont, quant tu dis ta Patrenostre, que tu li soies bon fils et loial, se tu veus que il te soit bon père et débonaire.
« Pense cui fils tu es » dist-on, quant il entre en tournoiement chevalier nouvel. Or vois- tu bien comme cqiit
premier mot est dous , et comme il t'amoneste que tu soies vaillans, et preus, et saige; et t'enseigne quel tu dois estre.
Comment on espont ctst mot t((D0®($n.
fR te demande-je cornent et pour quoi tu dis : Père [nostre , et non Père mien ? et qui tu compagnes avec toi quant tu dis : donne nous , et non mie donne moi? Je le te dirai , se tu veuls.
Nul ne doit dire : Père mien, fors celi seul qui est son filz par nature, sans commencement et sans fin, le vrai filz Dieu. Mais nous ne sommes mie filz par nature, fors en tant que nous sommes fais à s'ymage ; aussi sont les Sarrasins. Mais nous sommes ses fils par adoption et par grâce.
Adoption, si est un mot de loy. Quer seloc les loy s des Empereurs, quant un home n'a nul enfant, il puet eslire le filz d'un poure homme, se il veult, et faire en son filz, se il veult, et son hoir par adoption, c'est par avouerie; si que il sera tenu pour son fils avoué, et emportera son héritage.
Geste grâce nos fist Dieu le Père sans nostre déserte*, si comme dist Sainct Pol « quant il nos fist venir à baptesmes qui estions poures et nus, et filz d'ire et d'enfer* * Dont , quant nos disons : Père nostre , et nous dison : donne nous , nous aquellons avecques nous tous nos . frères de adoption qui sont fils de Saincte Eglyse, par la Foy que il rechurent en baptesme.
Or nous monstre donc cest mot : nostre , la largesce et la courtoisie Dieu nostre Père, qui donne plus volentiers grant chose que petite, et à plusieurs que à un seul. Dont St Grégoire dist «que oroison, comme plus est commune, plus èle vaut. Aussi que la chandèle est miex employée qui sert à une sale plaine de gent , que cèle qui sert à un seul homme. »
Ges mot nos amoneste de rendre grâces de tous nos cuers de ceste grâce que il nous a faite , par quoi nous sommes ses filz et ses hoirs; et que molt ardaument devons amer nostre aisné frère Ihucrist , qui nous compaigne avec li en ceste grâce.
Gest mot nos amoneste, que nous gardons en nos cuers dilijaument leSt Esperit qui est nostre tesmoing de ceste adoption, et aussi comme un gage, ce dist St Pol, par, quoi nous sommes seur que nous aion Téritage nostre père, c'est la gloire de Paradis.
Cest mot nous aprent et dit que nous sommes tous
Déserte; motif de récompense ou de châtiment.
firères, |grans et petis, poures et riches, haus et bas; d'un Père et d'une mère, c'est de Dieu et de Saîncte (Iglyse ; et que nul ne doit autre despire , mais amer comme frère ; et que l'un doit aidier à l'autre , come font les membres d'un meisme cors, et prier l'un pour l'autre, » comme dist St« Jaques. Et si y est nostre preu molt grant. Quer si tu mes ta proière en commun , tu auras part en toute la communauté de Saincte Egly se ; et, pour une Patrenostre que tu dis, tu en as plus de cent mil.
Gest mot « Nostre » nous enseigne à haïr trois choses : nomméement, orguel, haine, et avarice.
Orguel met homme hors de compaignie ; quer il veut estre dessus les autres.
Haine le met hors de compaignie ; quer , quant il guerroie l'un, il guerroie tous les autres.
Avarice si met homme hors de compaignie ; quer il ne veut ne li, ne ses choses communer avec les autres; et pour ce , tel gent n'ont ne part ne hart en la Sainte Patrenostre.
Gest mot «Nostre» si nous monstre que Dieu est nostre , se nous voulon , et le Père et le filz , et le Sainct Esperit. C'est «se nos gardon ses commandemens » ; ainsi le dit^il en l'Evangile Sainct Jehan.
Comment tst entendu ceat mot:.
ctftui t0 in €ieU0».
[UANT je di « jt*i es m celtsyy je di deux choses. Aussi [comme quant je di ; le Roy est à Paris , Je dî que il est Roy, et qu'il est à Paris. Aussi quant je di : «gui est aux ciex^y je di que il est, et que il est es ciex.
On trouve escript el secont livre de la Loy, que Dieu s'aparut à Moyses en une montaigne, et li dist «vaten en Egypte, et di au Roy Pharao, de par moi, que il délivre mon pueple , les fils Israhel , du servage où il les tient » .
Sire, lui dit Moyses, se on me demande comment vos avez nom, que dirai-je? — . Je suy qui suy, dist Dieu. Ainsi diras-tu as fils Israhel «QUI EST m*envoye à vos » — .
Or dient U Saint et U bon clerc qu'en trestos les haus noms nostre Ségneur, c'est le premier et le plus propre, et qui plus adroit nous enseigne à connoistre que Dieu est. Quer tous les autres noms où il parlent de sa bonté ou de sa sapience, ou que il est tel ou quel, c'est, LE TRÈS BON, LE TRÈS BEL, LE TRÈS SAIGE ET LE
TRÈS PUISSANT, et raolt d'autres manières de paroles que on dit de Dieu, ne dient point proprement la vérité de l*Estre Dieu.
Aussi, quant nous parlon de Dieu, molt trouvons de mos qui nous monstrent quoi que soit de li ; mais n'en y a nul si propre comme cest mot QUI EST, ne qui si proprement , ne si briefment , ne si ataignaument , ne si soutilment le nous nomme, en tant comme nostre entendement se puet estendre. Quer Dieu est «celi qui seul est », si come dist Job. Il seul est, à droit parler, quer il seul est perdurablement , sans commencement et sans fin. Ce ne puet-on dire de nule chose.
Après, il seul est vraiement; quer il est vrai et vérité. «Toutes choses créés, ce sont toutes créatures, sont vaines et vanité » si comme dist Salemon « et nient au regart de li ». Et à nient vendroient donc èles , se il ne les soustenoit par sa vertu.
Item , il est seul establement et fermement ; « quer il est tous jours , et en un meisme point sans li troubler, sans li changier, sans li muer en nule manière » , si come dist St Jaques. Toutes autres choses sont muables en aucune manière, de leur nature.
Dont, il est apeléQUI EST; quer il est vraiement, sans vanité; establement, sans toute nuance; perdurablement sans fu, sans ierr, sans chief, sans fin. Quer il n'a nul trespassement.
Or dois-tu ci entendre que il n'est rien que on ne doie, ne puist miez savoir QUE DIEU EST.
Mais il n'est rien si fort à savoir comme QUOI, ne QUEL CHOSE Dieu est. Pour ce, te lo-je bien que tu ne muses mie trop à Tenquerre; quer tu porrois tost forvoyer. Soufise-toi que tu li dies «Biau dous Père qui es es ciex » .
Vérité est que il est partout présent en terre, en mer, en enfer, si comme il est es Qex.
Après, il est es ciex esperituels, c'est es sains cuers qui sont haus, et clers, et nets, si comme est le Ciel.
Quer en tex cuers est-îl veu et cognu, creniu, honnouré etamé.
Or as-tu oï ces quatre mos? Le premier te semontà Dieu honnourer. Le second, à Dieu amer. Le tiers, à Dieu redouter. Le quart, à toi rêsvigourer. Quer, puisque il est si haut, et tu si bas, se tu n'es preus et viguereus, tu n'avendras ja là où il habite.
Le premier mot nos monstre la longueur de sa Eternité. Le secont, la largesce de sa Charité. Le tiers, la profondesté de sa Vérité. Le quart, la hautesce de sa Majesté.
Qui arait ces quatres choses bien ataintes, sans doute, il seroit beneures.
Comment on mtent ub moU
€&anct\ixcttnv nomm tuum».
[R as-tu oï la prologue de la Patrenostre qui est ï^aussi comme Ventrée de la vUe?
Hé ! Dieu , qui sarait bien toute la chançon , corne il y treuveroit de douces notelètes ! Quer il n'est joie douce qu'en la chançon que la Sapience Dieu fist.
Cil qui enseigne les oisiaux à chanter, met molt de notes suaves et douces, ja çoit ce qu'il y ait petit de lettre. En ceste chançon a sept notes qui sont les sept péticions qui empêtrent les sept dons du St Esperit, qui esracent et estirpent les sept vices capitaus du cuer, et y plantent et norrissent les sept vertus par les quèles on vient as sept beneurtés.
De ces sept péticions, les trois premières font homme saint, tant comme on puet estre en cest siècle. Les quatre après le ^ont parfaitement juste — .
En ceste péticion nous requérons le premier et principal don du Sainct Esperit, c'est le don de SAPIENCE qui fourme et conferme le cuer en Dieu, et le joint à li, si que il ne puet estre dehors ne dessevré.
Sapience est dite de saveur, et d'assavourer. Quer quant Tome reçoit cesti don, il gouste, et assaveure, et sent la douceur Dieu, aussi comme on sent la douceur d'un bon vin au goust , et miex que au veu.
En ces cinq manières sanctefie le St Esperit par le don de sapience le cuer del home : premièrement , il le nétie et péurge, aussi comme le feu netie et peurge Tort afiné. Après, il Tost de terre, c'est de toute terriène amour, et de toute affection charnel, et fait devenir tout fade quenques on soloit devant amer, aussi comme haue est fade à celi qui est aléché au bon vin. Après, il le dédie du tout au servise Dieu; quer il l'oste de toutes cures, et le met du tout à penser à Dieu, et à li amer et servir ; aussi comme le moustier est dédié au servise Dieu si que on n'y doit autre chose faire, fors le servise Dieu. Après, il le taint en sanc; quer il le met en une si douce dévocion de Ihucrist que, quant il pense à li et à sa passion , il est aussi tainct en sanc et abreuvé du précieux sanc que Ihucrist espandi pour li , comme est une soupe de pain chaut, quant on la boute en vin. C'est un nouvel baptesme; quer taindre et baptiser est tout un. Après, il le conferme si en Dieu, que rien ne l'en puet dessevrer ni desjoindre.
Or veut dont dire cest mot «ton nom soit sainctefié en nous» c'est à dire: donne nous l'esperit de sapience par quoi nous soion si afiné comme or, et nétiés de toutes ordures : par qui nous soyon si enyvrés de t' amour, que toutes autres douceurs nos soient amères ; par qui nous
soyons si adonnez à toi et à ton service, que jamais d'autre n'aions cure ; par qui nous soyons nenne sans plus lavés, mes tains en graine, et renouvelés, et baptisez el sanc Ihucrist par dévocion de ferveur d'amour ; par qui le nom nostre Père soit si conformé en nous , que il soit nostre Père , et nous , ses fils et et ses hoirs ; et soions si confermés, que nule chose que puis advenir ne puisse desjoindre ceste fermeté ne ceste grâce. Molt est grant grâce de Dieu , quant la volenté est si enracinée en Dieu, que elle ne se puet crouUer par nule temptacion. Plus et grant chose , quant on est si confermé en Tamour et abevré de la douceur de Dieu, que nul confort ne nul soûlas il n'out, se de li non. Mais molt est le cuer parfaitement confermé , quant la mémoire est si aerse * à H, que èle ne puet à rien penser, se à li non. Et ce li requérons-nous quant nous disons *t Sanctificetur nomen tuumi^. «Sire, ton nom soit sainctefié en nous » .
^ Jlerse; on a déjà vu s'^ahersir, s'attacher (haereo).
Comment on entent
'ESt la seconde péticion de la Patreaostre où nous iprion que le règne Dieu viègne à nous , et soit dedens nous.
Nostre Sire dist en l'Evangile à ses Desciples: «le règne Dieu est ja dedens vous » . Or entent bien comme ce puest estre quant Dieu donne une grâce que on apèle Fesperit d'ENTENDEMENT EN CUER— . Aussi comme le solail oste les ténèbres de la nuit, et gaste les nues et les bruUas du matin , aussi gaste cest Esperit toutes les ténèbres du cuer, et li monstre ses péchiés et ses deffaus.
Si que, celi qui cuidoit estre tout net, treuve adroit ait de deffautes et de pouties, et de poudre sans nombre, aussi comme la raie du soleil monstre les pouties et la pourreture qui sont aval la maison.
Après, il li remonstre d'autre part, nenne sans plus ce qui est en li , mais ce qui est dessous li en enfer, et ce qui est dessus K en Paradis, et ce qui est environ li : toutes les belles créatures qui toutes li loent Dieu , et li tesmoignent comme Dieu est bon et puissant, et sage et bel, et débonnaire, et dons.
Et comme plus voit cler les créatures, et plus est de^ sirant de li meisme veoîr ; mais il voit que il n'est pur, ne digne à li meisme veoir. Adont s'eschauffe le bon cuer loial, et se courrouce à soi meisme. Adont, prent son pic et sa pèle, et commence à fouir et à rainer*, et entrer en son cuer là dedens ; et y trouve tant de péchîés, et de vices, et de deffautes , tant de poudre, et de tribulacions , et de cures, et de pensées , et de mauvaise volenté, que il se courrouce et s'aduelist si*. Et prent un mautalent à li meisme , si que il commence cel cuer à nétier à certes , et à geter toutes ordures qui li toloient la veue Dieu en li ; et ce fait-il en la pèle de vraie confession. Et quant il a longuement rainé, et il a toutes ces ordures getées hors, adont trouve pais et soûlas, et repos ; tant que il li samble que tout le monde soit un enfer au regart de cèle clarté et de cèle pais que il trouve en son cuer. Et ce demandons-nous quant nous dison i^adventàt regnum tuumy>: c'est à dire «Biau Père! plaise que le Saint Esperit nos voille enluminer le çuer, et nétier et purgier, tant que il soit digne de Dieu veoir; et que il i daigne venir et manoir comme roy , et comme Seigneur, et governeur, et commandeur, si que tout le monde soit sien , et il en soit roys ; et que tous jours le puission
* Rainer^ creuser, sillonner, rayer. Raire^ racler, raser.
* S'adtieliit, duelir, s'aduelir; s'attrister; prendre, mener deuil
(doleo).
veoir ; quer ce est vie perdurable , et le règne Dieu dedehs nos avoir » .
Et pour ce dist nostre Sire en TEvangile, que «le règne Dieu est aussi comme un trésor en un champ repus *», c'est en cuer de preudomme, qui plus est grant que tout le monde.
(ttotntnmt 0n entent:
«i^iat t)0lunta0 tua^ sicnt in cdo et in torra».
►'est la tierce péticion où nous requérons et prions [que sa volenté soit faite en nous , aussi comme èlé est es Ciex ; c'est , comme es saincts angies qui sont el ciel , qui sont si enluminez et confermés en Dieu , que il ne puevent autre chose vouloir, fors ce que Dieu veut. Geste prière nous ne pouvons avoir se n'avons le don de CONSEIL , qui est le tiers don du St. Esperit qui nous enseigne la sienne bonne volenté, et qui nous con-
* Repus; caché (repositus). Repondre; cacher.
verlisse la nostre chailive volenté , et le conferme à la sienne bonne volenté; si que en nous nait ne propre sens, ne propre volenté, mais la sienne, tant seulement, qui soit dame de tout le cuer entièrement , et face en nous quenques èle veut, aussi comme èle fait, et est faite es sains angies du Ciel qui font tous jours sa volenté, sans mesprendre et sans contredit.
Or as-tu 01 les trois premières pétitions de la Patrenostre , qui sont les plus hautes et les plus dignes ? — . En la première nous demandons le don de SAPIENCE. En la seconde, le don d'ENTENDEMENT. En la tierce, le don de CONSEIL, si comme je t*ai dessus monstre.
Ces trois choses nous les requérons mie pour ce que nous les aions en ceste vie mortel parfaitement ; mais nous monstrons à nostre Père nos desiriers qui sont, ou doivent être , à ce que trois prières soient en nous faites et accomplies en la vie perdurable * .
^ L'auteur laisse quelque chose à désirer dans le développement des trois premières demandes de Poraison dominicale. 11 semble trop concentrer Fimpétration de leur objet sur ou dedens l'individu , au détriment des masses de la société humaine, des païens , des étrangers, des voisins, amis, parents, que le chrétien ne doit ni ne peut oublier en proférant ces excellentes requêtes. La œmmtinauté dans Poraison est précisément établie par Fauteur, d'une manière si admirable, qu'on a lieu d'être surpris de ne pas trouver l'esprit missionnaire indiqué dans ces lignes. Faut-il peut-être accuser de cette omission le peu d'étendue que l'horison monastique pouvait alors avoir?
Es autres quatre qui après viennent , nous parlerons un autre langage ; quer nous dirons apertement à nostre Père « donne-nous ; perdonne-nous ; délivre nous » . Quer se nous n'avons de li ces quatre proières , nous sonunes mors et mal ballis en cest siècle; quer èles nous sont nécessaires en ceste vie mortèle.
Comment on entent:
panan turatrum C0ti2riatmm ia nobia i^obit. 9
|OULT nous enseigne nostre bon maistre à parler ^humblement et sagement, quant il nous aprent à dire « Biau Père, nostre pain cotidien nous donne hui » . Quer, que puet moins demander le fils à son père que du pain, sans plus, pour le jour passer?
Or samble que ce soit petit de chose que nous demandons; mais certes molt grant chose requérons. Qurnit on requiert à un Abbé le pain de s' Abeye , on requiert et la fraternité , et la compaignie, et part et droit en tous les biens de la maison. Aussi est-il ici ; quer qui aToutroi
de cesti pain, il a la fraternité et part et droit et compai. gnie en tous les biens qui sont el ciel. C'est le pain de cel benoit couvent , le pain du ciel , le pain des angies, le pain délilable ; quer il donne bonne vie, et garde Fâme sans mourir.
Cest pain est viande adroit , quer il estanche toute la faim du monde, et saoule homme si que il a assez. Ce ne fait nul autre viande.
C'est le pain et la viande que tu prens el sacrement de Fautel , que tu dois mangier hastivement et gloutement , si comm enseigne TEscripture. Aussi comme fait li léchières * la bonne viande, qui aucune fois transgloutist le bon morsel sans machier. C'est à dire, que tu dois prendre ceste viande en grant ardeur de cuer, et en grant désirier, et le dois aussi transglourre sans mâchier. C'est à dire : croirre en gros que c'est le vrai cors Ihucrist, et l'home et la Déité tout ensamble, sans encerchier comme ce puet estre ; quer Dieu en puet plus faire que homme ne puet entendre.
Après , on doit faire de ceste viande aussi comme le buef l'erbe que il transgloutist ; c'est à dire que on doit recorder, et doucement, et menuement par parties toutes les bontés nostre Segneur, et quenques Ihucrist soufri en terre pour nous.
Adont treuve le cuer la droite savoir de ceste viande,
* Léchières; gourmand, gloulon.
et conçoit une très ardant amour de Dieu et un très grant désirier de faire assez , et de soufrir pour li quenques il porroit ; et tout ce fait la vertu de cest pain.
C'est le pain qui conforte et enforcist le cuer à ce que il soit bien fort à soufrir, et à faire grand chose pour Tamour Dieu. Mais ce ne puet estre sans le grant don du Sainct Esperit, qui est appelé le don de FORCE, qui arme les chevaliers à Dieu, et les fait courre au martyre, et les fait rire entre les tourmens. Or pues tu bien veoir comment, quand nous demandons courtoisement cest pain, nous demandons le don de Force; quer, aussi comme le pain corporel soustient et enforce le cors, aussi le don de force fait le cuer fort à soufrir et à faire grant chose pour Dieu.
Cesti pain nous apelons nostre , quer il fii fait de nostre paste. Beneôite soit la prudefemme qui du sien i mist la fleur! Ce fu la Virge Marie. Il est nostre; quer pour nous il fu cuis et fris. Cuis el ventre de la Virge Marie, frit en la pouèle de la crois, si comme il dit el Sautier ; voire frit en son propre sanc ; quer ce fist-il en la grant ardeur de l'amour qu'il out à nous*. Cest le bescuit dont il garnist sa Nef, c'est la Saincte Eglyse, pour passer la grant mer de cest périlleus monde.
Il est nostre , quer il le nous laissa à son congié prendre, et à son derrenier testament, comme le plus
'^ C'est sans doute au Ps. XXH que Fauteur fait allusion.
grant trésor qu'il nous peust laissier ; et il le nous donna comme le plus bel Jouel qu'il nous peust donner, que nous le gardissons pour l'amour de li, et usissons chascun jour en remembrance de li. Il est vraiement nostre, quer rien ne le nous puet tolir malgré nous.
Nous l'appelons nostre pain cotidian, c'est à dire, de ehascun jour ; quer c'est la cotidiane distribucion que Dieu donne à ses chanoines , chacun jour, qui font son service et chantent ses heures : c'est à tous bons cuers qui ehascun jour doucement, par vraie amour, font mémoire et remembrance de sa Passion. Le gros de la provende nous prendrons en nostre Aoust el Ciel, quant nous le verrons à descouvert en sa biauté , si comme il est.
Il est dit , pour ce , COTIDI AN , que ehascun jour il nous est nécessaire, et ehascun jour le doit-on prendre, ou, au sacrement de l'autel, comme font les Prebstres, ou esperituellement par droite foy.
Cest pain est très précieus , très noble , et très bien apparellié. C'est viande royal, en qui sont toutes manières de délices et toutes manières de saveurs, si comme dit le livre de sapience (?).
Ce n'est mie viande à garchonier, ne à donner à piétaille, ne à chiénaille , ne à vilains ; mais à cuers nobles el gentils, et courtois et nets, c'est à dire, qui est gentil par grâce, noble par bonne vie , nétié et lavé par vraie confession. De sa vertu parle St- Mathieu l'Evangelistre,
et lapèle pain SUP-SUBSTANCIEL * ; c'est à dire que, il passe et surmonte toutes sustances et toutes créatures de loing en vertu, et en digneté, et en toute manière de valeur , et il ne le puet miex descrire, ne plus soufîsamment que apeler SEUR-SUBSTANCIEL.
On dit que une viande est substancieuse, quant il i a assez de substance et de norrissement. Et , comme plus est bien norrissante, plus dist-on que èle est substancieuse. Et pour ce qu'en cest pain a plus de bien et de vertu, et de norreture que on ne porroit penser ne dire, ne dit-on pas que il est substancieux , sans plus ; ains dit-on que il est super substancieus , c'est, vertueux et substancieux outre entendement et cuidier.
Cest pain nous requérons à nostre Père, et li prions que il le nous doinst hui , cest jour, c'est en ceste vie mortel; si que nous puissions bonne journée faire, et attendre plus liéement nostre loier. C'est le denier que il donne à ses ouvriers, quant vient au vespre, c'est à la fin de la vie*.
*■ L'auteur veut sans doute faire allusion à Jean VI, ^8-52.
^ Ce n'est pas nous qui serons au dernier rang des admirateurs du point de vue spirituel sous lequel notre auteur envisage cette partie de Toraison dominicale ; mais nous ne pouvons nous empêcher d'y voir encore une trace de l'influence que la vie monastique exerçait sur ceux qui s'y vouaient , en diminuant en eux le sentiment des misères et des besoins matériels de l'humanité , que voulut prévenir et consoler le Sauveur du monde.
Comment on entent:
« €t imxtu nobxB itbita noBtxa 5 6intt ^t ms Mmittttnti0
[N ceste péticion nous requérons nostre père du ICiel, que il nos voille perdonner nos meffais^ aussi comment nous perdonnons à cens qui nous meffont ou ont meffait. Dont nous disons ainsi :
« Biau Père , quitte nous nos debtes , conune nous quittons nos débiteurs ».
Nos debtes sont nos péchiés que nous avons accru seur nos âmes ; ce est le melleur gage del hostel. Dont, le pécheur, pour un seul péchié mortel qui sitost est passé, quant au délit ou quant au fait, est obligé à si grànt usure, que il n'a povoir de finer: c'est à la paine d'enfer qui est sans fin.
Après, il en doit si grant amende à Dieu que il a courroucié, que il n'a povoir de paier. Quer, en toute sa vie, se il vivoit cent ans , ou plus, il ne pourroit mie faire la pénitance d'un seul péchié mortel , se Dieu vouloit user de droite justice; et, pour ce, convient recourre à la Court de miséricorde , et crier merci , et demander pardon. Or, par le droit de la Court de Justice, le pécheur
seroit Jugié et condapné à mort perdurable. Et pour ce, nostre bon maistre Ihucrist nous enseigne à demander pardon et quittance, quant nous prions nostre bon Père qui est dous et débonnaire , large et courtois, pour donner qu'il nous perdoinst nos meffais.
Mais, prenfr-le bien garde comment tu pries, quant tu dis « Perdonne-nous nos meffais, aussi comme nous perdonnons à cens qui nous ont meffait». Quer, se nous ne perdonnons à cens qui nous ont meffait, il ne nous perdourra mie les nos meffais, si comme il meisme dist en TEvangile. Dont , celi qui dit sa Patrenostre , et garde en son cuer aucune rancune, ou félonie, ou haine, il prie plus contre li , que pour li ; quer il prie à Dieu que . il ne li perdoinst mie , quant il dist « aussi comme je perdonne». Et pour ce, toutes les fois que tu dis ta Patrenostre devant Dieu qui voit ton cuer, tu dois perdonner ton mautalent, et geter de ton cuer toute ire et toute hayne et rancune ; autrement , ta prière est plus contre toi, que pour toi.
Se il te samble forte chose et griève à geter de ton
cuer toute ire et perdonner ton mautalent à cens qui te
héent , ou qui mal te veulent , ou qui t'ont meffait ou
mesdit : pense que Dieu perdonna sa mort à cens qui le
crucifièrent, pour donner toi example de perdonner à
ceux qui t'ont meffait; et plus encore, de bien faire leur,
se ils ont mestier de toi ; et plus encore , de prier pour
eux que Dieu leur perdoinst. « Quer, si comme il dist
en l'Evangile , cel n'est mie grant chose , ne grant des*
serte vers Dieu , de bien faire à ceus qui bien nous font, ne d'amer ceus qui nos ament. Quer, ce font les paiens, et Sarrazins, et autres pécheurs». — . Mais, nous qui sommes fils Dieu par foi , et par grâce , et sommes crestiens nommés de Ihucrist , et sommes hoirs avecques H des éritaiges de Paradis, devons perdonner l'un à l'autre. Devons amer nos anemis , c'est à dire les personnes , et prier pour eus, et bien faire leur, se il en ont mestier; quer ainsi le commande il en l'Evangile. — .
Adont , nous devons tant seulement hair les péchiés et amer les âmes qui sont faites à l'ymage nostre Seigneur ; aussi comme un membre du cors aime et porte l'autre. Se l'un membre blèche l'autre par aventure, les autres ne se vengent mie pour ce. «Nous sommes tous un cors en Ihucrist» , si comme dist l'Apostre. Et pour ce, nous devons amer li un l'autre, et nenne haïr et grever à tort l'un l'autre. Qui autrement le fait, il est homecide , et se dampne , si comme dist l'Escripture. Tel dist sa Patrenostre qu'il vaudrait miex qu'il se teust; quer il muet son juge contre H. En ceste prière que nous faison à Dieu , nous li requérons un don du St Esperit qui est apelé le DON DE SCIENCE qui fait homme estienteus. Cest Esperit li monstre qui il est, et en quel péril il est, et dont il vient, et où il va, et ce qu'il a fait, et combien il a accreu , et combien il doit. Et quant il voit que il n'a dont finer, adont le fait cet Esperit plourer et souspirer, et merci crier à Dieu et dire «Sire, perdonne moi mes debtes, ce sont mes péchiès, quer
je sui moU en debtes vers toi, et pour les maus que j'ai fais, et pour les biens que j'ai oubliés et laissiés à faire que je peusse et deusse avoir fait, et pour tes biens que tu m'as fais , et tes grans bontés que j'ai tous jours reeeues, dont j'ai mauvaisement usé, et t'ai mauvaisement servi. Et pour ce, Sire, que je n'ai de quoi faire paiement , perdonne-moi ce que je te doi » .
Quant cest Esperit si le enlumine , que il cognoist ses défautes, adont li fait geter hors de son cuer toute hayne et toute rancune, et tout perdonner son mautalent, se il en a. Et, se il n'en a point, il est en volonté et en propos de perdonner de cuer, se on li meffait. Adont, puet celi bien dire « Biau Père, perdonne nous nos meffais, aussi comme nous perdonnons à cens qui nous ont meffait. »
ro^
Comment on entent:
« <tt nt n00 iniruiraa in tentptan0nnn.
[SCHAUDÉS HAUE CHAUDE CRIENT ; et celi qui [est aucune fois cheu en péchié , quant li péchié li sont perdonnés, il en est plus humble et plus créneticus ;
et plus à grant paour de temptaeion. Pour ce, prie celi à qui Dieu a ses meffais perdonnés, que il le gart de rencheîr, et dit ainsi <iEt ne nos mdticas in temptacionem ». C'est à dire «^Biau très dous Père, ne nous maine mie jusques dedens la temptaeion » .
Le Déable est le tempteur ; quer c'est le mestier de quoi il sert en Foslel Dieu, d'esprouver les nouviaus chevaliers. Et, se la temptaeion ne fust bonne et profitable, Dieu qui fait tout pour nostre preu, ne souMst ja que elle ne veinst. «Mais, comme dist St. Bemart, « quant tel tempteur nous martèle seur le dos , il nous forge nos couronnes de gloire. Aussi comme celi qui le bon chevalier fiert sus le dos et frappe , li forge son los et sa gloire » .
Le déable à ce proprement tempte l'homme, que il le puisse esrachier de l'amour Dieu. Pour ce prie Sainct Pol ses desciples que il soient fundés comme tours , et racines comme arbres en charité, si que nule temptaeion ne les puist movoir ne crouller. Pour ce en ceste pélicion nous demandons l'aide de Dieu en nostre batalle, et le don de pitié. C'est une grâce qui arrouse le cuer, et le fait dous et piteus, et le fait tout raverdir et porter fruits, assez de bonnes euvres par dehors, et, par dedens, fermer ses racines en la terre des vivans. Ce est aussi comme le bon ciment Sarrazinois que on ne puet desconfire ne à pic, ne à pierrière.
Quant nous disons donc «£< ne nos inducas in temptacionem i> , c'est à dire, « Biau Père , fai nos cuers fermes
et estables, que il ne se mueyent pour nule temptacion qui leur viègne, par la grâce du don de pitié : Nous ne prion mie que nous ne soion temptés; quer ce seroit foie prière et honteuse. Aussi corne le fils au prudome qui seroit nouviaus chevaliers li priait : « Biau père , je vous pri que vous me gard^ et déportés que je ne voise ja mais ne au poigneis^, ne au tournoiement».
Nous voulons bien estre temptés ; quer c'est nostre prou en molt de manières ; quer nos en sommes plus humbles, et plus créneteus, et plus saiges en toutes manières; et plus preus, et plus esprouvés.
« Quer, si comme dist Salemon, qui n'a esté tempté, il ne puet riens savoir à droit, fors aussi comme on set la batalle de Troies par oïr dire» . Quer il ne puet li meisme cognoistre ne l'enfermeté, ne la force à ses anemis, ne leur soutileté ; ne comme Dieu est loial au besoing à ses amis aidier; ne de queus périls, ne de queus péchiés il Ta souvent gardé. Et pour toutes ces raisons, il ne sara ja adroit Dieu amer, ne li regracier de ses biens , se i n'est tempté.
*■ Poignets. Combat, siège, assaut, duel (pugna). Pogna, italien.
ittommcnt an entent:
[AiNCT Augustin dit que « tous les autres vices nous ifont ou le mal faire» ou les biens laissier à faire». Mais tous les biens que on a fais» et tous les biens que on a conquis, orguel bée à destruire et à tolir. Et pour ce, quant Dieu a donné à home ce qu'il li a requis en ces six péticions devant dites, adont privés est il mestier, à certes, que il le délivre du mauvais et de ses engiens. Et pour ce vient en d^renier ceste péticion , comme l'arrière garde, qui dit ainsi: «5ed libéra nos a malo^ Amen». C'est à dire: Beau Père, délivre nos du mauvais et de ses engiens, (c'est du déable et de ses engiens,) que nous ne perdons par orguel les biens que tu nos as donnés » .
En ceste péticion nous li prion que il nous doinst le don de SAINTE PAOUR , par quoi nous soions délivré du mauvais et de tout autre mal ; ce est de tous périls et de tous péchiés en cest siècle et en Tautre.
« Ainsi soit-il comme nos avons dit » ce veut dire cest mot Amen.
Or as-tu 01 les notes que oa seat dire seur ceste chançonnette queDiea fist? C'est la PATRËNOSTRE. Or garde que tu les saches bien chanter en ton cuer ; quer grant bien t'en vendra, se ainsi le Ms.