EST LE JARDING DES ARBRES DES VERTUS
^|si sept arbres de cest jarding segnefient sept vertus ^gdont ces arbre parole. L'arbre du milicn segnefie Ihucrist, sous qui croissent les vertus. Les sept fontaines du jarding sont les sept dons du St Ësperit qui arrousent cel jarding. Lœ sept pucèles qui puisent en ces sept fontaines sont les sept pétitions de la Patenoslre qui empêtrent les sept vertus.
Or t'ai-je par dessus monstre la digneté, et la value, et la bonté de vertu et de cbarité, et pourquoi on les doit acquerre; quer, preu vient de l'avoir. Mais, pour ce
que on ne cognoist mie si bien la ebose en général , corne on fait en espécial, pour ce est-ce m'entention de parler des vertus plus espéciaument , si que, cbascun qui voudra en cest livre estudier, puisse sa vie ordener par vertu et par bones euvres; quer autrement, poi li vauroit savoir le bien , se il ne le faisoit. Quer, si come dist St Jaques : «Qui set le bien, et ne le fait, pécbe ja, et se méfait » . Fol est qui set la droite voie , et à son escient forvoie»*.
La Saincte Escripture acomparage la vie du preud-^ omme et de, la preudefemme au biau jarding plain dé verdure, et de beaus arbres , et de bons fruis dont Dieu dist el livre d'amour «Ma suer, ma mie, tu es un jarr ding enclos de deux clostures ; c'est de la grâce de Dieu, et des angies » . Cest JBrding plante le grand jardignier ; c'est Dieu le Père, qnant il amolie le cuer, et fait dous et traitable comme cyre maurre , et comme terre bonne et appareillée, et digne quèle soit plantée de bones entes.
Ces entes sont les vertus que le St Esperit arouse de grâce. Le fils Dieu , qui est le vrai solail , par la vertu de sa clarté les fait croistre, et pourfiter en haut.
Ces trois choses sont nécessaires à toutes les choses qui en terre croissent : c'est à savoir, terre convenable, humeur norrissable, et chaleur raisonnable. Sans ces trois
* Traduction envers français de passages scripturaires qui n'étaient probablement pas en vers latins.
choses espériluelment ne puevent les entes de vertus ne croistre, ne fructefier. Ces choses font la grâce du StEsperit el cuer venir, et le fait tout raverdir, et flourir, et fructefier ; et y fait aussi comme un paradis trop déli* table, plain de bons arbres et précieus. Mais, aussi comme Dieu planta Paradis terrestre plain de bons arbres et de fruit, et en mi lieu planta un arbre de vie, pour ce que son fruit avait vertu de garder la vie à cens qui en menjoient sans mourir, et sans amaladir, sans enviellir, et sans affébloier ; aussi fait esperituelment el cuer le grant Jardignier, c'est Dieu le Père. Quer il y plante les arbres de vertus, et el milieu, l'arbre de vie; c'est Ihucrist, qui dist en l'Evangile ainsi «Qui menje ma char, et boit mon sanc, il a vie perdurable » .
Cest arbre raverdist et embélist par sa vertu tout cest Paradis. Par la vertu de cest arbre, croissent, flourissent et fructefient tous les autres arbres. En cest arbre tout y est bon , quenque il y a. Cest arbre fait à loer, et à amer pour molt de choses : pour la racine, pour le fust, pour la fleur, pour Fondeur, pour la fuelle, pour le fruit et pour son bel ombre.
La racine de cest arbre, c'est la très grant amour et l'outrageuse* charité de Dieu le Père, dont il nous ama tant que, pour son très mauvais serf rachater, il donna son très-bon Fils , et livra à mort , et à tourment. De
*- Outrageuse charité, outrage, ouUraige; excès (ultra).
ceste racine parole le Prophète , et dit que « une virge * istroit de la racine Jessé » . Cest mot Jessé vaut autant comme un brasier d'amour*. Le fust, est sa précieuse char. Le cucr de cest arbre fu sa sainte âme, en qui estoit le précieus moule de la sapience Dieu. L'escorche fu sa bêle conversation au dehors. La gomme de cest arbre, et les lermes, furent quatre précieuses choses de trop grant vertu , qui de ses précieus membres dégoûtèrent : ce furent yaue, lermes, sueur et sanc. Les fueilles furent ses saintes paroles qui garissoient de toutes maladies; les fleurs , ses saintes pensées qui toutes furent bêles et honestes, et portant fruit.
Le fruit furent les douze Apostres qui tout le monde repaissoient et nourrissoient par leur doctrine, et par leur essample, en ses bonnes euvres, et en ses bénéfices.
Les branches de cest arbre, en un sens , sont tous les esleus qui onques furent, et sont, et seront. Quer, si comme il dist à ses Apôtres « Je sui , dist-il , la vigne vraie, et vos estes les branches » . En un autre sens, les branches furent les bêles vertus et les glorieus exaraples que il démonstra par euvres, et enseigna par bouche.
Ce furent les vertus parfaites et plaines de beneurtés vraies que il monstra à ses privés amis : ce fu as douze
* Virge; verge, branche (virga), vierge (virgo).
* L'auteur eût trouvé dans le mot hébreu la notion naturelle qui est ici le aalut, la rédemption.
apostres que il mena en la haute montaigne privéement*. lUeuques s'assist, si comme dist VEvangile, et ses desciples entour li. Adont il ouvri sa bouche, de son trésor que il avoit repus dedens son cuer, et leur dit ainsi :
«Beneure sont li poure d*esperit, quer le règne des ciex est leur ».
«Beneure sont li débonnaire, quer il seront Ségneur de la terre».
«Beneure sont cil qui pleurent leur péchiez*, quer il aront confort de Dieu » .
« Beneure sont cil qui ont faim et soif de justice, quer il seront saoulés » .
«Beneure sont miséricors, quer il trouveront miséricorde ».
«Beneures sont li net de cuer, quer il veront Dieu apertement » .
« Beneure sont li paisible, quer il seront apelés fils de Dieu » .
^ Ce n'est pas aux disciples seuls que s'adresse le discours du Christ sur la montagne. L'auteur a une légère tendance à faire des gens d'Eglise les amis particuliers de Jésus-Christ.
' L'auteur fait ici une transposition dans l'ordre des béatitudes; il met la seconde à la place de la troisième. Puis il ajoute les mots : leurs péchés^ qui ne sont^s dans le texte, et qui paraissent préparer le petit escamotage de la huitième béatitude offerte à ceux qui souffriront persécution pour la justice. «Bienheureux sont ceux qui sont
Ce sont les sept branches de Tarbre de vie du fils Dieu, Ihucrist. En l'ombre de cest arbre se doit bon cuer embroier, et regarder les bêles branches qui portent le fruit de vie perdurable. En ces sept paroles est as bons toute vertu, et toute perfection de grâce, et de vertu, et de beneurté vraie , tant comme on puet avoir en cest siècle et en l'autre. Ce sont les sept rieules de cèle vie que le roy Salemon enseigne à ses enfans. C'est la vraie philosophie que le maistre des angles enseigne à ses deciples.
persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » Matlb. V, 10.
On doit voir la raison de l'adjonction des mots : leurs péchés^ à la seconde béatitude, dans Pétat des choses du temps où notre auteur, tout ami de la paix et de la tolérance qu'il était, n'ignorait pas les persécutions qu'avaient à sou£frir les fidèles dont le martyre annonçait les jours de la réforme (note sur les Bulgares, page SO). 11 a cru pouvoir, sans infidélité , limiter au seul sentiment du péché les larmes que veut bénir Jésus-Christ, et sans tenir compte de toutes celles que les supplices (si bien nommés, par leurs cruels inventeurs , auto da fé) feraient couler dans la chrétienté.
La limitation des béatitudes au nombre de sept est motivée par la singulière limitation, au même nombre, de ce qu'on a voulu appeler péchés mortels. Il fallait des parties corre^ondantes, une balance exacte entre péché et vertu , ce qui n'est donné à aucun homme de pouvoir jamais établir. D'ailleurs on sait liut ce que le nombre sept a prêté et prêle encore au mysticisme. On verra de même sept pétitions dans le Patrenostre, au lieu de six.
En ces sept paroles, si comme dient li sains homes, est enclose toute la somme de la nouvelle Loy, qui est la loi d'amour et de douceur. Elle est bien dite nouvèle, quer elle ne puet envieillir, comme fîst la vielle Loy as Juis. Et pour ce que èle fait Tâme qui est envellie par péchie rajounir, et nouvèle devenir ; èle est nouvèle , et desguisée des autres Loys.
Loy si est dite, pour ce quèle lie ; mais les autres lient, et ceste deslie. Les autres charchent, et cestedescharche. Les autres manacent et ceste pramet. Es autres , plait * ; en ceste, pais. Es autres, paour; en ceste, amour. Es autres maleyçon, en ceste, beneyçon. Dont, elle est toute plaine de beneurté ; et pour ce sont beneures cens qui le tiénent , ce dit Salemon ; quer celi qui Fa , il a gaagnié l'arbre de vie.
Dont ces sept choses que Dieu dist si sont appelées beneurtés ; quer èles beneure home en ceste siècle , si comme on le puet estre en ceste vie, et plus beneure en l'autre.
Or as-tu 01 qui est l'arbre de vie qui est en mi lieu de Paradis que Dieu plante en la sainte âme? — . En l'ombre de cest arbre croissent et profitent, et portent fruit les arbres de vertu que Dieu le Père , qui est le grant jardignier, plante en cest jarding , et les arrouse de la fon-
< Plait, plaicl; plaidoyeric, dispute.
taine de sa grâce qui les fait raverdir, et eroistre, et profiter, et lès tient en verdeur et en vie.
Geste fontaine se devise en sept rainséles : ce sont les sept dons du St Esperit qui arrousent cest jarding.
Or regarde la très grant courtoisie de nostre dous maistre Ihucrist qui vint el monde querre et sauver ce qui estoit perdu, pour ce qu'il set bien nostre poureté et nostre féblesce. Quer, par nous, povons cheoir; mais, par nous, ne povons relever, ne résoudre, ne de péchié issir, ne vertu acquerre, ne venir à vie beneurée , se de sa grâce et de son don ne vient.
Pour ce» ne nous fine-il de semondre que nous le prions et requeron ; et moult nous pramet que, se nos li requéron chose qui bonne nos soit, nous Tarons. Et plus nous fail-il de courtoisie ; quer il est nostre advocat qui nous fourme nostre péticion que nous ne sarions fourmer, se il n*estoit*.
La péticion que il nous fourme de sa beneoite bouche, bêle et bonne, briève et ataignant, ce fu la PATRE- NOSTRE , où il a sept péticions, par les quèles nous requéron nostre bon père du ciel, que il nos doinst les sept vertus du St Esperit qui nous déUvrent des sept péchiés mortiex, et les esracent du tout de nos cuers ; et, en leur Keu, plantent et nourrissent les sept vertus qui nos mainent as sept beneurtés de perfection et de sainte vie, par
* Estoit, ester; inster pour.
quoi nos puisson avoir les sept pramesses qu'il fist à ses esleus, es sept paroles devant dites*.
Dont, notre entencion est, avec l'aide duStEspmt, premièrement parler des sept péticions de la Patrenôtre. Après, des sept dons du StEsperit. Après, des sept vertus qui sont contre les sept péchiés mortiex dont nous avons dessus parlé.
Les sept péticions sont aussi comme sept très bèles puchèles qui ne cessent de puisier de ces sept ruissiaus les yaues vives, pour arrouser les sept arbres qui portent le fruit de la vie perdurable.
* Si Fauteur estime absolument que les béatitudes ne furent adressées qu'aux apôtres, pourquoi laîsse-t-îl de côté la dernière, qui leur promettait, ainsi qu'à tous les prédicateurs futurs de la vérité, la même gloire après la persécution? C'était peut-être celle qui avait le plus d'actualité , eu égard au temps où la persécution était à la porte. Au temps où écrivait notre auteur, la persécution était aussi à l'œuvre ; mais les rôles avaient changé. De là une suppression qui n'est légitime ni dans le cas où la héatittule ne se serait adressée qu'aux apôtres, ni dans celui où elle s'adresserait à tous les fidèles. Elle est d'ailleurs condamnée par Âpoc. XXII, 1 8, 19 ; comme celle du second commandement par Deutéron. IV, S ; XII, 3S.
Comment on tapont* la PatxtnoBtxe,
;UANT on met un eaboiX à l'escote, au commencement on li aprent sa Patrenostre. Qui de ceste clergie veut aprendre, deviègne humble comme enfant. Quer à tiex escoUers aprent nostre bon maistre Ihucrist ceste clergie , qui est la plus bêle et la plus pourfitable, quant on Tentent, et la retient. Quer tel le cuide bien savoir et entandre , qui onques rien sot fors Tescorce, par dehors.
C'est la leitre qui bonne est ; mais poc vaut au regart du noyel qui est par dedans si doux. Elle est molt courte en paroles, et molt longue en sentence; légière à dire, et suave à entendre.
Geste oroison passe toutes autres en trois choses : en digneté, en briefté, en pourfitableté. — . La digneté en est, en ce que Dieu le filz la fist à Dieu le Père. Dieu, le Saînct Esperit, est ce que on y demande. — . — Il voult qu*èle fust briève, pour ce que nul ne s'escusast de èle aprendre , et pour ce que nul ne fust anuié du dire volentiers, et pour monstrer que Dieu le Père nos oist molt tost, quant nos le prion de bon cuer, qui n'a cure
* Espondre; expliquer, développer, traduire, exposer (expono).
de longue riote\ ne de paroles polies ne rimées. Qûer, si come disl Sainct Grégoire, « Vraiement orer n'est pas dire bêles paroles et polies, de bouche, mais gecter plaintes et profons soupirs de cuer » .
La valeur et le profit de ceste oroison est si grant, que èle enclost à brief paroles quenques oa puet désirer de cuer, et requerre de bien* C'est que on soit délivré de tous tnaus, et raempli de tous biens.