‹ Le Mireour du monde: manuscrit du XIVme siècle découvert dans les archives de la commune de LaChapitre 3 sur 14 · E SONT' LES DOUZE ARTICLES DE LA FOI CRESTIANE · texte numérisé non relu

E SONT' LES DOUZE ARTICLES DE LA FOI CRESTIANE

S|^Hi commenchent les articles de la foy crestiane, que i^Hchascun crestien doit croîrre fermement, que autrement il ne puet estre saus *, puisqu'il a sens et raison.

Et sont douze , selonc te nombre des douze Apostres qui les establirent à tenir et à garder, à tous cheux qui

' Ce sont. — Ce, ici — de mâme que eki, k la ligne suiranle. ' Sam; tiUvuê.

— Ik —

veulent estre sauvés ; dont le premier appartient au Père, les autres deux ensuivans au Fix , le quart au Sainct Esperit. Quer chest fondement de foy, croîrre en la Sainete Trinité : chest, el Père, el fils, el Sainct * Esperit, un Dieu en trois personnes. Or sont contenu ches articles el credo que les douze Apostres firent , dont chascun i mist du sien. * — .

Ce premier 'article*

.E premier article est tel : « Je croi en Dieu , le Père tout-puissant, Créateur ^ du chiel et de la terre » — En che doit on entandre qu'il fîst les créatures qui sont au chiel et en terre. Chest article i mist Sainct Pierre*.

* El Père, el Fix, etc. al, nel, de ritalien.

^ 11 n'est pas facile de préciser Tépoque où TEglise crut devoir assigner à chacun des Apôtres la rédaction des articles du credo qui les concernent ici. Rufin le fait au V® siècle.

' Créateur; dans d'autres endroits, l'auteur écrit creo(our. — On observera souvent cette lutte du dialecte méridional qui fut absorbé par la langue d'oïl ; elle se trahit encore dans ce livre.

^ L'on conçoit pourquoi, dans le système de Rome, le premier article

Ce seront article-

.Esecontapartientaufils, quantàsa déilé ou essence;

chest à dire, en che que il est , et est tel. — Je crois ihucrist nostre Segnour fils Dieu le père. En chen doitpon entendre et croirre que il est semblable et égal à Dieu le père, en toutes choses qui apartiennent à la déité ; et est une meisme chose avec le père, fors la personne, qui est autre que la personne du père — . Et chest article y mist Sainct Johan l'ÉvangeUstre — .

du symbole est attribué à Simon-Pierre : mais, en y regardant de près, on doit remarquer que cette église eût dû attribuer à Simon-Pierre le second plutôt que le premier, attendu que PApôtre avait déjà formulé de bouche ce grand fondement de la foi , lorsqu'il répondit à Jésus- Christ (Matth. XVI, 16) : Tu est le Christ, le fils du Dieu vivant. — La même profession de foi sortit des lèvres de Thomas ; lorsquMl s'écria en voyant les plaies de Jésus : Mon Seigneur et mon Dieu ! On eût pu lui attribuer tout aussi bien ce second article.

OWi^

U ttÉTB '^rttrie-

|E tiers article, et les cinq autres après qui ensièvent, apartiennent au fils selonc Sumanité ; chest à dire , selonc che que il est homme , et prist vraiement nature d'omme mortel. Dont el dit article est contenu que il fut conchu par Teuvre et par la vertu du Sainct Esperit, nenne par Teuvre d'omme. Mais que la Virge Marie tousjours fu virge et entérine, et avant, et après. Chest article i mist Sainct Jaques le frère Sainct Johan —

Ce quart article.

lE quart article apartient à sa passion; chest-à dire, que il soufri sous Ponce-Pilate , qui estait payent et

Juge en chel temps en ihérusalem, de par les Romains.

Sous cheli , fu ihucrist jugié à tort et mis el sépulcre.

Chest article i mist Sainct Andrieu.

tt qnint Oirtick.

.E quint article si est, qae il desebendi ea enfer après sa mort , pour trairre et délivrer les âmes des Sains p^^, et de tons cheax qui , dès le eomenehemeni du monde , moururent en bonne foy et en eq[)éranche quil serait sauvé par li. Quer, pour le péchié du premier père, convenait que tous deschendisseni en enfer , et la atendoient les bons en cbertaine espérancbe que ihucrist le fils Dieu les vendrait délivrer, selonc che que il avait promis par les prophètes. Et pour cheste raison veut^il , après sa mort desehendre en enfer ; chest à entendre , en chele partie où li Sains estaient, nenne en chele partie où li dampnés estoient, qui estoient mort en leurs péchiés et en leurs mescréandises. Jcheus n*osta-il mie; quer il sont dampnés perdurablement. Chest article i mist Sainct Phelippe*.

^ Pourquoi cet article, qui parait être une ampliiîcaUon de b doctrine avancée par St.-Pierre toi-même (t Epitre III, 19, 20), ne lui est-fl pas atlribiié, plotAt qa'à Philippe, dont nous n^arons aucune profession de foi écrite? n sembleque Rome n^eût pas dû manquer , pour étayer son système de la suprématie de Pierre , de relerer Timportante particularité qu^û est le seul des écrirains sacrés qui ait mis en relief la doctrine dont il s'agit ici, et qui conduit d'ailleurs à celle du

Ce sixxBtnt '^rtirle*

.E sixisme article est de la résurection — chest que, au tiers jour de sa mort , pour acomplir les Escriptures, resuscita de mort à vie , et s'aparut à ses desciples, et leur prouva sa résurrection en moult de manières. Chest article i mist Sainct Thomas — .

Ce «epttBme article.

.E septisme est que , au carantisme jour de sa résurection, quant il ot mengié avec ses deciples, devant

els tos monta es chiex , chest à dire , seur tous les chiex.

Chest de seur toute créature qui est es chiex , jusques

à la destre Dieu le Père où il siet. Chest article i mist

Sainct Bartelcmieu.

purgatoire. Il est vrai que celte dernière doctrine ne fut admise dans réglise romaine qu'à une époque bien postérieure à celle où Ton imagina d'attribuer à chacun des douze Apôtres un des articles du Symbole. — Grégoire l^^, à la fin du sixième siècle, avait conunencé à proposer le dogme du purgatoire. Ce ne fut qu'au Concile de Florence, 1/1^59, qu'il passa en article de foi.

Ce l)uttbme 'article-

vE huitisme article est, qu'il vendra jugier les vis et , les mors au jour du jugement , et les bons et les mauvais , et rendra à chascun selonc ehe qu'il ara déservi en chest siècle — . Che sont les articles qui apartienent au Fis. Chest article i mist Sainct Mathieu — .

Ce tiettoisme article.

.E neuvisme article , et les autres après , apartienent au Sainct Esperit. Chest article est que, nos devons croirre que le Sainct Esperit est l'amour et le don du père et du fils , de qui nous vient tout le bien de grâce. Qu'il est un meisme Dieu , une meisme chose avec le Père et le Fis. Chest article i mist Sainct Jaques, le frère Sainct Sy mon * .

* Jaques, le frère Sainct Symon. — On a vu Jaques et Jean, fils de Zébédée, indiqués précédemment comme ayant formulé , Pun le second , l'autre le troisième article du Symbole. — Celui dont il est ici question est donc Jaques, fils d'Alphée. — L'auteur en fait un frère de St. -Simon (qui doit être Simon le Cananite) , et de Saint-Jude, qui sera Pauteur de la dernière des Epttres, lequel pourtant ne se dit

Ce MjriBtne C]lrttric-

^E dixisme article est tel : Je croi saincte Eglyse général et la communion des Sains, et de tous les prudommes qui sont et seront, jusques en la fin du monde, assemblés en la foy iucbrist. Et en chest article sont entendus les sept sacremens de Sainte Eglyse : baptisme, confirmation, le sacrement de l'autel, pénitenche, ordre, mariage, la saincte derraine unction. Chest article i mist Sainct Symon.

|E onzisme article est croirre remission de péchiés , que Dieu donne par la vertu des saincts sacremens

de Saincte Eglyse. Chest article i mist Sainct Jude , le

frère Sainct Symon * — .

être frère que de Jaques , sans nommer Simon. — Rien ne justifie, dans les diverses énumérations des disciples du Sauveur, rapportées par les Evangélistes , cette consanguinité de Simon avec Jaques, fils d'Alphée, et Jude.

* SMl s'agit ici 4e Fauteur de la dernière Epitre, il est curieux dç lui voir attribuer le fondement de la rémission des péchés, basé suf

it hon}\smt article-

.E douzisme article est croirre la général résurrection des cors , et la vie perdurable ; che est la joie de paradis que Dieu dourra à cheus qui le serviront par foy, et par bonnes euvres.

Chest article donne à entendre son contraire : chest la paine perdurable que Dieu a appareillée as dampnés.

Chest article doit estre entendu en tele manière : que chascun^ soit bon, soit mauvais, sera aujor du. Jugement resuscité de mort à vie, en son propre cors où il ara vescu , et rechevra son guerredon en cors et en ame, selonc che que il ara deservi en cheste vie. Et pour che, seront les bons glorefiés en cheli jour, en cors et en ame, en vie perdurable. Et les mauvais seront dampnés perdurablement en cors et en âme. Et qui che ne croit pas, il est en péril d'avoir dampnation, et du cors, et de Famé. Chest article i mist Sainct Marc FEvangelistre * .

les sacrements que l'église romaine a cru pouvoir ajouter successivement, et dans des temps bien postérieurs à ceux où vivait St.-Jude, aux deux seuls sacrements institués par Jésus-Christ lui-même.

* Sainct Marc VEvangelistre. — L'auteur, en nous annonçant qu'il allait nous transmettre l'œuvre des douze Jpostres, à chacun desquels l'église romaine attribue un article du credo , a lieu de nous

étoaner, kwsque, dans stm énuméraUon , il ne foit pas meDtion de Matthias , ni de Lébbée , qu'il remplace par Jude et Marc. — Pour âtre conséquent, le système qni proposa la tradition de la OHnpositioB du credo par les douze, eAt dA n'en omettre aucun, etsnrtoat, fidre ressortir la primauté de Pierre. — Ou bien, il eût fallu n'attribuer cette œuvre qu'aux hommes dont nous aTons les écrits, à l'exclusion de Philippe, de Bartbélemi, de Jaques, fils de Zébédée; d'André, de Thomas, de Simon, dont nous ne possédons rien. Hais mettre an nombre des douze des hommes qui n'en étaient pas , pour en Ater ceux qui en faisaient partie , c'est une foute qu'il fallait au moina ériter, si l'on roulait appuyer la tradition, d'ailleurs contestée à bon droit, que le credo, tel que nous l'avons, ait pu être l'ouvrage des douze. On sait assez les causes de sa formation successive , eauses qui n'existaient pas toutes du temps des douze.

îll COMMENCE DES VICES QUI SONT LES SEPT PÉCHIÉS MORTIEX , ET PREMIÈREMENT EN GÉNÉRAL, ET Il APRÈS , EN ESPÉCIAL , DE CHASCUN . ET DES BRANCHES QUI EN NAISSENT. ET CHAS- CUN LES DOIT SAVOIR.

^U^u! ne donne que aime, ne prent que désire. Joie, S^^lééche et bonne vie voudrait chascun avoir, et le désire. Et nul ne veut la mauvaise vie laissier. Nul n'est si fol qui ne donast volentiers mauvaise robe pour bone; et toutes autres choses dourrait-on volentiers , le mauvais pour le bon, et un mauvEÙs cuer pour un bon , et une mauvaise ame pour une bonne. Et pour coi ne donez

vous une mauvaise amour pour une bonne ? Fol ! dit le sage ; que t'a meffait ton âme ! Pour quoi la hes tu si cruelment? Qu'est-il en ton hostel que tu ne voussisses avoir bon , se n'est une femme , ne enfans , ne cote , ne chemise non noir, ne chances , ne chauçons? Et pour coi ne veus tu ainsi avoir bone amour et bone vie? Tu ne prises nient plus ton âme que un mastin , en regart de tes euvres.

La bonne amour fait bon le cuer ; la bone vie fait bone rame. Pour che, te di, et te loe, et te pri, que se tu veus à bien venir, et avoir paix et joie , et lééche en che siècle et en Tautre, si pren au comenchement bien^arde à cui tu donc l'amour de ton cuer. Quer chest le plus bel trésor que tu aies. Qui ton amour a, il a ton cuer; et qui ton cuer a, il a quenques tu as. Si comme on seut dire : « qui le vilain a, il a la proie » Pour che, demande Dieu ton amour.

L'amour si est comme la rachine de l'arbre; et si, comme Dieu dit en l'Evangile : de bon arbre, bon fruit ; aussi , de mal arbre , mal fruit. Ainsi de bonne amour, bonne vie, et de mauvaise amour, mauvaise vie. Pour che dist bien St Augustin « que vertu est amour bien ordenée. » .

L'une amour est charité, qui est rachine de touz biens. L'autre, convoitise, qui est rachine de touz maus« L'une aemplist le chiel ou sont les esleus, l'autre aemplist enfer où n'a amour ne ordenanche.

De ches deux rachines naissent deux arbres , dont li

un est dit arbre de vie , pour che que son fruit donne vie , et la garde sans mourir. L'autre si est appelé arbre de mort , pour che que son fruit donne mort qui ne puet mourir. Ce nous monstre bien Adam et Eve qui des arbres ne voudront gouster, ains mangièrent de Tarbre deffendu, et mourir les convint, et leurs hoirs après eux.

De ches deux arbres te veul-je monstrer, à l'aide de Dieu , les grans branches et les getons, et la nature et la vertu des deux arbres et des fruits , pour che que tu eslises le bon , et le mauvais fuies et hées ; et c'est la première lechon qu'il convient scavoir, qui cheste clergie veut aprendre : chest à savoir son cuer garder, et joie avoir et bonne vie mener.

Quer le commenchement de vraie joie et de bonne vie, est pais de cuer, si comme je t'ai devant dit, et seurté de conscience. Et tu ses bien que un grant Roy, qui veut que ses royaumes soit bien gardés, et en pais et en joie, à trois choses penser li convient : premièrement, à ses anemis desconfire et mestre sous pié, les mauvaises lois de sa terre abatre , et après, affirmer ses chastiaux et bien garnir ; après, faire droict , et tenir droicture.

Hé ! certes, grand Royaume garde qui son cuer garde, qui est plus grant que tout le monde ; et grant Roy est qui bien le sait garder.

Nos anemis sont les péchiés ; les mauvaises loys , si comme dist St Pol , sont les vices du cuer et du cors. Nos forterèches sont les vertus. Les garnisons de chest chastel sont les bones ouvres. Qui veut vivre hautement

comme Roy, primes li convient lespéchiés destruire, les vices du cuer abattre, qui sont les mauvaises coustumes. Après, firmer son cuer de bones vertus, qu'il n'ayt garde de nient qui Ty puist troubler le cuer, et garnir de bones euvres. Après, tenir justice, que larrons ni maies gens n'y sourdent, et puis vivre en bone pais et en bone joie, comme fist le sage Salemon ; et ainsi a il le Règne INeu en li, chest à dire, le commencbement de chele vie qui nos maine el règne de Paradis. Et Saint Pol dist t< que che n'est pas boire ne mengier , mais justice et pais et joie en Saint Esperit » . C'est à dire : justement vivre, et en bêle pais et joie en Saint Esperit, nenne qui viègne du monde ne de la char. .Quer qui pris est a pais , pour che que le monde veut et que sa char requiert, c'est laide pais et doloreuse joie. Aussi comme il est de cheli qui pour che a pais que il s'est rendu à ses anemis. Mais de belle victoire vient belle pais. Or comment vaincra ses anemis , qui ne les connaist? Pèrilleusement va en batalle, qui ne connoist ses adversaires. Premièrement doit ses anemis conoistre , et puis , mestre poine à eux destruire. Et qui veut faire un bel vergié en un lieu plain d'orties, premièrement li convient les mauvaises herbes oster, et les mauvaises rachines estirper, puis les bones entes planter. Cuer bien afaitié est comme délicieux vergié. Mais le cuer du pécheur, si comme dist Salemon, est aussi comme une gaste vigne , et un champ désert plain d'orties et de ronches.

A maie rachine, si comme je t'ay dit, est amour laide et désordenée. Geste rachine gète plus de branches de péchié que on ne pourrait nombrer. Quer maie herbe croist volentiers. Ce sont les tisons du feu d'enfer, quant ils sont mortiex , ou de peurgatoire quand ils sont véniaux. Dont il avient que Tarbre de péchié a plus de getons que li arbre de vertu ; quer, en plus de manières on puet forvoyer que droit aler, et mestraire, que à droit traire. Les sept branches principaux qui de la maie rachine naissent , chest les sept vices principaux ou capitaux, desquels issent * tous les péchiés que on fait.

Le premier vice est ORGUEL, et les autres sont ENVIE, PAREGHE, IRE, LUXURE, AVARIGE et GLOUTERNIE. Toutes ches branches issent d'amour désordenée, et de mauvais désir. Li orguelleux désordenéement désirent U autéche. Li envieux, autri damage. Li yreux, qui fel sont, désirent d*autri venjanche. Li parécheux, repos etoyseuse. Li avers, avoir. Li luxurieux, délice de rains. Li glous, délit de gueule.

Quant chest amour est si grant , et chest désir est si grant et si ardant qu'il passe l'amour de Dieu , et fait trespasser les commandemens de Dieu, adont est-il apelé péchié mortel. Quer il tue l'âme, et li toit' sa vie, che est Dieu , qui est la vie de l'ame , aussi comme l'âme qui est la vie du cors.

* Issent; issir, sortir.

' Toit; tollir, enlever.

Péchié mortel est guerre mortel ; et qui le fait , il a guerre mortel contre Dieu emprise. Et pour che > est-il apelé mortel.

Ghes sept désirs, et ches sept manières d'amours sont pour che désordenées , que li homs aime che que il ne devrait mie aimer plus que chen que il devrait aimer.

IDe <fi)rguel, et bes autres*

[RGUEL fut le premier péchié qui onques fust, et pour iche, estrche le comenchement de tous péchiés; quer orguel si brisa premièrement compagnie et ordre, quant Lucifer U angie , pour sa grant biauté et pour son grant sens, volt estre dessus les autres angies ; et il fu Déable, et toute sa compaignie.

Encor li ressemblent li orguelleux qui compaignie et ordre deffont et brisent , quant il veulent estre dessus les autres, et plus estre loés et prisiés que les autres qui miex valent. Dont U orguelleux et li en viens aiment che que il ne doivent point aimer, et désirent che que. il ne devrait mie désirer, chest à dire, mal ou abaissement de leurs proismes.

Li parecheus aiment poi * che que il devrait molt amer , chest Dieu , pour qui il ne veut faire ou poi , ou nient : DIEU à cui il devrait servir de tout son cuer et de tout son povoir, et amer de toute sa vertu.

Li aver, et li lécheur, et li glout de gueule, et li lécheur de cors ont amour désordenée; quer il aiment trop che que il devrait poi aimer, chest le délit de char et les biens temporeus.

Mais , quant ches désirs et ches amours ne sont mie si grans que ils passent Famour de Dieu , si comme il avient quant on quiert son preu ou son délit, ou honeur au monde , mais ne mie si ardaument que on veuille les eommandemens Dieu trespasser; che apèlons-nous péchié vénial, chest>4 dire péchié perdounable. Quer pour tex * pèchiés , on n*est mie dampné , se la mauvaise amour ne monte plus haut. Mais il seront molt chier comptés ou en chest siècle , ou en l'autre. Et pour nos chastier et retraire de ches péchiés et de ches amours, nous bat Dieu , et nous envoie maladies , meschéances, et nous soustrait les biens temporeus.

Chascune de ches sept branches , quant le Deable les peut planter en cuer, croist et espant et molteplie sans mesure et sans nombre, et devient aussi comme un rousoi ou un espinoi , ou comme une vigne qui est gaste.

^ Poi ; peu, dans d'autres endroits Tanteur écrit poc. ^ Tex, tiex, tiens, indifTéremment, tels.

qui porte venin en lieu de vin. Qui veut donc sa vie amender et son cœur appareiller, primes li convient les ronches, chest les péchiés, rentrenchier à la sarpe de la langue de confession ; et les mauvaises rachines , et les mauvaises accoutumanches , et les mauvais désiriers du tout extirper ; et tantôt , le bon gardignier ihucrist y plantera bonnes entes : ce sont les bonnes vertus.

Qui ches sept branches et les getons qui en naissent ne connaist , ja ne pourra se à droit confesser, ne son cuer parfaitement espurgier ne espuisier; ne sara de quoy il doit à Dieu merchi crier, ne de quoy il le devra merchier. Et pour che, te veuil ichest mireour monstrer, que tu ti puisse souvent mirer, et les taches de la fâche de ton cuer soutilment raviser ; et saches tes défautes amender et tes péchiés ramembrer, en remirant ta conscience ; et toi plainement confesser, et ta vie et ton cuer ordener ; et que tu soies si mirés en tous costés, que tu voies tous tes fais aussi plainement que tu verroies ta fâche en un miréour. Et pour che doit-on apeler cest livre le mireour du monde , pour che que on i mire ses péchiés. Or te pri-je pour Dieu, si chier comme tu as le salut de ton ame, que tu métes très bien ton cuer à entendre et à écouster. Et quant tu orras aucun vice* ou aucun péchié dont ta pensée te repregne , connais ton meflaut, et crie à Dieu merci. Et des autres que je te montrerai, dont Dieu te garde, rent h grâces et merchis, et le loe de cuer.

€t parole y<a>rgttelt m tsptdai \

A première branche de la malerachine dont j'ai premier parlé, si est orguel. Orguel si est Taisnée fille au Déable. Qui ceste fille a, grant part a en Téritage au déable. Orguel het Dieu et le guerroie de tous les biens que Dieu li a donnés ; et Dieu abat orguel et het, et tous les Sains le héent.

Orguel est royne des vices, et mère et nourrice ; quer èle garde, nourrist et deffent tous les autres vices. Quer nul pèchié n'est du tout sans orguel, ou sans irrévérence, ou sans despit.

Orguel destruit très-tous les biens que li homs a , et toutes les grâces, et toutes les bonnes euvres ; quer elle fait d'aumosne péchié , et de vertu vice. Et des biens Dieu, dont on devrait acquerre le chiel, elle fait aquerre l'enfer. L'espritd'orguel est le premier qui assaut le chevalier Dieu, et cheU qui derrain le laisse. Quer quant il a tous autres vices vaincus , adont l'assaut orguel de ce meisme.

Orguel aveugle l'homme si que il ne se connaist point.

*■ Ci parole; ici il se parle. — L'auteur écrit indifféremment: paroler, parler.

— Sine ne voit ; et si entièrement T aveugle, que il monstre son orguel par tout ; et quant tout le monde le voit, il seul ne le voit ne ne connoist , quer si Tassote du tout. Quer eors et ame il met à essil, et destruit pour nient et pour mains que nient ; c'est pour le vent de vaine gloire. Orguel est le fort et le précieux vin au déable , dont il eny vre les haus hommes , et les biaux , et les sages , et les riches. Ce n* est mie vin à garchonnier, ne à maisine, ne à piétaille* ; mais de grands Ségneurs qu'il en y vre et conferme en leur erreur, si que ne se connaissent point, ne ja à droit ne se confesseront. Et comment ara ja vraie confession , qui son meffait ne connoist point , ne ne voit quant on li dist? Quer che véons-nous toute jour, que une personne qui tout son avoir, et son cors, et son povoir met en beuban * et en vaine gloire aquerre , « Je fuys li homs » fera-il du monde où il y a mains d'orguel. Et qui bien regarde à son atour, et à son hostel, et à ses despens, il n'y voit fors vanité et beuban ; dont chest la plus périlleuse maladie des autres. Quer il est en molt grant péril à cui tout triade ^ est tourné en venin, Ainsi fait doctrine et chastiement à l'orguelleux. Et plus le chastie-on et blasme, plus se deffent ; quer il dit, ou, « Je ne le fais mie pour mal » ; ou « Je ne le cuidoie mie

* Garchonnier; garçons d'hôtel. — Maisine, ménagi, train de maison. — Piétaille, valets de pié, canaille, ^ Beuban; liixe.

^ Triade; thériaque, remède.

faire ; ou, « Je ne crerrai ja que ce soit péchié ; ou, « Ce chest mal, n'est-ce pas grant mal ; à cestui mal fussent ore tous nos maus atournés!» — . Ou il dit «Se je fais mal, encore fait celi pis » ; ou « Ce c'est voir * que vous dites , dont est tout le monde perdu ; » ou « Je sai bien que je fai mal , mais ce poise moi ; mais Dieu sait bien mon cuer !» — .

Hé las, comme chi a dur Ségneur cui il convient servir à si grant labour, et à si grant coust, et à tel guerdon, et guerpir * son lige Ségneur , et faire desloyauté et traison.

Ceste plante d'orguel , quant elle est enrachinée en cuer molt s'espant , et gète sept getons principax dont chascun se devise en tant de portions que on ne les pourrait nombrer.

jE premier geton est DESLOIAUTÉ; le secont, DES- PIT; le tiers, FOURCUID ANCHE , que dos appelons arrogance ou présumption; le quart, FOLE

* Voir ; vrai.

* Guerpir ; déguerpir, abandonner.

BAERIE que nous appelons ambition ; le quint, VAINE GLOIRE; le six, YPOCRISIE; le septisme, MAUVAISE PAOUR.

A ces sept parties aiièrent touz les péehiés qui d'orguel naissent. Et chascune de ches sept branches a moli de petits rainsiaux * .

Ca première branche y<B>rguel

.A première branche d'orguel siest desloiauté, et a trois branches. L'une est VILENIE; Vautre est FORSÉNERIE. La tierche, RENOIERIE. R n'est si grant ingratitude ne si grant vilonie comme de ce péchié. Or te veul dire un essample.

Il fu un grant roy puissant , sage , large et courtois, et bon justicier. Un garchon out * en son hostel poure et serf. Or avint que chil garchon fut pris as Turs , et dampné à mort. Li roys en out pitié, et grant avoir donna

* Rainsiaux ; rameaux, embranchements, ruisseaux, ' Out ; eut et avait, indifféremment.

pour son rachat, et le ramena, et vesti, et franchi, et le fîst chevalier et ballis d'une grant terre ; et dl li jura foi et loyauté, et li créanta sus la teste à perdre ^

Or s'en va en sa baillie, et voit sa Ségnorie gramde, et monte en orguel.

Un grant baretères s'ajoinst ' à li , qui ert ^ anemi à son Ségneur, et avec li un grant fouc ^ et molt de forbeteurs qui virent ce balli riche et monté ; si le conunenchèrent à lober, et atraire à leur cordèle. Chil les croit et s'acompagne à eus, et oublie quenques son Ségneur li avait fait , et li tourne du tout le dos. Or me dit donc, ne fistril grant vilonie? Certes oïl, et orguel, etdesloiauté, et foUe ; quer à tous les jours du siècle, il le deust amer de tout son cuer pour sa grant franchise , et honourer de tout son povoir, et redouter de tout son sens pour son grant povoir, et pour sa grant justice ; loiauté garder, et mercier de ses courtoisies.

Plus fîst encor cel musart ; quer de che que ballié li avait , et li convenait rendre compte , onques rien n'en fist ; neis ^ enquerre la value des rentes, ne des terres.

* Et li créanta... et plaça sur sa tête à fonds perdu.

' S'ajoinst. — Ici , 3® personne da singulier du prétérit défini ; ailleurs il est au présent de Tindicatif et du subjonctif. ' Ert; erat, imparfait.

* Fouc; faute.

* Neis; pas même; même.

— selle des esplois , ne des issues * ; ains trémela * et gasta les biens son Segneur avec les autres barreteurs. Et ne fu-ce grant folie? Oïï voir.

Et plus grant forsenerie fist encore ; quer la terre son Ségneur lige il avoua d'autre Ségneur, et le guerroya encore. — Et ne fu-ce grant forsenerie? Et que devraiton faire de tel ménestrel? Chest ribaut, c'est chascun de nous. Cest grant Roy, c'est Dieu tout-puissant qui me forma le cors de boe , et créa l'âme de nient, pour quoi je dévoie estre tout sien.

Quant je nasquis, je fu pris au Déable, et fui poure et serf ' au péchié, et dampné à mort. Mais li Roys du ciel, par sa bonté et par sa douchour, nenne par bonté qu'il eust en moy plus qu'il ne fait du payen dont il n'a cure, me racheta de son propre sanc et lava en sainct batème, 6t vesti de robe d'innocence, et franchi du vil servage du péchié et me fist chevalier, quant il m'aorna des grâces du Sainct Ësperit ; et me fist de son hostel et de sa table, c'est de saint autel dont toutes âmes vivent.

Il mist en ma ballie cinq choses que l'Evangile apelle cinq besans : le cors pur et innocent ; l'âme clère et luisant ; le monde et les choses temporcus pour moi servir ; le temps pour deservir sa gloire , et sa grâce pour moi

^ Espiois; exploitations. Issues; exportatimis, ' Trémela; jouer au trémerel, sorte de jeu de dez. ^ Serf. L'auteur écrit autre part Sers (servus) .

aidier. Ces cinq biens me balla-il pour garder et pour gaagner ; et je li jurai et vouai , et donnai mes parrains en pièges que foi et loyauté li garderoie , et porteroie honnour comme à mon Ségneur lige, et amcroie seur toutes choses. Et ses biens, qui en ma ballie seroient, molteploieroie à mon pooir, nenné seur ma teste à perdre, mais seur paine de recevoir mort perdurable.

Bien devroie amer si grant Ségnour , et honourer si grant Roys , et redouter si grant justisier , et mercier si large bienfaiteur. Mais, que ai je fait, sitost comme je ving en ma ballie? (cest si-tôt comme je commenchai bien et mal à connaistre.) — . Je vos rendi le mal encontre le bien, orguel contre débonnaireté, vilonie contre courtoisie. C'est la plus grant vilonie qui soit ; quer de tant comme la bonté est plus grant , tant est la vilonie plus grande, quant on ne le connaist ou on Toublie.

Se j'avoie mes deus mains perdues, molt ameroie celi qui les me rendroit. Comment devroie je dont amer celi qui me fist et me donna mains et pies, et cors et âme, et les autres biens que on ne pourrait esprisier. Mais un grant fouc de fourbeteurs, c'est la compagnie des jolis du monde, m'accuellirent en mon enfance; et un maistre bareteur , un deciple de celi qui premier décheut nostre mère Eve, tantost m'esraschièrent du cuer les rachines de sainte paour, et le geton de naturèle amour que je dévoie avoir en mon créatour. Et si y plantèrent la joliveté du monde et la folie , et me mistrent en si grant erreur que du tout me bestournèrent, et décheurent, et

enchantèrent. Si que, quand je vi le monde si bel et si plaisant , si tournai tantost le dos à mon droit Ségnour, et le visaige au monde; et les eux fichai en terre, ainsi conmie bestes mues. Et si oubliai mon créatour, ne point regardai mon estre ; quer je ne regardai, (ne que fait la beste,) ne qui me fist, ne qui j'estoie, ne où j*aloie. Ains ai vescu jusques au jour duy, que onques à Dieu ne contai ne rendi grâces de ses biens ne de ses courtoisies, par mon orguel et par ma vilonie.

En cestui péchié d' orguel et de vilonie que nous apelons ingratitude, j'ai péchié plus de fois que je n'ai vescu de jours ; quer il n'est nul jour que je ne rechoie ses bontés plus de mil fois ; dont je ne li rens ne gré ne grâce, ne garde ne me doins, ne que U Roys fist des veaus.

De cestui péchié d' orguel et de vilonie est tout le monde plain ; et cheus plus seur tous les autres que on apèle gentils et courtois, ce sont cil qui plus sont vilains et desloial. Quer, de tant comme ils ont plus recheu des biens nostre Ségnour, et rechoivent chascun jour, de tant le deussent-il le plus honourer et mercier et amer. A tels gens veul je ore un petit parler , pour che qu'il aprègnent à Dieu à conter et à reconnaistre ses courtoisies, et à amender leurs vilonies.

Or, voulez-vous aprendre courtoisie? mirez-vos en cest mireour, et véez la face de vostre cuer ; et se vos i trovez nule tacque de vilonie, pènez-vos de bien laver, ausi que vos feriez le tacque de vostre cors. Quer tel est apelé gentil sous face belle, qui est apelé carogne puant

sous sareu d'or ; aussi comme le femiar est pourri sous noif negie ^ N'est biauté adroit que de cu^ gaitU , ne vilonie que de vilain cuer afaitié.

Vilain est qui grant bonté rechoit, et n'en dâgne dire grans mercis. Encore est plus vilain qui le nie et oublie ; et celle part est trop grant, quant on le redunt tous jours, et ne vaudraitron ja oîr parler. Et tous jours , rentron mal contre bien.

Dont, plaist à hautes gens , quant leur bonté est mal emploiée ; certes voire. Mais poi en emploient bien ; qucr il le donnent as bourdeurs pour un vers de chancon, ou pour une bourde qui leur plaist, pour avmr los qu'il soit larges et courtois , pour le cfaaitif beuban du monde. Mais ja ne les feront ne ne dourront à cens qui les déservent. Mais il plaist à Dieu qui est roi de courtmsic, qui tant est larges, qui a les mains tousjours estendues pour donner. Molt li plaist quant on reeonnaist ses Mens , et on l'en rent grâces de bon cuer.

Et bien saches que se tu voulais une fois à U conter chascun jour en oroison pieusement, et reeorder, par petites parties , tous ses biens et toutes ses amrUAme», et tes maus encontre et tes vilenies ; et puis U rendisiues grâces et mercis de ses biens, et puis li criasses merets de tes péchiés; il te vaudrait mieux que porter la haire.

* Noif negie ; neige nouveUement tombée, Noif, nof : muf, mu-

veaxi, ^

Quer Dieu ne se délite mie en nos tourmens, mais en la bonbe volonté et en la vraie amour de cuer. Or te métrai en voie comme tu dois à Dieu conter, et toi confesser.

On dit : l'une bonté l'autre requiert. Qui molt fait pour moi, molt li doie rendre. Et ses-tu conune tu as receu de Dieu? Se tu ne le ses, ja ne saras connue tu le devras amer, ne mercier, ne honourer. Et autre chose ne requiert de toi.

Dieu t*a fait trois manières de bontés : une commune avec tous les autres honunes ; une espécial avec tes singuliers amis ; une singulière pour toi seulement. Pour la première, tu li dois tant comme le monde vaut. Pour la seconde, tant connue il meisme vaut. Pour la tierce, tant comme tu vaus et tu as vallant. Quant il te fist, s'il vousist, il t'eust fait un boterel * ou un pourcel. Il te fist à sa semblanche Ségneur du monde , hoir du ciel. Quer quenques tu vois à l'œil, tout est fait pour toi servir.

Pour combien quitteroies-tu le servise du soleil et de la lune et des estoiles, tu ne voirroies goûte; tu ne pourroies vivre sans l'air une seule heure de jour. Terre, eaue, jour et nuit ne finent de toi servir. Là où tu dors en ton lict, t'appcUent-ils ce dont tu dois vivre ; de quoi tu dois autant Dieu amer, comme s'il t'avait tout cest monde donné. «Voire, fais-tu » s'il l'avait fait pour moi seul !» — Hé , faus cuer , et vice ! Voudroies-tu estre

* ^o^ere/; un crapaud.

— Ul —

Ségneur du monde , par convenant qu'il n'y eust ame fors toi seul? Ja ne menje mie le Roy tous ses biens pour lui. Ja ne voudrait-il mie estre tout seul en France. Certes , se tu estoies ore tout seul el monde , molt ameroies ore qui te rendrait tes parents et tes amis, et les belles compagnies avec cui tu as tes déduis. Se tu dis que tu voudrois estre sire pour toi, je te preuve que tu mens. Pourquoi ensieus-tu la compagnie des autres? Tu vas as caroles ^ , tu vas as assemblées, as beubans, es compaignies et es tournois; tu vas en autres vilains lieus. Puisque tu fais ainsi, dont tu mens.

Se tu dis que tu voudroies avoir le monde pour toi seul, or va; aies le pour toi seul ! Tu as tous ces biens que je t'ai dit en ta ballie. Or, va, repon-toi*, soies tout seul à tous jours ; tu ne feroies rien, tu n*en pourroies rien faire tout seul. Dont dois-tu plus ton créateur amer, pour ce qu'il t'a le monde donné , et tant d'amis et de belles compaignies, que s'il l'eust fait seulement pour toi. Or reconnais ta ségnourie, et ta digneté, et tes richesses. Or ne di jamais que tu soies poure, si comme font les convoiteus et les avers à cui il ne samble que rien soit leur. Il sont vilain, et mal est emploie ce qu'il ont. n sont aussi come le mastin à cui on rue le morsel.

^ Caroles; œrixules, espèces de rondes, encore en usage dans le canton de Friboiirg; lat. choraule, ypfocuiXiÇj de %op^ç et doiAvf, c'est-à-dire danse ou ronde au son de la flûte. (H.)

* Repon-toi; retire-toi, rcpono.

et tantost l'engloutist, et oublie, et rebée à Tautre; ne point n'a de saveur en ce qu'il prent, tant bée à l'autre ardaument. Ainsi est-il des convoiteus qui plus ardent que lèchefrites , et n'ont point de saveur es biens que Dieu leur a donné , tant béent à des autres. Mais tu qui as entendement, pense en ton cuer que qui te dourrait une belle chose, tu li devroies grans mercis. Regarde bel soleil et les estoiles , les fruis et les autres biens qu'il t'a doné, et ne fine toute jour d'envoyer; et, se tu es courtois , tu diras grans mercis à chascun , et ainsi , ne finiras-tu ja de Dieu loer; et ainsi aras-tu tous Jours Dieu en cuer ; si comme avait li roys David qui disait : « Je loerai tous jours nostre Ségneur ; ja sa loenge de ma bouche ne cherra » — .

Encor dois-tu plus à Dieu pour les bontés espéciaux qu'il t'a faites avec cheus qu'il a à sa part esleus ; pourquoi il vint en terre, et fu en essil trente-deux-ans. Et plus de doleur, et de honte , et de vilté que nul autre homme soufri, et assez de mésaise. Vendu fu, batu, lié, eschami , escopi * et jugîé à la plus honteuse mort qui fust. Et tout ce soufri-il pour toi, et pour t' amour avoir. Et miex ama à mourir, que toi perdre. Et puis qu'il t'a acheté, or li dois-tu autant come tu li as cousté, c'est autre tant comme il meisme vaut. Et se tu dis : «Sire,

* Escharnir; escarwer; médire, insulter. — Eseopir ; insulter, battre, flageller, (scopare), cracher (expuere).

«bien seroit voir que vos dites, se il avait soufert pour moi tout seul. » —

Hé , las , cuer vilain et envieus t Se tu estais pris as Turs ou as Sarrasins, et tous tes amis et tes parens avee; lequel saroies-tu melleur gré , ou ôelî qui te déUvr^oit tout seul, ou celi qui délivreroit toi et tes amis, et tes enfans, et ta fanune? -—

Pourquoi les hes-tu tant , que ta amasses plus Dieu s'il les laissast tous perdre, et aler en enfer ; ou de ce qu'il les a sauvés avee toi, pour ee que ta joie soit plus grant quant tu les verras avec toi en paradis ?

Or vois^tu donc plus apertement que tu dois amer Dieu plus ardaument , pour la compaignie que tu aras pour accomplir ta joie , que s'il eust la mort souferte pour toi tant seulement.

Pour li rendre grâces de cèle bonté, li disons-nous les sept heures du jour. Et pour ce nomméément est estoré le sacrement de l'autel et de la messe. Et certes molt est mauvais et vilain , ' et molt a le cuer dénaturé, qui telle bonté oublie, ou qui le puet faire et ne veut dire ces sept heures le jour; ou pour nombre de patrenostres, si comme font ces gens de Gistiaus ou, en autre manière qui le set.

Mais celi est passé maxivais , et outre vilain , qui celé sainte messe puet oïr une fois le jour, et ne le veut oïr. Certes ains est molt hors du sens qui ne dègne recevoir si haut présent comme Dieu qui se donne à nous , et daigne venir toutefois du ciel nos ehaitifs visiter, et sou-

— kk —

lagier, et deffendre, et nos péchiés perdouner, et nos âmes paistre de sa char et de son sanc. Pour laquelle bonté tu li dois autant de rechief comme il meisme vaut. Quer tant dois tu de grâces à ton ami, comme le présent vaut que tu rechois de 11. Encor li dois- tu tierce fois autant d'amour comme il meisme vaut ; quer il meisme sera ton lovier en paradis, ce te pramet-il. Et se tu veus à droit cel lovier déservir, il convient que tu faces autant pour li que ce lovier vaut ; pour ce qu'il se donna à toi pour toi racheter, et encore se donne-il chascun jour, pour te gouverner ; et encore se dourra-il à toi pour toi guerredonner. Par trois fois donc li dois-tu autant comme il vaut. Ce ne serait mie rendu, se tu vivoies mil ans, et chascun jour souffrisses la mort pour li. Dont seras tu molt vilain, se ce tant comme tu pues et que tu vaus, ne donnes à li.

îa titxtt bonté-

[R venons as biens singuliers qu'il t'a fais, pour coi tu [le dois molt amer. Si trouvons-nous trois manières de biens, savoir: corporeus, temporcus, et cspéritueus.

Tu qui es frans homs, voi que t'a fait Diex. Conte à droit, et reconais les biens qu'il t'a fait sans déserte. Tant a de cens et de milliers de les toi qui les biens corporeus que tu as n'ont mie ! Il sont vilain, tu es gentils. Ds sunt fiébles et malades, et tu es sain. Il sont contrait, et aveugle , et bocbu , dont tu n'as nient. Les uns sont poures et mandians; les autres poures laboureurs; à doleur vivent et à angoisse , et à grande vilté en cest siècle. Tu as esté nourri à la mamelle, sans soins et sans labeur ; et sans mésaise as eu quenques mestier est au cors, terres, rentes et ségnories. Chascun jour tu as feste Saint Martin; pour déliter en tes cinq sens, t'a Dieu plus donné que tu ne pcusses penser. Regarde comment; et tu verras apertement que tu as en cest siècle un petit Paradis.

Et en droit les biens espérituels, or es garde que Dieu t'a fait. Tu vois tout le monde qui est plain de mauvaistié. Li un sont fol et vice; li autre, ribaut; li autre, larron; li autre si sont lécheur. De ces péchiés et de molt autres , il t'a par sa grâce gardé. Et or me di, que avoies-tu fait pour Dieu? Certes se tu veus conter à Dieu , et considérer à droit tous les biens qu'il t'a donnés, tous les péchiés qu'il t'a perdounés, tous les périls dont il t'a gardé, ton cuer te dira par droit jugement que tu ne ses el monde âme vivant à cui Dieu ait tant fait comme à toi. Et pour ce tu diras «Sire Dieu! » je sui la créature mortel qui plus est tenue à toi amer, » et mercier et honourer. Mon orguel et ma vilonie je

» reconois. De vos Ueità pnques grâces je ne rendi à » droit. J'ay esté comme le pourcel qui le gland menje, » ne point ne r^arde à^mont au chesne dont il vient. » Gom' plus m'aves fait de mes voloirs , et plus vos ay » mis en oubli. Je ne suis mie digne de dire la pâtre- » nostre : quer je ne fuy mie tel que je vous doie apeler » père, com' cil qui sui du tout forligniés et désaeries ! »S Qui tèle chàncon souvent chanterait, molt plairait à Dieu. Et certes, molt sera chaitif qui pour ce perdra Paradis, qu'il ne veut dire grans mercis.

IDe SotBtntxit

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