‹ Le Mireour du monde: manuscrit du XIVme siècle découvert dans les archives de la commune de LaChapitre 6 sur 14 · QUI EST AUX BIENS DE FORTUNE · texte numérisé non relu

QUI EST AUX BIENS DE FORTUNE

[UANT Dame Fortune a eslevé homme en haut , et la sa roe si tornée, qu'il est venu à honour et à richesse, or est en haut assis come mohn à vent seur la haute montaigne ; et là , ventent tous les douze vents de vaine gloire qui assaillent ce chaitif, et le font peiner de gloire acquerre et d'honneur. Or le font fier; or

despit son voisin qui miex vaut de li, pour ce que il a mains d*avoir. Or se paine de bel hostel tenir. Or se paine de festoier. Or, a si donné son chaitif cuer au siècle, que plus li couste à donner dix sols pour Dieu , que à despendre dix livres en un jour en beuban et en vaine gloire. Et despent en outrages pour doner à un riche home à mengier, dont il peust cent poures soustenir toute la journée. — .

Hé Dieu ! com ci a grant péril d'âmes à ceux qui aingi se glorefient en tex choses : nomément as clers qui tiex choses font, et tex largesces de ce qui n'est mie leur, ains est du patremoine Ihucrist. Et nostre Sire dist en TEvan* gile : « quant tu fais feste , n'appelé pas les riches qui te puevent appeler, mais les poures qui n'ont dont il te puissent appeler, ne guer redonner. » — Et ceux font tout le contraire. Quer plus est U homs riche, et mains en a de mestier, tant le feste-on volentiers.

Après il ne U soufrit mie que on le serve si come homme; mais aourer l'estuet come Dieu. Et tant y a d'agenouillemens et de CHIPOES (?) que plus convient la maisine agenouiller, que il ne fait un moyne cloistrier devant Dieu. Un jonc singe à enchanteur ne fait mie tant de singeries , ne de sans , ne de tours , comme il convient de faire devant eus.

Après, es belles robes il ont leur très grant gloire. Saint Grégoire si dit « s'en précieuses robes n'eust péchié, ja Dieu n'eust blasmé le riche homme en l'Evangile , qui fu enfoui en enfer, de ce qu'il estait vestu de

pourpre; ne il n'eust loé St Johan qui estait vestu d'eselayine*. » —

Grant force font d'avoir la sarpilière belle, et du fardel ne leur chaut, c'est Tâme qui dedans leur cors est. Après , ont tant de robes oiseuses qui ne font fors les huches emplir ; et tant les gardent, que les vers les menjent. Ou pour avarice, ou pour beuban, ou pour diverses robes vêtir , il voient les poures trembler de froit , qui deussent avoir le relief de leurs robes , aussi comme de leurs tables^ Mais il n'y ont ne part, ne lot ; quer orguel les achate et les donne as menestreus , pour acheter los et vaine gloire. Hé ! las, charité les emploiast miex, quer ele en achetast gloire vraie.

Après , il en sont à la fois fin frepier ; quer il les vendent plus chier que il ne feroient en un marchié. Quer il les douent à leurs serjans ou à leurs ouvriers. Et là où li ouvrier a bien desservi vingt sols , est-il tout lié quant il en puet avoir un gainement de quinze sous.

Après , tant font de curiosités et de (|p§g]ii$emens , que c'est merveille : boutons, orfrois*, cotes ridées, estroites manches, chances détrenchiées, décolées à bouclettes d'argent. S'il n'eust grant péchié à tels trufes, cuides-tu que Dieu s'en prist si près garde , qui tout mest

* Esdavine, eselamine; manteau de pèlerin.

^ Orfroi; broderie, frange, galon d'or ou d'argent (aurum fractum).

en son escript, et note quenques nous faisons et pensons, plus cent fois qu'un jalons de sa femme. Dont il dist par son prophète Ysaie , là où il reprent les dames et les damoiselles de leur grant apareil : « Il vendra, dist-il, un jour, que Dieu leur ostera leurs coiffes, leurs guinples, leurs queuvrechiefs, leurs fremaus*, leurs anniaus, leurs chapiaus. » Après, l'appareil des bras, des mains, des pies, des chemises qui sont si déliées, que on puet veir les bras et leur char parmi » . Neis les aguilles dont il attachent leurs guinples, les espaingues et les mireours, n'oublie-il mie.

Se il n'eust péchié en tels choses, pourquoi les nombrast Dieu si soigneusement en son livre, fors que pour ce qu'il dist ailleurs , où il parle d'une telle ame qui en tex afaires avait sa vie usée?» Tant, fait-il, comme elle ont de joie en cuer, tant li donnez de doleurs au cors, et de tourmens en l'ame crueus et orribles » .

* Fremam; fermail; fermilière; agrafe, chaîne.

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PRÈS, vient le cri et le los de foies langues qui chan- ,tent quenques cel chaitif désire à oïr, et Teschaufent en Tamour du monde, et l'aveuglent et enchantent, comme fait V enchanteur qui fait, au lieu d'une culeuvre> que ce soit un coulon *. Quer il h font à entendre de 11 que ce n'est-il mie. Et il les croit assez miex que h meismes ; et croit que li cisne soit noir, et le corbel blanc ; que il est preus et hardis, là où il est couars comme un lièvre. Quant il est un escorcheur de gens, adont est-il bon justisier. S'il est mois et négligens , adont est-il le plus débonaire qui vive.

Il font de mal bien, et de péchié font-ils aumône. Tous songes li tournent à bien ; tout est bien fait et dit quenques li assotés fait et dit. «Pleut-il?» fait li sire à son serjant ; « oïl , sire , fait-il , se vos voulez » . Aussi les aveuglent-ils et desrobent de tous biens temporeus et esperitueus. Quer le mol vent est losenge qui desroba le pèlerin , et despoilla de son mantel ; dont on conte un essample.

Il avint que bise et mol vent firent gageure d'un pé-

* Coulon, coulomb; pigeon.

lerin toUir son mantel. Bise comencha à venter, et celi à trembler. Et comme plus ventait, et celi plus entour 11 son mantel estraignait. Après , le mol vent venta. Et celui s'eschaufe et se despoille, et gète son mantel à son col ; et un estourbellion vente et liève ; si emporte son mantel.

Bise , qui est un vent dur et aspre , est vérité qui est tant dure , et aspre , et haïe , nomméement as ces grans cours. Quant cel vent vente, c'est quant on dit vérité. Chascun se restraint et tramble , et a paour, et repont tous ses biens , et se regarde en humilité. Mais losenge est le chaut vent de midi qui eschaufe le cuer et eslève, et le fait desréer, et tous ses biens monstrer. Et ne se donne garde que il pert tous ses biens , si comme fist Sédéchias li roy de ihérusalem, nenne lui sans plus, mais ses hoirs, et tous ses trésors que il avait, pour ce que il les monstra as losengiers qui à li vindrent de par h Roy deBabiloine. Si Ten convint fuir, et fu pris et toute sa gent, et ihérusalem destruite ; si come il est contenu es lamentations Jéréroie le Prophète. — (?).

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