‹ Le Mireour du monde: manuscrit du XIVme siècle découvert dans les archives de la commune de LaChapitre 7 sur 14 · ET DE VAINE GLOIRE · texte numérisé non relu

ET DE VAINE GLOIRE

'ERTEs , c'est la plus noble batalle qui soit en terre, îd'Umilité et de vaine gloire. Humilité dit: repon tes biens, que on ne les voie, que tu ne les perdes par vaine gloire. Et vaine gloire li dit encontre : or es tu le plus humble qui soit.

Humilité s'aperchoit , et dit : — or, as-tu pas vaine gloire? or, t'en confesse! — . Vaine gloire le rassaut: — or, es-tu bien confés ; pou a de gens qui tel péchié facent , qui s'en confessent. — . Or se courrouche humilité , et brait, et crie. Après revient vaine gloire, et dit : — or as-tù molt bien plouré, et or es-tu bien de Dieu , qui si grant plente de * lermes as plourées , et dévocion t'a donnée. — . HumiUté revoit ceste pensée ; si en est dolante, et de ceste meisme doleur le rassaut

*■ Plente, plénité, abondance, plénitude, multitade. « La terre est au Seigneur, et sa plente, et li biens dont ele est pleine. »

Soutier, Ps. XXIV, I.

vaine gloire. Ce est la guerre du Lohren garni qui ja n'ara fin (?) — .

Un essample te veuil conter , pour ce que je veuil que tu saches combien tu pèches par vaine gloire , et quant c'est péchié véniel, et quant c'est péchié mortel.

Une pucéle entra en une forest, et chai en mains des robeurs qui la honnirent et robèrent , et trairent pour mettre à mort. Le fils du Roy du pays passa par illeuc, et en ont pitié, et se combatti à ces larrons ; mais molt i fut navré. Il commencha à amer ceste damoiselle, et la baigna, et vesti , et gari , et Vespousa, et en fist Royne ; et en fu jalons comme homs puet estre de sa femme. Et la faisait garder soigneusement à ses haus hommes. Et quenque ele faisait ou disait, trestout notait come jalons seut faire.

Un vavasseur avait en la terre, fans et malicieus, qui le guerroîait, et héoit, et nuisait quenques il pooit. Quant il vit la très grant amour que le roy avait à celé dame, et Toneur que il li portait : pour li plus grever, il se voult accointier de la royne, et li monstra samblant d'amour. Mais celle n'en ont que faire au premier, ains destournoit son cors de li, come prudefemme. En ce fistelle comme bone dame. Mais après avint que , petit à petit, elle escouta ses blanches paroles; mais le cuer n'y estait point. Et en tant, faisait-elle bien; mais n'estait mie du tout sans péchié, quant ses paroles créoit ; quer il héoit son Seigneur.

Après fist celle dame pis ; quer cel ménestrel et ses

messages commencha à recevoir et à faire feste ; et bel s'appareilloit en leur venue, et semblant d'amour leur alait monstrant , encor n'en fust pas le cuer ; quer à son mari elle voulait foi porter et garder.

Après il avint que celi et ses messages alèrent tant à Tentour celle dame, qu'ele mist son cuer à li et à ses paroles , et Tescoutait molt volontiers , et K donnait de ses joiaus , et grans dépens faisait pour li. Mais, toutes voies , aimoit son Segnour , mais nenne si loialment corne elle deust.

Après, avint qu'elle Tama tant de son cuer, que la eompaîgnie son Segnour comencha ennuier , et de li , et des siens ; et molt li grevait quant il estait avec li. Les richesces dont elle estait dame elle despendait, et mestait en li ; et tant toma à son Segnour le dos , que molt li ennuiait, quant il le convenait entendre à li et à son service. Et liée estait et envoisiée*, quant elle estait avec cel ménestrel , et avec cens qui de par li venaient; si que tous ses desiriers estaient à plaire à eus.

Or garde, pour Dieu, que celle JRoyne ne soit la tienne àme, qui tant aime la gloire du monde et le los.

Tu ses que quant tu entras en la forest de cel monde, tu estais poure, laide, hydeuse et despite, et chais es

^ Emoisiée, s'en^oiser, s'envoisier; se réjouir (gaudere).

«Tristan guérit: et quant il voit quMI puet porter armes, si s«

envoise, et joue, et rit. »

Roman de Tristan^

mains des larrons d'enfer qui à la mort d'enfer te voulaient entraire. Mais le Fils le Roy du Ciel out pitié de toi , et miex ama à morir que toi perdre. Il se eombati pour toi à ces larrons, si qu'il y fut navré à mort. 11 te recoust, et lava de son sanc en batesme, et te gari par Toignement du Sainct Esperit, et te vesti de robe d'innocence; et du ciel te fîst royne, et dame du monde. Et te donna de ses joiaux, ce furent trois manières de biens : NATUREX, TEMPOREX, ESPERITUEX; et te fist garder à ses angles , et servir et norrir plus soigneuse* ment que onques ne fist jalons de sa famme.

Cel vavasseur qui tant het ton Segnour Ihucrist, c'est le monde qui tant est poure orgueilleus, que Dieu het, ce dist Salemon. Et Saint Jaques dist : « Qui veut estre amis du monde , il convient qu'il soit anemi de Dieu » . Et Saint Jehan dist : « Qui aime le monde, il ne puet avoir l'amour de Dieu » . Et Dieu dist en l'Evangile » : Nul ne puet servir à deux Segneurs » .

Geste haine est si confermée, que quant Dieu pria à la mort pour ses Apostres , et pour ceux qui le crucefioyent , il dist : « Biau père , je te pri pour eus ; mais pour le monde ne te pri je point » . Dont est forte celé haine , se on ne veut perdouner, neis à la mort.

Hé ! Dieu cor, pleust ore à ton benoit fils , que tous cens qui cest escript verront , seussent bien et entendissent la parole que tu deis , par Ezéchiel le Prophète , à une âme que tu amoies , qui pour l'amour du monde avait t' amour laissiée, selonc l'essample que nous avons

ci-devant mis : comment tu nous fais à savoir que tu feras à tex gens à la mort , et au jour du jujement : comment tu li recordes tes biens et tes courtoisies , et li reprens aigrement ses maus et ses vilenies : et les menaces orribles que tu li fais des paines et des tourmens qu'elle a desservi !

« Rachine de maie nature , dist nostre Sire , engendreure de Chanaan » — c'est à dire, desloiaus et serve.

Or, m'entend, âme forligniée! membre-toi quant tu fus née , tu fus laide , et povre , soullie et touUie en sanc de péchié, vil et orde, et dégetée. Je te vi en ordure, poure et nue. Je oi pitié de toi. Si te lavai et gari, et vesti , voire de robe précieuse de divers couleurs , et te donai quenques il apartient à femme accésiner* ; c'est à dire, tous les dons du Saint Esperit. Et te norri de miel et d'oile, et de pain de fourment; et te donai richoise, honeur et biauté. Et t'amai, et tespousai , et tins chière et honourée et en grans délices. Et tu me rendis mal contre bien. Quer pour la grant biauté que je t'avoie donée, tu foloîas, et amas les fils d'Egypte, c'est à dire, les fils du monde. Et aussi, comme fait la foie famme, tu t'abandonnas à tous ceux qui à toi venoient; tu les amoies, et faisoies feste de mes biens et des richoises que je t'avoie données; et dounoies loiers à ceux qui avec

* Accésiner, accesmer; orner, parer, du bas latin acosmare (coniare).

toi estoieat et eotroient, contre la coustume des femmes Itères.

Escoute TEscripture qui dist : « Tu fus tous tems abandonée en tex lécheries, et en tiex avoutrises». Et entend Uen que l'amour du monde et la vaine gloire il apelle lécherie, et avoutrise * — .

Dont après il menace et dist : « Pour ce que tu as faites ces dedoiautés , je te jugerai comme on doit faire home murdrier et femme bordelière, c'est à dire: honteusement , et cruelment. Et amènerai seur toi tous ceus que tu as amés et que tu as haïs , c'est à dire : homes et angies, et dèables. Et descouvrirai toutes tes ordures devant eus , et te livrerai es mains as dèables qui orent honte de tes ordures et de tes desloiautès ; quer tu as passé le pèchie de Sodome et de Gomore qui péchièrent contre nature camelment.»

Ainsi as tu fait contre nature espèrituchnent ; quer orguel est bien contre nature espérituelment, quant homme qui est de boe, pèche par orgue! et par vaine gloire.

Or te pri , pour Dieu , que tu penses à ces paroles que Dieu dist, qui sont molt èpouventables et pesantes. Et si te ravise bien en mon essample, et tu trouveras cinq estats dont l'un fust bon^ et les quatre mauvais. Et pour ce , pourras-tu veoir ques pèchies vienent de vaine gloire, et trouveras ainsi comme quatre degrez.

Avoutrise, paillardise, adultère.

Geste dame fuyoit et haoit cel ménestrel et sa compaîgnie. En cest estât sont cenz et celés qui Dieu ament loiaument, et fuient et héent beuban du monde et la vaine gloire.

Après, ele Tescoutait; mais le cuer n'y mestait pas. En cel estât sont cens et celés qui le los du monde ne quièrent point, quant il sont seul et seules, ains se tiènent humblement, et servent Dien. Et quant il sont avec ceux du monde, si se conferment à eus, et font samblant que celé vie leur plaise , encore en soient-ils dolans en cuer, de ce que leur convient faire, ce leur samble.

Après , ele li donnait de ces joyaux , et recevait molt volentiers li et les siens, encore amast-elle son Ségneur delez *. En cest estât sont cens et celés qui les biens et les grâces que Dieu leur a données mettent el service du monde volentiers, et de cuer ; et nepourcant, il servent Dieu de costé à la fois, plus par paour que d'amour vraie; ceux ci vivent en péril.

Après , elle tourna à son Ségnour le dos ; quer triste estait delez-li , et moult li griévait son servise ; et liés et joiax estait avec l'autre, et rien ne li griévait quenques elle faisoit pour li. De ceux, n'est il mie doute qu'ils ne soient en dolereux estât.

Or recorde bien cest essample, et regarde en quel des cinq estats tu es, et combien tu pèches par vaine gloire.

^ Delez, deli; plus, mieux que lui. — Delez; plus, mieux qu'eux. Delez-li; avec, devant lui.

Ca Bxxismt branche principal ^(DrôueL

|A sixisme branche principal d'orguel est YPOCRI- SIE. Et vaut autant comme Sororeure*. Ypocrite est seuroies.

Dont, à parler comunément, chascune chose est ypocrite, qui est belle dehors, et laide dedens ; par ceste raison est apelé le monde ypocrite, et seurore.

C'est chose aperte, si come il est escript el livre de Job: «Quer la joie de Typocrite, c'est du monde, ne dure que un moment. » .

C'est vraie chose que le monde est ypocrite, et sorores ; quer nous véons el monde, c'est en cens qui aiment le monde , richesse dehors , poureté dedens , et molt de si faites * choses. Et pour ce dîst la Sainte Escripture : « Qu'il n'y a point de vérité el monde » .

Et, proprement, les ypocrites sont cens qui font les prudommes , et ne le sont mie ; qui plus forcent à avoir le nom de prudomme, que la vérité et la sainteté.

* Sororeure, seuroreure, de seiirorer; surdorer, dorer avec profusion.

^ Si faites; faiteis, faiclis, fétis; feint, faclice, joli, failartistcinent.

Geste ypocrisie se devise en trois branches : La première est de ceux qui en répostailles * font leur ordure, et par dehors font le prudomme. Cens apelle Dieu en TEvangile, double dorés, qui apparent par dehors biaus, et par dedens sont plains d'ordure et de pueur, et de pourreture ; et si sont, ce dist : « agnel par dehors, et leu par dedens » . Or, pense as coustumes de Tagnel , et au cuer du leu, et aprendras à connoistre tel gent. Et tout aussi, comme le plus fort anemi que Taignel ait, c'est le leu; aussi les plus pesmes * anemis que les sains homes aient, ce sont les papelars et les fausypocrites. Si comme il parut bien el vrai agnel Ihucrist ; quer les plus fors anemis , les fors agaiteurs ' , les plus cruels accuseurs qu'il eust, ce furent les ypocrites.

Mais il convient bien que tu saches que tous ceux qui font leurs péchiés coiement, ne sont mie ypocrites ; mais ceux qui pèchent en repostaille , et si font les papelars, et veulent estre tenus pour preudommes. Quer, qui son pèchié choile * et queuvre , pour ce que il ne corrumpe ses prochains par mauvais essample, en ce fait-il bien.

La seconde branche d' ypocrisie est, quant l'homme.

*■ Repostaille; lieu caché, retraite. — RepostaiUe; refuge, immunité ecclésiastique. — En repost; secrètement.

* Pesmes (pessimus^.

^ Àgaiteurs, aghaisteur; espion (acuere).

* Choiler; celer (celare.)

en appert, et nenne en privé, fait les bonnes euvres et les grans pénitances , pour ce que le monde les voie , pour acquerre los, et nom de prudomme. Ce sont les singes au déable (jui molt les fait rire par leurs sinjoiemens, et quant il contrefont les prudommes.

Ce sont proprement les martyrs au déable, que il crucefie et tourmente de moult de manières , par veiller, par jeûner, par aler en langes *, par port haire, par aumosnes faire. Mais ce ne font-il mie, se ce n'est en lieu où on les voie; et pour ce, leur couste-t-il molt; quer avient tous jours que tous ypocrites sont avers. Ceus sont trop fols ; quer de bon métal il font fausse monnoie et de ce dont il peussent le ciel acheter, ils achatent l'enfer. Pour ce dist Dieu en l'Evangile : « Pourcoi perdezvos vos bones euvres? vos les peussiez vendre molt obier » .

La tierce branche d'ypocrisie est de ceux qui soutilment en haut veulent monter. Ceux font quenques prudomme doit faire , si que nul ne le puet conoitre ; si comme Dieu dist en l'Evangile : « On ne puet connoistre l'arbre, fors par le fruit, de quel nature il est». Tout aussi ne puet nul connoistre ceux-là jusques à dont que ils soient parcreu, et qu'ils soient montés, et que ils doîvent fruit porter.

*■ Langes; laine, vêtement de, robe de moine (lana). — Il signifie aussi peuple, nation, langue.

Or adont monstrent-ils leurs vices qu'ils atapissoient * en la racine d'orguel, si comme avarice, et malice, et autres mauvais fruits ; par quoi on connoit que li arbre ne fu onques bon , et que tout fu yppcrisie et feintise, quenque ils avaient devant monstre.

ta septisme braml)c prinripal y<H)rgwd

c'est mauvaise paour.

|A septimc branche principale se devise en deux rainséles , dont plus de maus naissent , et plus de péchiés, que on ne saurait nombrer.

L'une branche est de mal faire; l'autre, de laissier le bien à faire.

Hé Dieu ! quens biens lesse-on à faire pour ceste

* Jtapissoient, atapir; voiler, cacher.

« Un Prestre qui avait non Plégilles , un jour pria nostre Seingneur qu'il li monstra quel forme, et quelle semblance s' atapissoient sous le pain et le vin que li Prestre sacrait à Tautel. »

Vies des Saints Pères.

paour, et pour ceste vergoignel Tant a par le inonde de gens qui tout autre vie menassent , et autrement se mantenîssent , se il osassent, que il ne font. Tant plus volentiers alassent au moustier , et plus longuement y demourassent , et oïssent le sarmon , et souvent se confessassent, et portassent humble abit, et molt autres manières de biens feissent , ce ne feust ceste vergoigne.

Et d'autre part, toute la revèse*, quant on leur demande : Pourcoi faites-vous ce? ils répondent à une fois : « Certes , ce poise nous , Dieu le set bien ; nous savons bien que nous faisons mal , mais nous n'oserions autri chose faire pour le siècle. Voulez-vos que nos nos fâchons huer, et tenir pour béguins? Tout le monde nous courrait sus.».

Pour ce, n'est-ce pas merveille se Dieu het le monde. Quer à li ce sont rendus clers et lays ; et si les a le monde si trais à sa cordèle,*et fait convers et converses de son ordre, voire qu'ils sont tous en obédience, et portent ses armes et son abit , et ont Dieu leur propre Ségneur délaissié. Neis les clers et les Prestres qui deussent estre de son hostel , et qui vivent de son pain *.

* Revèse; à l'envers, au contraire.

' On aime à trouver dans cette censure l'expression du besoin d'une réforme.

pourquoi le pérl)té ^(Drguel fait à fuir^

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