L'ABSINTHE
Six heures. Les officiers sont réunis au café voisin de la caserne, lorsque le colonel Ramollot fait son entrée. Tous ces messieurs lui adressent un salut qu'il leur rend d'un air groonon, puis il s'arrête un moment, regarde leurs consommations d'un œil méprisant et se place ensuite à une table éloignée en murmurant : S'crongnieugnieu! que tourtes que tous ces gens-là!
Au bout de quelques minutes, Lorgnegrut entre à son tour, salue son colonel et se dirige vers la table de ses camarades, mais il fait volte-face, car Ramollot, non content de lui faire signe, lui crie à tue-tête:
— Cap'tainel cap'taine, par ici donc, n...
de D...!
Mon colonel, me voici ; vous demandez?
— D'mande rien, s'crongnieugnieu 1 v'dis s'ment d'vous mettre là ; n'vous d'mande pas si vous avez des varices.
Oui, mon... mon colonel, seulement je
croyais que vous aviez un renseignement à me demander, et je me disposais...
— L'saisf... bien.n... de D... n'suis pas une tourte, j'sais bien qu'vous vous disposiez à... çui-ci, n'importe ou autre, c'lé\ident, s'ment c'n'est pas ça. C'que vous prenez, cap'taine?
Vous êtes bien bon, m 'il colonel, je venais
seulement dire Un mot à Bernard.
— J'm'en f... d'Beruard, c'que vous m'f... là encore, cap'taine, avec vot'e n... de D...d'Bernard, vous d'mande c'que vous prenez.
— Mon colonel, je n'avais l'intention derien prendre, je passais simplement, et...
— S'crongnieugnieu! cap'taine, j'n'aime pas qu'on s'f... de moi, tendez-vous c'que je vous parle, n'vous d'man le | as c'que vous faisiez,
vous d'mande pour la millième fois c'que vous prenez.
— Eh bien ! je vais...
— Seyez-vous, n... de D...! c'que vousf... là, planté comme un réverbère.'
— C'est que je soi* ] ressé, je...
— N'vous d'mande pas tout ça, s'crongnieugnieu ! j'vous d'mande c"quevous prenez, n'pouvez donc pas répondre, v's'étes donc manchot des oreilles?
— Heureusement non, mon colonel, j'ai l'oreille...
— Qu'ça m'f... vos oreilles! j'vous d'mande c'que vous prenez? comment! comment n... de D... v'ià qu'vous prenez une chaise 1
— Dame, mon colonel, vous m'avez...
— J'vous d'mande c'que vous prenez, et vous prenez une chaise !
— Je vous demande pardon, mon colonel, je croyais...
— Eh bien! c'que vous f... maint'nant, v'ià qu'vous n'prenez plus d'ehaise !
— Je ne sais vraiment...
— Mais asseyez-vous donc, n... de D... et dites-moi donc enfin c'que vous prenez, car i i commence à m'fatiguer.
(Lorgnegrut s'asseoit d'un air ahuri).
Enfin vous v'ià donc assis, c'pas malheureux ! c'pas pour dire, cap'taine, mais v's'avez b... la tête dure, v'n'arriv'rez jamais colonel avec tout le... çui-ei quoi, c'pas difficile à comprendre. '
Garçon ! s'erongneugnieu .' garçon, c'que vous f... là d'puis une heure à me r'garder avec vos yeux d'eouenne, b... de tourte, d'mandez donc plutôt au cap'taine c'qni veut pren puisqu'il ne veut pas m'répondre, c'n... de D...-là ; quanta moi, vous m'f... une absinthe, et pas trop forte en gomme, s'ous plaît.
— Et à moi, vous me donnerez un... un... malaga, c'est ça, un malaga.
— Ma... malaga! hein! qui ça malaga!
quoi malaga!... R'i r'i n ! n. . de D... pas d'malaga, s'péce d'idiot, deux absinthes!
— Mon colonel, c'est que l'absinthe me fait du mal, et...
— Jamais d'Ia vie, c'que vous m'f... là, cap'taine. Malaga! maisn... de D... r'gàri moi donc dans l'coin ce m'ion d'pékin q une gueule de gn nouille, il en prend Ju mala
et vous, un m'iitaire, cap'taine à la fleur de l'âge, vous voulez prendre un... un machin comparable à c'eivil ! vous vouiez f tire commces messieurs pour lors qui sont dans I'fond, prennent des vermouths, f... des potées d'eau
d'd.ms et tout ça.
— Oh ! je ne regarde pas ce que prennent les gens, je...
— C't'une erreur, s'erongnieugnieu ! c't'àdire non, enfin j'm'en f... s'ment tout un chacun vous l'dira: l'militaire doit prendre son absinthe.
— Si vous y tenez, mon colonel, je...
— Moi! mais j'm'en f... j'vous dis, j'm'en contre-f. .. c'pas mon affaire, n'me mêle jamais des affaires des autres, tendez-vous c'que j'vous parle ?
{Le garçon apporte les deux absinthes gommées.)
Là, enfin, c'pas malheureux, quelle boite que c'sale café! DM'eau frappée, cap'laine?
— Oui, mon colonel, volontiers, mais après vous, après vous, je vous en prie.
— N'suis pas pressé. D'abord j'veux voir comment vous faites une absinthe, car j'suis sûr que si vous n'I'aimez pas, c'est qn'vous n'savez pas la faire comme j'm'en flatte.
— C'est bien possible, mon colonel, j'en prends si rarement !...
— Là, voyons n... de D. . .! mettez donc bien vot'e verre devant vous, tachez moyen d'voir c'que vous faites, c'pas une foutaise de faire une absinthe! Là, c'est ça, parfait, bien d'vant vous., un centimètre encore à gauche.. .un centimètre n... de D... n'vous dis pas quatre... bon ! Ah ! mais n... de D... si vous vousr'culez, pour lors faut porter un peu à droite... encore... encore... là, halte ! Maint'nant prenez-moi vot'e carafe de la main droite, c'est çav... c'est bien vot'e main droite ? oui parfait, ça va aller, attention : une... non, attendez ; avant d'f... votre eau, voyez bien si vot'e goulot s'trouve bien au-d'sus d'vot'e absinthe, car si vous f... l'eau dans l'porte-allumettes, ça n'servirait à rien. V's'ètes bien au-d'sus? l'goulot, comprenez, n'vous dis pas l'cul d'ia carafe
— Oui, mon colonel.
— Permettez; rectifiez-moi l'mouvi'ment, cap'taine, car vous allez f... votre eau sur le bord, et ça dérang'rait le. .. la... la chose quoi. Là, ça va bien, un peu plus haut si vous pouvez, l'épaisseur d'une demi-gamelle... Là, ça y est... Vous voyez que c'n'est pas plus difficile que ça, s'ment faut savoir, pas vrai, e'est comme dans tout.
• — Maintenant, je vais verser ?
— Du tout! VVallez d'abord vousd'mander si la position vous convient, d'maniére à pouvoir l'incorporer pendant six àdix minutes trois quarts, pour à seule fin de n'pas changi t pendant l'opération, c'qui est d'une importa:. ■ e capitale, comprenez, pas vrai.
— Oui mon colonel, seulement voilà au moins dix minutes que j'ai le bras en l'air, et je commence à être fatigué.
— Eh bien! r'posez-vous, n...de D...1 r'posez-vous, nous allons r'prendre ça d't'à l'heure cap'laine, ça vaut mieux que d's'exposer à faire une cochonn'rie d'absinthe de mon sac, comprenez ?
(Une pause, pendant laquelle le colonel fume avec frénésie, en regardant de tous eûtes d'un air capable, pendant que le capitaine Lorgnegrut roule une cigarette d'un air profondément attristé.)
— Eh bien ! cap'taine, et c'bras, ça va-t-y mieux ?
— Oui mon colonel, oui je...
— Pour lors, recommençons, et écoutez-moi bien : Croyez-vous consciencieusement pouvoir tenir la position ?
— Oui mon colonel, alors je puis verser ?
— Attendez, n... de D...! Ecoutez biençui-ci: C'que c'est qu'vot'e carafe en c'moment?
— La... la carafe ?
— La carafe, c't'évident, n'vous demande pas c'que c'est qu'un tire-bouchon I
— Dame, mon colonel, c'est... c'est une carafe.
— Jamais d'ia vie ! c'est l'armée française.
— L'a... l'armée française !
— Oui m'sieu, l'ar... mée fran... çaise, j'erois que j'm'explique suffisamment, n... de D... ! n'vous dis pas qu'c'est des lentilles, soupçonne.
Vot'e verre d'absinthe, c'est l'étranger, l'enn'mi si vous préférez.
— Est-ce qu'il faut toujours que je tienne la car... l'armée fran... la carafe?
— Non, c'l'inutile, r'posez-la sur la table, la r'prendrez d't'à l'heure.
Pour lois, v'Ià donc l'étranger, pas vrai?
— Oui mon... mon colonel.
— Suivez bien, et vous venez comment on doit faite une absinthe. Vu la chose d'officier dont vous êtes susceptible, vous vous dites N... de D... si tu crois qu'ça va s'passer comme ça ! et là-d'sus vous empoignez la carafe, c't'à-dire l'armée française. Vous commencez par lui faite prendre les hauteurs afin d'dominer toutes les positions d'I'enn'mi. Prenez la carafe... là, c'est ça, comprenez-; maint'nant cap'taine? Maint'nant, versez, mais une goutte seul'inent... S'erongnieugnieu! yen a deux, c't'un tort, cap'taine, c't'un toit, arrêtez 1 bon Dieu!
Mettons qui n'y a qu'une goutte, pas vrai ; ça vous r'présente l'image d'un ploton d'tirail-
LE MiaLIlON
leurs on avant qu'vous lancez pour reconnaître les positions d'cesj...-f.i.-là. Première goutte, premier c lup d'feu.
L'enn'mi n 'répond pas, il est surpris, s'ment on n'peut pas s y fier, c'est p't'él'e une ruse; poui lors, mi • autre goutte, deux gouttes, là... halte ! arrêtez, et attendons l'effet.
Ah ! ah ! mes gaillards, ça vous embétr, c't'affaire-là, voyez-vous, voyez-vous cap'taine, commencent à s'agiter ces farceurs-là, ils ont même répondu, voyez- vous le long du verre? leurs projectiles s'égarent. Ah ! les n... de 1)... n's'attendaient pas à celle-là, parfait !
Les v'ia qui tournent, qui s'agitent. Ah ! ah ! n'bougent plus, tiennent conseil, tirailleurs en avant arche! feu!... une, deux, trois gouttes, halte !
lis ont répondu ces n... -de D...-là ! niais aucun des nôtres n'est atteint ; nous les dominons des hauteurs; s'figurent que nous prenons l'eontact pour attirer leur aile droite, s'méfient d'être env'loppés et tirent dans tous les sens, voyez votre verre !
Faites replier les tirailleurs, et toujours sout'nus au cintre, f. ..-leur la première division sir les reins, attention! colonne en avant... arche !... pour lors, cap'taine, vous versez une dizaine de gouttes, c'est l'feu d'p'leton, comprenez... bon.v'lan! ça y est...! halte!
Ah! ah! ça c'mence à les entoitiller, les voyez-vous pâlir? un trac atroce, quoi ! mais nous nous en f... pas vrai, l'drapeau avant tout.
R'commencez-moi ça... bon! parfait, sont f.., tournent de l'œil, les voyez-vous, leur artillerie a commencé à donner, ils tirent à mitraille ces rosses-là; à nous, bon Dieu ! Artilleurs à vos pièces ! Boum ! boum I une bonne potée chaque fois, cap'taine. ..boum !... boum !... boum!... boum! croyez-vous qui font une gueule? boum! Les voyez-vous, maintenant:' Déroute, quoi? s'ment pourraient nous r'tomber d'sus d'main matin, poursuivons c't'affairelà...
— Mais, colonel, c'est que mon verre est plein !
— Justement, s'erongnieugnieu ! c'est l'moment, f...-moi là vot'e carafe, et avalez-moi ça, tous prisonniers, comprenez-vous?
— Oui, je... je saisis, mais, et ce qui est là sur la table, les éclaboussures?
— Eh bien ! mais, n.., de Dieu !... c'est les morts... ah çà! n'saisissez donc rien?
— Tiens! c'est juste. Ah! mon colonel, j'avoue que je n'avais jamais eu l'idée de comparer ...
— Parbleu! l'sais f . . . bien, c'l'une idée à moi. S'ment j'vous l'ai propagée, cap'taine, parc'que j'sais qu'vous êtes un chaud, un vrai, quej'vous estime. Et puis, v'iez-vous que j'vous dise : Eh bien ! aujourd'hui, on n'a plus assez d'patriotisme pour comprendre ces choses-là, c'pas comme nous autres, les vieux.
Enfin, qu'voulez-vous, ces messieurs aiment mieux prendre du cassis et parler anglais, c'que vous voulez quj'y fa
Charles LEROY.
La fête foraine de Montmartre
Au profit de la caisse des écoles du XVIII" arrondissement, comme les années précédentes se liendrasur les boulevards de Clichy, Roehechouart et di la Chapelle.
Elle commencera le 7 Novembre prochain; les attractions seront nombreuses. II y aura ballon tous les dimanches de la fête, concert instrumental par les musiques de Mouunartre et de la Chapelle.
jeChaque udi, jeux pour les entants.
pnr/t paraître prochainement