LANTERNE DE CABARET
Un bas-relie( aussi blanc que la neige du dehors; quelques tableaux et assiettes accrochés sans symétrie, une cheminée avec des saints, un piano avec un pianiste, un comptoir avec un ange de bronze agenouille près d'une aimable femme en chair et en os, et voilà le « mirli » vers neuf heures du soir. Deux chiens mais pas un chat!... Vlan! Hrutaleinent la porte s'ouvre. Entrent le célèbre inventeur des « Sardines » Hortus, le grave Hortus, de taille et de chapeau hauts de forme, Courteline gai comme un pinson, — il tient de famille — et Caron, l'imperturbable Caron, devant qui, toujours, s'est rangé l'Odéon. Suivent Coutances, auteur en quête d'un théâtre, Botillon, un fjars d'aplomb, quoique parfois chancelant et Durvsi et Museau et Lebrun — de Blinde les frères Lyonnetde la soulographie et Georges, au larynx de cuivre. Derrière eux, dans le cabaret, un monôme se rue. Des calicots, sans doute, à en juger parleur remarquable insignifiance. D'instinct, comme on va au rayon, ils vont dr oità Y Institut, étroite salle jadis réservée, ancienne chapelle pontificale, reste d'une chat-ellenie.
Habillée de velours brun à côtes, la veste ouverte, le gilet à revers, le pantalon ample, coiffée d'un feutre large d'ailes, le nez fin, la face rasée, l'œil brillant, une silhouette de chouan qu'attire la bruyance des envahisseurs, apparaît, trique au poing.
— Vlà 1' patron !
— Hé Bruant !
— Dis donc hé!
A toute volée le patron lance un mot... péremptoire et continue : « Je n' m'appelle pas « dis donc hé » j' m'appelle « monsieur! » et ceux qui ne sont pas contents peuvent aller à la succursale, rue de Laval.
En dix minutes le cabaret s'est empli et les uns contre les autres encaqués, pipes ou cigarettes aux lèvres, les nouveaux consommateurs se sont au hasard installés le moins mal possible. Dans un coin, Willette, Bail, Steinlen, Sainte-Croix, Lautrec, Anquetin, un tas de jeunes déjà connus; à gauche, les membres de la Butte, adroite, quelques rédacteurs à'Akeste, et çà et là, nombreux, les philistins, rares, les femmes se font servir des ballons.
Les calicots traversent la salle pour sortir ;
il i Extrait de la série d études : Vessies el Lanternes, que publie, dans Alee<t<\ notre ami Paul Roinard, auteur de Nos Plaies.
on les hue; bousculade s'ensuit, après quoi, de tous côtés, on réclame : • Saint-Lazare. » Cette chanson est une des plus vibrantes, qu'ait composées le patron; c'est une bigle mélopée d'une attristante vérité et d'une originale poésie. Bruant la dit tout en se promenant de Ion.' en large et de la Irique il enlève au refrain tout son public, qui reprend en chu-ur : « A Saint-Lazare ! »
Un chanteur — Liebenje orois — est chargé de fournir les intermèdes, et détailler le répertoire du mirliton, il s'évertue sans cesse, interrompu par les scies dont est salué tout survenant.
... Minuit ! — l'eu à peu l'excitation a chauffé les cerveaux, l'alcool incendié les prunelles, la fumée enroué les gorges et les fronts de proche en proche ont déteint en une gamme qui court du pourpre au livide et du livide au vert. < i va tourner au gris, mais, bast! on reste! il fait trop froid dans la rue.
Sur un ordre, le garçon descend du plafond une vieille lanterne paysanne dont la monture de fer blanc vitrée en corne se termine par une dansante houpette qui fait vaguement songer au bonnet de coton des bourgeois ; et l'on en mange du bourgeois au mirli!...
On entend un grincement de corde sur une poulie et la lanterne allumée remonte solennellement au plafond. C'est un signal .'...Transformant son comptoir en tribune, Bruant y grimpe, la tête nue, les manches retroussées, un couteau à chaque main et chevelure en délire, bouche démesurément fendue, il entonne :
A nous gloire et fortune.
Massacrons les bidards Et faisons la Commune Hcs lettres, et des art- :
Sous la clarté du gaz, ses yeux roulent furibonds dans leurs orbites d'ombre, sa poitrine se renverse élargie des clavicules, tandis que ses poignes exaspérées brandissent les couteaux et avec des bruits lourds les plantent par gestes brusques dans la tribune tailladée. Quelques clients bayent interloqués, certains rient, très amusés; d'autres, enthousiasmés, hurlent et lorsque, d'un dernier élan, le frénétique chanteur saute sur la tribune, l'hymne s'achève au milieu de charivariques beuglements égosillés.
Alors du regard supputant la bourse de chacun d'après ses piles de bocks, Bruant marche vers un groupe qu'il désigne au garçon de sa trique ressaisie :
« K...tez-moi un galo/ân à la table de ces gonsesAh. » Paul R..i.\\bi>.
On lit dans le Matin :
En 1882, au momentmênie oùPaulus affirmait un de ses nombreux succès dans la Chaussée Clignancourt, on jouait à la Renaissance Ma-
dame le Diable; les éditeurs de cette opérette, MM. Enoch et Costallat, désirant intercaler cette chanson en vogue dans leur pièce, demandèrent à M, Paulus, son auteur, et à M. Aristide Bruant son éditeur, l'autorisation nécessaire. — Ils refusèrent les présents d'Artaxercès.
Deux ans plus tard, en 1884, MM. Enoch et Costallat, en parcourant une de leurs vieilles partitions, le Sultan de Moka, opérette en trois actes, s'aperçurent que le refrain de la Chaussée Clignancourl se trouvait textuellement dans la dite partition.
Ils n'hésitèrent pas, la haine se mangeant froide, à faire saisir tous les exemplaires de la Chaussée Clignancourt et à assigner MM. Aristide liruant et Paulus à qui ils réclamèrent 10,000 francs de dommages-intérêts et l'insertion du jugement à intervenir dans 10 journaux de France et de l'étranger.
M° Wornis, avocat de MM. Enoch et Costallat, a soutenu cette demande, insistant sur le grave préjudice subi par ses clients
Au nom de MM. Paulus et Aristide Bruant, Mc Dounierc a plaidé que ses clients n'étaient coupables d'aucune contrefaçon. Il s'est attaché à établir que le refrain en question était une chanson populaire américaine tombée depuis longtemps dans le domaine public où le Sultan de Moka l'avait prise une première fois, et où MM. Paulus et Aristide Bruant l'avaient prise une seconde fois, comme ils en avaient incontestablement le droit.
Mc Doumerc a ajouté que ce refrain avait du reste été déjà pris par le célèbre Thomas Holden pour la danse de ses « marionnettes » et il a demandé au tribunal d'autoriser ses clients ;ï en faire la preuve.
Conformément à cette demande et aux conclusions de M. l'alcimaigne, avocat de la République, le tribunal a rendu un jugement autorisant M. Aristide Bruant et Paulus à prouver, tant par titres que par témoins que l'air revendiqué par MM. Enoch et Costallat était tombé dans le domaine public et ne pouvait constituer une propriété à leur profit.