‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 124 sur 243 · VIERGE D'ASPHALTE · texte numérisé non relu

VIERGE D'ASPHALTE

A Hortus.

L'embarrasde voitures accoutumé allongeait, vers quatre heures, au carrefour des écrasés, les files interminables des véhicules enchevêtrés.

Lorsqu'il l'aperçut, elle étail là tranquille, atlendant pour traverser que le sergot do service arrêtât une minute le flot incessant des omnibus, des fiacres et des camions.

Un vrai morceau de roi, décidément, ce petit troltin ! Vêtue simplement, sans recherche ni ornements voyants, mais avec cette pointe de chic inimitable des ouvrières parisiennes ; un minois chillonné comme il sied, avec toute-

fois, sous les longs cils, un regard de vierge > aux mains un minuscule carton de modiste capable tout au plus d'enfermer une toque de fillette, une capote de bébé Un vrai morceau de roi, décidément, ce petit trottin !

Ce fut alors une course insensée à ses trousses, une poursuite acharnée à travers les rues commerçantes, tandis que derrière eux, après le temps d'arrêt réglementaire, l'embarras de voitures accoutumé recommençait à embrouiller à la diable l'interminable écheveau des véhicules enchevêtrés.

Elle cependant continuait, impassible, à trottiner de ce pas hâtif qui permet de marcher si lentement pour contempler à l'aise les convoitises amoncelées aux vitrines des beaux magasins.

Alors vinrent les réponses sèches — « Laissez-moi, monsieur! » — les fins de non recevoir, les révoltes de circonstance, la comédie habituelle des vertus ell'arouchécs.

Un morceau de roi, décidément, ce petit trottin I Un vrai régal : si ingénue, si candide, shonnête.

Puis ce fut le tour des refus plus mollement articulés, des gros soupirs, des larmes perlant au bout des longs cils

Et, une heure après, l'on dînait en tête-àtête, au fond de quelque bouchon bien caché, bien inconnu.

— « Très vite, surtout I... Car on me gronderait chez moi si je rentrais trop tard ! »

Mais, à deux, c'est si bon de faire ainsi la dînette, et l'on s'amuse si fort aux revues des cafés-concerts !

Combien oubliés alors le petit carton et la commande, l'atelier où l'on se pique les doigts el. les parents qui réprimandent toujours ! Point n'en était plus question.

Et à minuit, chez lui, tandis qu'il allumait un bon feu bien clair pour égayer la chambrette, elle s était enfuie derrière les rideaux.

— « Je vais me mettre à l'aise. »

Tout en se chaullant, il entendait au fond de l'alcôve un indescriptible tohu-bohu, un remue-ménage insensé bouleversant les porcelaines sur le lavabo, puis le bruit intermittent des chûtes d'eau toujours renaissantes, la tempête dans une cuvette, l'ouragan dans le cabinet.

— <( Là !.. . t'.à y est !... Mais je suis gelée ! » Et, après un long baiser pas du tout virginal,

pendant qu'elle se pelotonnait sur ses genoux devant le feu, la longue chemise de surah moulant ses nudités sveltes, il tourna la tête, ahuri. Au fond, l'alcôve béante laissait voir à terre la cuvette pleine avec, auprès, les serviettes entassées ; devant, encore humide, un minuscule appareil tout mignon — un tube en fer blanc surmonté d'une pomme en caoutchouc — tandis que, roulé aux pieds du fauteuil, grand ouvert, le petit carton de modiste, mélancolique, dirait aux regards le spectacle de sa creusité veuve du bagage contenu. Paul Habion.

VIEILLES CHANSONS

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