‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 150 sur 243 · TABLEAUX PAYSANS · texte numérisé non relu

TABLEAUX PAYSANS

Le fantôme du Pré-aux-Boeufs

J'étais encore bien jeune au temp^ nue Jean Renaud, lé charpentier, venait travailler a la ferme.

C'était un bon ouvrier, solide a l'ouvrage qui, mieux que pas un,~ vous remettait un tonneau à neuf, et de plus, c'était un brave homme.

Mais, avec toutes ses burines qualités. Jean possédait un maître défaut.

Il ne pouvait jamais m- refuser le plaisn

de- boire un bon coup, chaque fois qu'il pouvait le faire, sans tirer les gros sou- de son gousset, et c< imme il «'-tait très gai, quand il était un peu parti . dans les fermes où il travaillait on lui laissait volontiers prendra tout son content.

I)u reste, Jean ne se grisait jamais qu'après la journée faite...

C'était h' jour de la batterie de sarrasin. On avait travaillé dur, sou- le soleil, pendant les heures brûlantes, et tandis que dans la cour- île la ferme, Jean a grands coups de maillet, replaçait de nouveaux cercles a ses tonneaux, dans la grande pièce A'Bn-Haut, les gerbes brunes laissaient échapper sous les fléaux leur grain noir et brillant.

Au repas du soir, on riait, on chantait a la

grande table.

Mon père n'avait fias ménagé le bon ci Ire

lu pure larme, comme on dit. caria récolte s'annonçait bonne. Chacun chantait quelque vieux refrain normand aux notes sonores et traînantes; Jean Renaud comme les autres, et quand Grégoire, le bedeaufossoyeur-jardinier du village lui dit : « lîhl Jean, prends garde à la Grande Haninure, en passant sous 1' cimetière, ce soir ! » Il rèpon lit crânement : « J'ai peur de rien; moi et ma hache j'aurions pas peur du diable » .. 11 faisait nuit noire quand les convives quittant la ferme se dirigèrent vers leurs

demeures, en tâchant de retrouver un peu d'équilibre.

Jean s'en allait en chantant sa hache sur l'épaule, au fond des petits chemins creux, par-dessus lesquels les haie- Je coudriers

forment une voûte de verdure sombre.

Tout alla bien jusqu'au coin du Pré-aux-

Bœul's. Il faisait une chaleur accablante, et Jean Renaud en manche- de chemise

portait sa veste sur son bras. Lue vapeur blinde et chargée d'odeurs pénétrantes se dégageait de la terre, tandis que de temps i n temps, un grand éclair bleu silencieusement rayait le ciel.

Tout à coup, au détour du chemin, une grande forme blanche se dressa devant lui.

On eut dit un fantôme, qui mesurait peut-

être dix pieds de liant, et dont le corps brillait comme un bloc d'argent éclairé par les rayons de la lune. Sa tète, énorme, toute noire était percée de trous brillants, des yeux sans doute, et pour la première fois de sa vie Jean Renaud fit un pas en arrière: il avait peur.

Néanmoins, quandil vit que le fantôme ne bougeait pas, le courage lui re\int un peu, et comme l'apparition se tenait au milieu de son chemin, avec sa logique d'ivrogne, il se dit qu'il fallait que l'autre lui cédât la place. «Comment qu'-tu t'appelles?» fit-il d'un ton menaçant. Le fantôme demeura silencieux.

« Veux-tu me répondre, oui ou non ? » Toujours même silence; seulement, le spectre parut agiter sa grande tète avec un froissement sinistre.

« Yeux-tu me dire ton nom » cria Jean,

d'une voix où la colère se mêlait à la peur.

« Tu ne veux pas ? Une fois ? Deux fois 1

Trois fois V » lùils'el mça de toute sa force,

hache levée, contre l'être inconnu.

La hache s'abattit en sifflant; on entendit un craquement sinistre; Jean reç.it une secousse qui l'enleva de terre et le I mça en

avant, et tous deux, l'homme et fantû

roulèrent dans le fossé profond. ....

Le lendemain, de grand matin, le bedeau Grégoire en allant sonner l'Angélus, le trouva eouché, ronflant, et tenant encore serré dans ses mains le manche de sa hache. Le fer s'était profondément enfoncé dans le tronc pourri d'un vieux saule (huit le bois phosphorescent brillait dans l'obscurité.

Edmond COUTA NCES.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

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