MATERNITÉ
■i Alphonse Allais.
Cousin, cousine. Ils se connaissaient enfants, se sont aimés plus tard, puis épousés.
Cousin, c'est l'élégant coquin amateur de belles-lettres, de belles filles et de beaux-arts, sportman, clubman et mélomane, qui connait tout Paris, vit, soupe, couche çà et là.
Cousine, c'est la petite sauvage, jolie et farouche, qui aime son mari vaillant, artiste et beau. Klle le voit rarement, mais croit que cela doit être ainsi. Par les journaux, par quelques confidences, elle sait qu'il est célèbre, occupé par mille choses qui feront l'honneur de leur nom, et l'excuse, confiante, ignorante.
Cousin aime bien sa femme, en bon Parisien- Elle lui plait quand il se lasse des museaux de l'Hippodrome et des Variétés? Alors il ne fait pas fi d'une tiède soirée conjugale. Du reste il la juge provinciale, charmante et sans conséquence.
Cousine se fait enceinte; la voici au terme de sa grossesse. ~
Cousin se fait assidu... ce sera pour demain, peut-être pour aujourd'hui.
Mais une affaire brusque l'appelle au dehors; si brusque, qu'eu partant il a oublié sur le guéridon son porte-cartes.
Pour distraire sa souffrance, la malade tend
le bras, prend le carnet et fourrage deux
photographies, trois lettres, un billet de rendezvous. . . C'est horrible !
Elle se traîne jusqu'au secrétaire et prend un revolver qu'elle avait deux mois auparavant acheté par fantaisie, puis, chargé et caché là, sans savoir pourquoi.
— Je ne puis plus vivre !
Elle appuie le grosjouet à son front. . . mais elle pense:
— L'enfant !
Alors elle abaisse le canon et c'est sur son ventre qu'elle fait feu.
Camille de SAINTE-CROIX.
A Paul A H EXE.