LE TRAIN DE 8 HEURES
Nous détachons du Train de 8 h. 77. le nouveau livre que vient depubliert r.i lourteline chez Marpon et Flammarion l'amusant tableau qui suit.
Il s'agit de deux soldats La Guillaumette et Croquebol, brigadier el cavalier au 22* chasseurs, qui ont passé toute la nuit à battre, sous une pluie battante les rues 'l'une ville de province où ilsmettenl les pieds pour la fois, dans l'espoir d'y découvrir la maisonla maison Tellier.
Au petit jour, après quatre heures d'une course exténuante, Us font enfin la rencontre d'un èteigneur de réverbères qui les conduit au lieu en question.
Ici nous laissons la parole à Georges Courteline.
L'éteigneur de réverbères avait saisi le marteau de la porte et les trois coups espacés qu'il frappa retentirent comme au flanc sonore d'une barique vide.
Les deux soldats enveloppèrent la maison d'un regard de connaisseurs expert-.
Vraiment elle ne marquait pas mal, toute proprette, avec un tantinet de banalité bourgeoise, revêtue d'un jaune doux et sobre de café au lait fort en crème, sur lequel six volets he. métiquement clos mettaient des bruns plus vigoureux : le châtain distingué des purées de marrons. La montée à pic de la rue biseautait son pied de meulière, et de sa toiture débordante une ombre en demi-teinte coulait, baignait tout l'étage supérieur d'une vapeur légère et de bon goût. Seul, sur la discrétion parfaite de l'ensemble, le numéro-enseigne jurait; il jurait comme un possédé, troublait à l'égal d'une clameur, la paix de ce coin de petite ville toujours
plongé en un vague alanguissement de demi éveil. 11 n'était point, selon la formule, de tôle en saillie et doiée. mais peint h même la maçonnerie, dans un incarnat éclatant emprunté au même des bœufs et que parsemaient agréab ement des joyaux de couronnes l'amé-
thiste violette et la pâle turquoise, alternées de topazes ardentes mêlant à la splendeur de ce feu d'artifice des rondelles de sucre de pomme. Mais le plus beau c'était l'épaisse masse d'ombre ménagée au côté de chaque chiffre, cet extraordinaire dégrade qui passait sans que l'on sut comment du noir opaque de la tombe au blond diaphane des nouveaux-nés, atteignait d'un extrême à l'autre avec les subtilités insaisissables d'une étude psycologique puissamment fouillée et rendue. Sous la poussée violente du relief, le numéro avait le saut d'une grenouille, jaillissait hors de la muraille. 11 dé ordait en travers du trottoir comme s il eut voulu, au passage, arrêter le chapeau du promeneur, et l'aperçu de ce chef-d'œuvre jet i' un trojble en les âmes pures, déchaînait l'enthousiasme bruyant des galopins.
— Ça dégotte ! souffla Croquebol à l'orei.le de La Guillaumette.
— Oui. déclara le brigadier, c'est mieux q'chez nous ; y a pas d'erreur.
Le bonhomme, qui avait frappé trois nouveaux coups, en frappa trois autres encore. Etonne de ne voir rien venir, il grognait: «Ah ça, nom d'un chien, y sont donc tous morts là dedans! » quand une voix part t de l'envers d'une persienne, une voix de mâle enroue demandant ce qu'on lui voulait.
Alors, le nez au vent, parlant au vide, il dit:
— M'sieu Frédéric, c'est des militaires de passage qui voudraient rigoler un peu. Vous pouvez t'y pas leur onv;
L'interpel é, toujours invisible, prit le temps de la réflexion. A la tin cependant, il se décida: il entrebailla les volets et inclina légèrement au dehors la plus curieuse tète de cochon, molle et blême, qui se fut rencontrée depuis François I. Immédiatement il fut fixé flaira un galvaudage de troupiers en bordée, le coup de noce énorme des lendemain de débet.
— Parfaitement. Messieurs. parfaitement dit-il avec une exquise politesse ; une
seconde, si vous voulez bien ! je suis à vous !
Et là dessus il disparut ramenant sur lui sa persienne.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent.
Tenant son rôle pour terminé, l'homme au gaz s'en était allé et rapetissait dans la buée incertaine du matin. Il y eut un trainement de semelles, puis une clé grinça dans la rouille d'une serrure et M Frédéric, s'effaçant, fit au\ deux cavaliers les honneurs de son chez soi. Simplement il avait enfilé sa culotte que maintenaltserrée
sur ses hanches l'enroulement d'une ceinture rouge. Ses deux pieds nus dansaient dans ses savates de cuir et les pointes effilées de son madras safran lui arrondissaient sur le crâne le croissant d'une Diane antique.
— Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Donnez-vous la peine d'entrer. Un triste temps pour la promenade, n'est-ce pas? Tout droit devant vous, s'il vous plait.
Que d'égards, mon Dieu, que d'égards !
Ils saluèrent, un peu confus, point faits à une telle débauche de courtoisie.
M. Frédéric continuait :
— • La porte vitiée, messieurs, si vous voulez bien ouvrir la porte vitrée ! C'est le salon bleu ici, messieurs! Veuillez vous asseoir, je vais prévenir.
Mais une suffocation les clouait sur le seuil, et ils y demeuraient, méfiants avec un recul de la tête instinctif et simultané, chassant devant eux, d'un souffle fort, l'aigre bouffée qui les saisissait à la gorge. C'était une tiédeur complexe, intraduisible défiant l'analyse; un méli-mélo de tous les relents, le fond de bock, le fond de culotte, le fond de pipe; un bouquet d'haleines surchauffées et de féminines moiteurs, mariant à l'écœurante douceur du beurre qui fond, l'acreté assassine d'une rage où des fauves auraient dormi. Le salon, au reste, était bien, et les deux hommes, du premier coup, en embrassèrent toute la classique élégance : aux murs, des torchères de zinc singeaient le bronze à s'y méprendre; dans un angle, un piano fermé reflétait des blancheurs d'aurore, tandis que le plafond, par cette aube de boue, ouvrait une échappée ovale et cerclée d'or sur un azur printanier que traversait le vol immobile d'une alouette.
Le patron les poussait doucement, inconscient de leur répugnance.
Il dit encore :
— Prenez donc des chaises, messieurs.
Je vous demanderai une petite minute de patience,
— Faites! Faites! dit La Guillaumette.
Il les laissa, et tandis que le carillon
d'une sonnerie électrique secouait la maison, du grenier à la cave, on l'entendit, emplissant de son organe puissant les échos d'une cage d'escalier:
— Mesdames, au salon! Pressons-nous!
Il y a des personnes qui attendent!
Sur la molesquine d'une banquette, La Guillaumette et Croquebol s'étaient affalés côte à côte avec un « ouf! » parti à la fois de leurs deux bouches et où tenait l'immensité d'une lassitude qu'ils n'eussent jamais supposée telle. A eux deux, des pieds à la tète, ils n'étaient qu'une courbature! c'était comme si, durant des heures, on les eut roués à coups de matraque, et ils eussent juré qu'une brute sauvage leur avait lardé les jarrets avec des chevilles. Sur leurs tètes, des sommiers craquaient, un brou-
haha assourdi de petites pattes trottant à nu sur le plancher et de bottines chaussées à la dépêche, les initiait à la turbulente éveillée d'un pensionnat de demoiselles. Et bientôt, une à une, ces dames apparurent, ébouriffées, dormant debout, l'oeil humide, avec des coins de lèvres tordus qui trahissaient des commencements de gueule-de-bois arrêtées en pleine gestation- La première qui entra fut une brune maigiiotte. Sa tcison abondante et sombre, réedifiée d'un tour de main, au petit bonheur, la coiffait du talpach incliné et frisé des anciens hussards de la garde pendant que son peignoir point clos, baillait comme une porte entr'ouverte sur sa frêle nudité de toute petite fille.
Ayant reniflé elle dit:
— Bougre! Ça ne/ouet/epas qu'un peu, ici! Ohé, mon père Frédéric, machin-chouette, si on renouvelait l'atmosphère? Y a de quoi en crever, ma pirole d honneur!
Mais l'épaisse blonde qui la suivait protesta avec énergie :
— Dis donc, ma fille, tu te fous de nous, hein? Les fenêtres ouvertes, à cette heure ci! pour attraper des fluxions de poitrine? Jamais! J'tiens pas encore à clamecer moi!
La brune con inua :
— Ça pue pourtant assez!
— Eh! fit l'autre qui le ptit de haut, t'as Yblair bien délicat, ce matin! Pour sûr que j'aime mieux être ici q'dans tes chaussures!
Il y eut querelle, ces dames échangèrent de la fange. M. Frédéric qui, tout juste, faisait sa réapparition, se vit contraint d'intervenir :
— Allons, voyons, un peu de calme!
Rosa, s'il vous plait, taisez-vous!
G. CoLRTELINE.
POUR PORTER UNE COURONNE
A LA TOMBE
d'ANDRÉ GILL
Le 2 Novembre 1889
Reste do la souscription de L'année
dernière 4 50
Aristide Bruant 5 »
Charles Jouy » 50
Edmond Lepelletier 2 »
Anatole 0 50
Prosper Marius 1 »
Gaston Sehaedlcr (Tabavin) 1 »
Alex. Herbet .... in
Adrien B in
E. Haimbault
LE MIHLITON
VIEILLES CHANSONS