‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 216 sur 243 · LA LETTRE DE FAIRE PART · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE FAIRE PART

Rose, l'intention de la présente

Est de t'infonner d' ma santé.

L'armé' française est triomphante,

Et moi, j'ai 1' bras gauche emporté;

Nous avons eu d' grands avantages;

La mitrailP m'a brisé les os;

Nous avons pri^ arm's et bagages,

Pour ma part, j'ai deux ball's dans 1' dos.

J' l'écris à l'hôpital, d'où j' pense Partir bientôt pour chez les morts; J't'envoi' dix francs qu' celui qui m' panse M'a donné pour avoir mon corps.

Te m' suis dit, puisqu'il faut que j' file, Et qu' ma Kos' perd son épouseur.

Ça fait que j' mourrai plus tranquille D' savoir que j' lui laiss' ma valeur.

Lorsque j'ai quitté ma vieill' mère, Elle expirait sensiblement; A l'arrivé' d' ma lettr'. j'espère, Qu'ell' sera morte entièrement.

Car si la pauvr' femme est guérite, Elle est si bonn" qu'elle est dans 1' cas De s' fair' mourir de mort subite, A la nouvelle d' mon trépas.

C'que j'te recommand'bien, ma p'tit'Rose, Mon bon chien, ne l'abandonn' pas, Et surtout n'iui dis pas la chose, Qui fait qu'il ne me r'verra pas; Car lui qui se faisait un' fête De me voir dev'nir caporal, Il pleurerait comme une bête En apprenant mon sort fatal.

C'est tout d' même un' chos' qui m'enrage, D'êtr' fait mourir loin du pays; Car lorsque l'on meurt au village, On peut dir' bonsoir au amis; L'on a sa place derrièr' l'église, L'on a son nom sur un' croix d' bois, Et l'on peut croir' que la payse Y viendra prier quelquefois.

Adieu! Rose, adieu! du courage!

A nous r'voir il n' faut plus songer; Car au régiment où j' m'engage, On n' vous accorde pas de congé.

Vlà tout qui tourne... j' n'y vois goutte! Ah ! c'est lini... j' sens que j' m'en vas! J'viens de r'cevo;r ma feuill' de route. Adieu! Rose, adieu! n' moubli' pas!

TOUS E E S CIIAXTEURS

voudront tiroir dans leurs poches

Page 1