DEVANT LA MORT
Marcel de Sabiange était un fort garçon de trente ans, rachetant son défaut de dandysme par une correction mâle et tranquille. Son meilleur ami et cousin, Félix de Royenne, avait épousé leur commune compagne d'enfance, Louise. C'était un arrangement de famille que les jeunes gens avaient accepté sans main humeur... Félix, très amoureux ; Louise, très rêveuse ; Marcel, très impassible.
Un soir à la suite d'une querelle de cercle, les deux cousins se reconnurent insultés par deux gentlemen et la double rencontre fut arrètée poui le lendemain.
Même heure, même terrain, mêmes armes. Louise, avertie le soir même par une indiscrétion de laquais, refoula ses angoisses, et, fille trop noble pour trali.r son émoi, ne laissa pas soupçonner qu'elle connût l'événement.
I '•mbat fut bien mené. Marcel tua son adversaire ; Félix fut mortellement blessé par le sien.
Mourant — et sur le terrain même, — il dit rapidement à son cousin :
— Tu es mon plus sur camarade ; je te Lègue la confidence de ma dernière volonté et le soin de la faire respecter. Je veux que Louise que j'ai aimée comme nulle femme n'a été aimée, me reste fidèle après ma mort et ne se remarie pas.
Marcel courut à l'hôtel île Varannes.
Dès qu'elle l'apeiçut, Louise, de pale devint rouge et Marcel observa que cette^rougeur était de la joie et que sa cousine était heureuse de le tevoir vivant et vainqueur.
L ' nheur des vivant lui que le culte des morts, il dit simplement : — Cousine, on vous a tué votre mari is que vous m'aimez. Epousons-nous 1
Camille de SAINTE-CROIX
CABOCHONS PARISIENS
!.«•■» Suppriment.
à Aristide BRUANT.
Une vieille rue étroite, ravinée, qui finissait en rigole au boulevard delà Villetie. 1)<- chaque côté des bâtisses grimpaient avec des rentrés et des renflements louches. L'a-il se perdait dans des couloirs interminables, sombres, sales, puant l'humidité et le vice. Des odeurs de fritures douteuses, de lessives graillonneuses mordaient aux narines. Des linges bariolaient, en claquant dans le vent, les fenêtres léza: maculées de déjections.
La nuit, cette ruelle, prenait, dans l'opacité des ténèbres, des aspects effrayants.
Là, jadis, se taupait un bouge fréquenté par quelques misérables créatures, rebuts du trotloir. On y descendait par trois marches branantes. La salle était longue, étroite, nue. A he, une table de bois blanc vacillait sur ses pieds.
Quaud je visitai cet enfer, la table était occupée par un couple; une femme, les cheveux en désordre, les yeux noirs allumés d'une flamme extraordinaire, la bouche mince et jouisseuse, tenait un côté : c'était la patronne du lieu; près d'elle un homme restait accoudé. Un bohème des rues au masque hilarant et cocasse, qui jouait, dans les mannezingues des boulevards extérieurs, de la vielle, tout en imitant les chants d'oiseaux et les cris d'animaux.
Ces deux êtres abrutis par l'alcool, s'aimaient follement. Et ils testaient là, béants. silencieux, les yeux dans les yeux, s'emplissnnt d'eux-mêmes. Parfois, cependant, soulevés par un brûlant désir, ils se mordaient aux lèvres dans un violent baiser. I "ne autre fois, pris d'une envie subite, ils partirent au fond, dans une isolée et, la porte laissée entrebaillée, ils se ruèrent bestialement sur une paillasse de corps de garde. En revenant, la femme secouait ses jupes, la flamme du regard plus brillante. De temps à autre, une rouleuse, suivie d'une homme, entrait, jetait cinq sous sur la table de la patronne, et passait au fond.
Une forte commère, dont on voyait, sur le seuil, les chevilles épaisses et les mollets enflés, marmottait sans cesse, les brides de son bonnet flottant dans le vent. Elle rentra et d'une voix aphone :
— Nom de Dieu ! Viendra donc pas un mufle pour m'étrenner ?
Puis elle vida un demi-setier et repartit battre le pavé, à la chasse du passant rare.
Un gamin de cinq à six ans, déjà vicieux, impérieusement commandé, servait, indifférent au milieu des baisers de toutes les filles et des culbutes de sa mère...
L'édilité a supprimé tout cela. Maintenant de l'air circule dans ces pauvres quartiers. Et les malheureuses traîne-savates de l'amour, chassées, — roulent en d'autres coins, rivées à leur misérable métier de gueuses.
He.,ri LETOURNEUR.