‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 36 sur 243 · LA CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

LA CONSIDÉRATION

Louis du Beaufrand, beau gars de vingt-huit ans, artiste et séduisant, appartenait à la classe

des bacheliers orphelins, qui pendant di dis ans, usent le bitume cf< s boulevards, vêtus de loques élégantes, robustes a endurer les misères de leur vie nourrie d'un pain qu'ils ne savent gagner et chauffée au foyer d'autrui.

Marthe Debrie, la cantatrice, s'éprit de lui, intriguée par le dandysme de ce joli homme qui, pauvre, écrivait des vers, publiait fort peu et ne vendait rien.

Quand elle invita quelques Parisiens à passer des journées de printemps en sa villa du Pecq, on trouva chez elle, faisant les honneurs, un gentleman de bonne mine, Louis.

On comprit ; et dés lors les mains qui s'ouvraient difficilement à sa main de famélique homme de talent, se fermèrent tout à fait au shake-hands du ruffian.

Marthe l'adora et. par un amour absolu, le récompensa de s'être ainsi laissé mépriser pour eile.

Cinq ans passèrent. On ne voyait guère Louis; Marthe chantait sur une grau.!.' Ci lyrique, vivant doublement : succès d'artiste en public — bonheur intime, chez elle.

Sous le pseudonyme d'André Laville parurent en ce temps plusieurs volumes de romans et de vers qui firent rumeur. Un article de grand journal apprit un jour aux Parisiens que l'auteur caché de ces belles œuvres était Louis du Beaufrand.

On le revit ; il avait maison ù lui, marié à une parente pauvre; et le mi nage vivait largement du seul produit des livres qui s: vendaient bien.

On disait maintenant : o Louis travaille et vit de son travail; c'est très bien! oublions le passé! < ... et les mains s,- rouvraient toutes grandes 11 disait: u Marthe m'a quitté. Aloi j'ai compris l'erreur de ma vie et |'ai réussi à redevenir honnête homme. u Et la considération pleuvait sur lui,

lui réalité, il avait mis a profit les cinq ou six ans de bonnes aises que lui avaient faits Marthe, — pour travailler et assiirei son avenir. |

Se sentant fort, il l'avait quittée, et maintenant' • se reposait, riche, estimé, joyeux. ,

Camille de SAIN fE-CROIX.

Une vraie figurine de Saxe, mignarde au possible.

Nous fumes t. .ut de suite bons amis.

Elle m'aimait bien, disait-elle, parce que j'étais rigulu, mais quand j'insistais tant soit peu pour aller plus loin, elle redevenait grave et causait d'autre, chose.

Très pressée par moi, elle m'avoua qu'elle avait un petit amoureux.... platonique.

— Si petit que ça? demandai-je avec un air de doute.

— Parfaitement.... si petit. Et je l'aime beaucoup, et il s'appelle Ernest.

je ne manquais plus un seul jour de m'informer auprès d'elle de la santé d'Ernest. Elle répondait sérieusenv

— Il va bien, je VOUS remercie.

Ou bien :

— 11 a la grippe.

Et elle était toute triste à l'idée de la grippe d'Ernest. Moi, je faisais semblant de rire, mais si j'avais tenu Ernest!

Un jour, je li trouvai drôle comme tout

Elle me répondit :

— Eh bien oui, ce soir si vous voulez.

Elle livra à mes caresses son petit corps blanc. rose et virginal.

|'ai dit virginal.

Et puis, le lendemain, je ne la vis plus, ni le surlendemain, ni pendant quinze jours.

Quand nous nous rencontrâmes, elle m'ae'cueillit froidement.

Elle était maintenant tout à fait avec Ernest.

— Comment, fis-je indigné, vous aimiez Ernest, et c'est à moi que vous vous êtes donnée d'abord.

Sa réplique indique un certain aplomb:

— Vous n'avez donc pas compris, espèce de serin, que je voulais lui éviter cette corvée ridicule :'

Alphonse Allais.

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