LES GAITÉS DE L'ESCADRON
les éditeurs Marpon et Flammarion <:6,riu Racine) viennent Je faire paraître LES Gaités DE I.'ESCADRON Je notre confrère Georges COURTELINE.
Nous détachons Je ee volume dont U retentissant s'affirme à nouccau chaque jour, ce tableau de la vie militaire, l'un des plus typiques de l'ouvt
éait gris neuf jours sua dix, d'une ivresse bruyante, tapageuse, dont les éclats révolutionnaient le quartier , emplissaient les chambrées, les escaliers, les cours , et faisaient dire aux soldats : « Ah I attention au mouvement ; le capitaine a son bout de bois. »
A jeun, il était doux et humble, parlait peu et à demi-voix, se montrait timide et presque craintif avec ses hommes. Quand il pénétrait dans la chambre, avant même que le brigadier eût lancé suri commandement de « Fixe! », il avait déjà dit : « Repos I », avec un petit geste de la main indulgent et paternel. Puis il faisait sa tournée, à pas lents, questionnait les uns et les autres, rétablissait d'un coup de poing ou d'une secousse la régulante d'une h charge », la symétrie d'un pied de lit, en vieux soldat sorti des rangs et qui connaît le fourbi du métier. Parfois il lui arrivait de dire, doucement et comme à regret : » Sacristi. mon pauvre garçon, voilà une charge qui est bien mal installée. Il faut faire attention, que diable: vous feriez consigner votre brigadier de peloton. »
Ivre, c'était une autre histoire. Il entrait comme un coup de vent, repoussant brusquement les portes derrière lui, le feu aux joues, le képi de travers. Et tout de suite c'était un vacarme à ne plus s'entendre:
— Eh bien, en voilà une chambrée ! Quelle bauge ! C'est dégoûtant ! Je n'ai que des cochons dans mon escadron I Nom de Dieu, en voilà assez; faut en finir; tout le peloton couchera à la malle ce soir !
Les hommes, pendant ce temps, tète nue, immobiles au pied de leurs lits, attendaient un ordre de repos qui s'obstinait à ne pas venir. Le capitaine continuait :
— Qu'est-ce qui m'a foutu un brigadier
comme ça ! Vous n'avez pas de honte, nom de Dieu, de laisser votre peloton dans un état pareil? Ce n'est pas une chambre, ça, c'est un fumier ; une truie n'y trouverait pas ses petits !
Puis, sans que le brigadier eût même ouvert la bouche :
— Pas d'explications, nom de Dieu 1 Je vous dis de me fiche la paix. Vous serez consigné jusqu'à la gauche! Vous entendez bien ce que je vous dis, n'est-ce pas; jusqu'à la gauche, jusqu'à la gauche !
Et il sortait, rouge de fureur et avec des « jusqu'à la gauche » qu'on entendait longtemps encore dans les échos des corridors, à travers la porte fermée.
C'était son mot, ce « jusqu'à la gauche », une expression de caserne, qui ne signifiait pas grand'chose, mais impliquait évidemment en lui une idée confuse d'éloignement, personnifiait l'éternité en son imagination vague de vieil ivrogne.
Il passait les trois quarts du temps au café de la Cathédrale, où il avait sa table à lui, sa place marquée. Il restait là des heures entières, le dos collé à la mousseline du rideau, ne parlant à personne, ne lisant pas et ne jouant à rien, buvant seulement de grandes verrées d'absinthe dans lesquelles il vidait des topettes de cognac, invention qu'il avait pêchée on ne sait où. Du reste, on n'a pas souvenir qu'il se soit jamais oublié : ivre à rouler il resta. t digne, marchait droit et vite dans les rue*, ren- . dait le salut à ses hommes, conservait jusqu'au bout le respect de son métier, de son uniforme et de sa croix.
C'était un homme très malheureux, n'ayant ni amis ni famille. Il vivait séparé de sa femme, une créature assez malpropre, qu'il avait enlevée un jour de saoùlerie, et stupidement épousée — honneur dont elle l'avait remercié en le trompant successivement avec chacun de ses collègues. Un jour, rentrant à l'improviste, il la trouva couchée avec son brosseur. Comme cette fois- là, il avait bu, il la poussa telle quelle dans la rue, avec ses bas et sa chemise, et flanqua huit jours de salle de police à son brosseur, motivés sur ce que cet homme n'était pas de retour au quartier à une heure où il y devait être.
A part ses lieutenants et ses sous-lieutenants qui, par déférence pour son grade, échangeaient trois mots avec lui quand l'occasion s'en présentait, les officiers le traitaient en paria, ricanaient sur son passage et ne lui adressaient la parole que pour les affaires du service.
{A suivre.)
Georges COURTELIXE.
Vient de paraître chez Joly, 19, Quai Saint- Michel , une amusante plaquette de Léon Maillot : Rimes folles ! — Y lire l'afficheur, le Chiffonnier, et le Vagabond, trois croquis d'une fantaisie drôle et d'un impressionisme original.
« "Vieilles Chansons